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Accueil du site > Tribune Libre > Freud et Lacan... À quoi bon ?

Freud et Lacan... À quoi bon ?

Dès les lendemains de la défaite de 1870-1871, qui avait enlevé l’Alsace-Lorraine à la France et offert à la bourgeoisie une occasion de noyer dans le sang, grâce à l’aide de la Prusse de Bismarck, la révolution populaire inouïe en quoi consistait la Commune de Paris, Ernest Renan, qui devait porter plus tard le surnom de « burgrave de la République  », avait invité le pays à une grande « réforme intellectuelle et morale  »…

Parmi les outils institués à cet effet, il y aurait la psychologie expérimentale d’origine britannique, mais accommodée à la situation historique et politique d’un pays dans lequel les grands intérêts bourgeois venaient tout juste de sentir passer le vent du boulet.

Comment analyser la révolution populaire elle-même ? Etait-elle le fait d’un peuple dégénéré ? Ou bien traduisait-elle le fait que ces humains-là n’étaient pas véritablement sortis de l’animalité native ?

C’est sur cette seconde réponse que la psychologie expérimentale née d’Hippolyte Taine, Théodule Ribot et Pierre Janet allait établir son règne en obtenant dès 1885-1888 son entrée à la Sorbonne puis au Collège de France.

Pendant ce temps, un jeune médecin viennois avait rendu une visite longue de quelques mois à Jean-Martin Charcot, le maître du vaisseau amiral que constituaient alors les services de psychiatrie de l’hôpital de La Salpêtrière à Paris. Il était venu y expérimenter ce que d’autres ne voulaient surtout pas entendre : la parole des hystériques…

Ainsi, tandis qu’un Pierre Janet fondait toute sa réflexion sur un automatisme psychologique d’origine animale qui rejoignait tout ce que le monarchiste Hippolyte Taine avait pu dire et redire pour repousser le peuple français vers une… animalité qui expliquait aussi bien 1789 que 1871…, Sigmund Freud prenait le parti d’essayer d’apprendre le langage de la maladie mentale par tous les moyens d’interprétation possible : il lui semblait qu’en tout cas, il s’y disait effectivement quelque chose qui n’était pas rabattable sur la seule animalité, ou sur un succédané de celle-ci : dégénérescence ou hérédité.

Ainsi, plus tard, tandis qu’en France un Babinski, pris dans la dynamique de mise au pas du travailleur et de façonnement du futur soldat d’une Revanche contre l’Allemagne qui avait été pressentie dès longtemps par Gambetta et toute une partie des « élites » françaises, Sigmund Freud, depuis Vienne, s’efforçait de sauvegarder l’oeuvre de Jean-Martin Charcot et d’y dessiner l’inflexion qui allait lui-même le conduire vers des horizons restés jusqu’à présent sans limites.

Or, dans la dimension plus directement universitaire, la France s’était bien vite trouvé un jeune champion capable de tirer tous les fruits possibles d’une hystérie dégagée de la problématique strictement médicale : Pierre Janet. Lui se livrait à toutes sortes d’expériences prétendument psychiques sur des femmes qui avaient été perçues et traitées, depuis plusieurs années quelquefois, comme des marionnettes dont il était hors de question d’écouter ce qu’elles pouvaient avoir à dire en dehors des petits jeux d’influence auxquels on les avait soumises tout au long d’un internement auquel il n’était guère prévu de fin que la mort : moment où l’on pouvait enfin leur ouvrir le cerveau pour y constater d’éventuelles anomalies.

Appuyé sur cette volonté tenace de ne surtout rien laisser de parole à celles chez qui il ne veut toujours trouver que des relents d’automatisme, Pierre Janet devait bientôt s’ancrer sur la destinée d’un personnage bien plus obtus que lui – si c’est possible -, et qui ne jure que par l’hérédité : Théodule Ribot, grand précurseur, en France, des lois raciales nazies…

Le scandale de toute cette époque, qui devait délibérément conduire au déclenchement de la Première Guerre mondiale, réside dans le fait que ces deux personnages ont participé au chassé-croisé qui résulterait du système d’influence politique centré sur les TaineRenanPaul et Jules Janet… On devait en effet les retrouver, Ribot d’abord et Pierre Janet ensuite, titulaires de chaires de psychologie expérimentale à la Sorbonne et au Collège de France, et ce, pour des décennies.

Et c’est là-dessus que Sigmund Freud et la psychanalyse devaient venir se briser les dents, sans que même le parcours extraordinaire de Jacques Lacan ait pu, par la suite, y changer quoi que ce fût.

Michel J. Cuny

NB. L’ouvrage électronique de 625 pages : Freud et Lacan… À quoi bon ? (tome 1 – 1871-1893 – Les années d’institutionnalisation de la psychologie expérimentale à la française), Editions Paroles Vives, 2018) de Michel J. Cuny est immédiatement disponible ici.


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4 réactions à cet article    


  • Amusant, je viens juste de lire des extraits de Renan.


    • Pourquoi cet : A quoi bon ? Freud s’est juste trompé sur un point. LA psychanalyse restera réservée à une élite. Faut-il pour autant l’éliminer,... ? La rareté la rend d’autant plus précieuse.


      • bonnes idées 28 juin 13:59

        Qu’il est bon d’expliquer maintenant à celui qui veut bien l’entendre que tout était planifié d’avance et alors que me reste t-il ?


        • Freud et Jung restent indispensables pour comprendre le monde actuel. Freud encourageait l’analyse du monde politique. Relire Malaise dans la civilisation, Totem et Tabou. 

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