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Accueil du site > Tribune Libre > Gabriel García Márquez ou vie ou mort d’un mythe ?

Gabriel García Márquez ou vie ou mort d’un mythe ?

      "Je n'ai jamais oublié qu'on ne devait lire que les livres qui nous obligent à les relire"

                     García Márquez

    Considéré comme l'un des écrivains majeurs de l'Amérique Latine au XXe siècle, Márquez est au côté de Miguel Angel Asturias, Alejo Carpentier et Mario Vargas LLosa, l'un des représentants du réalisme magique, un courant littéraire en vogue en Amérique au cours des années 1960-1970 qui reflète une vision mythique, hallucinée de la vie quotidienne. Márquez est né en 1928 dans le village d'Aracataca où il y passa une prodigieuse enfance qui ne cessa de le hanter. Le vert paradis de cette enfance, la destinée de la collectivité qui deviendra le Macondo de ses romans forment la trame de toute son oeuvre. Le Nobel colombien n'a que 27 ans lorsque paraît, en 1954, "La Hojarasca" (Les feuilles mortes) que les critiques littéraires latinos saluèrent comme le roman le plus important écrit dans leur pays depuis "Vorágine" (publiée en 1924) du Colombien José Eustasio de Rivera (1888-1928), où il est question d'affrontement épique entre l'homme et los llanos (les plaines sylvestres de la Colombie). Et pourtant, d'après d'autres critiques La Hojarasca, quoiqu' intéressante dans la mesure où elle contient en germe tous les écrits postérieurs de Marquez, ne méritait pas tant d'éloges. L'action se passe à Macondo, un village mythique, transposition quasi totale de l'Aracataca natal. Le prétexte du roman est le suicide par pendaison d'un médecin qu'un colonel en retraite veille avec sa fille. L'histoire du colonel s'ouvre sur celle du village fondé au siècle dernier par des réfugiés qui fuyaient la guerre civile. La prospérité de Macondo, due à la plantation des bananiers (comme celles d'Aracataca), sa décadence, causée par la fermeture de la compagnie bananière, la misère et les catastrophes qui s'ensuivent, sont autant d'éléments qui reviennent dans "Cien años de soledad" ( Cent ans de solitude). Le colonel et le médecin sont également des personnages d'"El Coronel no tiene quien le escriba" (Pas de lettres au colonel). 

 

     Cet ensemble de nouvelles, conçues comme un court roman, publiées en 1961, racontent l'histoire lamentable et poignante d'un colonel à la retraite qui, depuis environ quinze ans, attend de recevoir la pension promise aux combattants de la révolution. Ce dernier vit misérablement avec sa femme dans une maison en ruines et décide d'élever le coq de combat que leur a légué leur fils. Derrière cette tragi-comédie, se profile le délabrement moral de Macondo qui supporte un état de siège depuis des années. En 1962, dans "La Mala Hora", Márquez s'élève au-dessus des malheurs individuels pour décrire la folie collective qui s'empare de Macondo lorsque commencent à apparaître sur les murs du village des tracts diffamatoires. Tous les secrets honteux des habitants, vrais ou faux fussent-ils, sont rendus publics. En conséquent, la haine partout se déchaîne : la décomposition du village s'accompagne d'un cataclysme naturel, une espèce de déluge qui ne fait qu'exaspérer les gens. Le maire organise alors une répression terrible et fait emprisonner une victime propitiatoire. Mais que faire contre la furie collective qui monte crescendo ? Succulente, intempestive, fortement marquée par les belles tournures de style et chaotique, la plume marquezienne révèle l'autre visage d'une Amérique Latine, rongée par la dictature et la pauvreté. En effet, Gabriel García Márquez se contentait dans ses premiers romans de rénover la manière traditionnelle du récit. Sa tentative va même si loin, surtout à partir d'El coronel no tiene quien le escriba, dont le récit et le déroulé stylistique de l'écriture sont originaux. En 1967, dans "Cien años de soledad", l'écrivain colombien draine derrière lui l'engouement des critiques littéraires. L'originalité de son roman qui a reçu les éloges du public, réinterprète merveilleusement un mythe, celui du paradis perdu "la société traditionnelle", et parvient à attirer l'attention, surtout en Europe, des tenants de "la modernité destructrice" des anciens archétypes. (1) Contrairement aux anciens récits, le nouveau roman de Marquez se raconte difficilement, tant l'action est vaste, les péripéties nombreuses avec une présence constante et prégnante de la magie et de l'irréel, lesquels ont totalement débridé la temporalité.

  Dépassant la simple histoire d'une famille hantée par l'inceste sanctionné par la naissance d'un enfant portant une queue de cochon, le récit de la dynastie de Buendía est intimement lié à la chronique mythologique de Macondo. Le fondateur du village, josé Arcadio Buendía, transmet à la lignée son imagination débordante, son sens de la démesure, ses délires inventifs. Chaque membre de sa famille ajoute sa part de solitude personnelle à l'héritage de José Arcadio, mais chacun semble réincarner un lointain ancêtre. Le retour permanent des mêmes prénoms en est le signe et le symbole. Tandis que naissent et meurent les Buendía, Macondo se peuple, grandit, s'enrichit, se ruine et disparaît de la carte. Ce microcosme qui fait penser à la maison verte du roman éponyme de Mario Vargas Llosa, est ébranlé par des cataclysmes bibliques, dévasté par la folie des hommes, et ainsi secoué par mille petits drames ou bonheurs quotidiens. Ce fut dans ce tourbillon de révolutions, de guerres civiles, de fléaux et de destructions, que l'illustre famille de Buendía, condamnée à cent ans de solitude par la prohétie d'un gitan, vit une épopée mythique, à la saveur inoubliable, qui traverse les trois âges de la vie : naissance, vie et décadence. Mais "Cien años de soledad" ne se situe pas seulement dans le quotidien et le réel. Le surnaturel, le magique, le fantastique jouent un rôle essentiel. Apparitions spectrales, alchimie, réversibilité du temps, peste de l'insomnie et de l'oubli, bestiaire fantastique ne sont que des éléments parmi d'autres dans ce monde surnaturel. « Cent ans de solitude, dit Marquez, est comme la base du puzzle dont j’ai peu à peu donné les pièces dans mes livres précédents. Toutes les clés y sont fournies. On connaît l’origine et la fin de tous les personnages, et l’histoire complète, sans vides, de Macondo… Bien que dans ce roman les tapis volent, les morts ressuscitent et qu’il y ait des pluies de fleurs, c’est peut-être le moins mystérieux de mes livres parce que l’auteur tente de conduire le lecteur par la main pour qu’il ne se perde à aucun moment, et qu’il ne reste aucun point obscur. " (2)

     De même, dans ce roman, la chronologie est celle des grands mythes, comme celui de l'âge d'or et du paradis perdu. L'originalité du génie colombien, c'est cet art de savoir imposer tout au lecteur, tout en remettant en même temps tout en question. "Cent ans de solitude" reste depuis cette date-là une fresque romanesque, à nulle autre pareille, où coexiste le rêve et la réalité, où s'affrontent le temps cyclique et réversible ainsi que le temps linéaire : le temps des mythes anciens et celui de la société des temps modernes qui, au final, vaincra. Puis, au travers de l'histoire de ce village et de ses créateurs, Marquez nous conte, avec cette magie des mots qui donne à son livre un reflet d'éternité, les peines, les joies, les espoirs et les craintes d'une famille qui tente par tous les moyens de conjurer la malédiction qui pèse sur les siens. 

Kamal Guerroua

Note de renvoi

(1) Jacques Joset, La littérature hispano-américaine, coll "Que sais-je ?", Presses universitaires de France, 1972. 

(2) Propos de García Marquez, rapportés par le critique Luis Hars dans son livre "Los Nuestros" (Ed. Sudamericana, 1967). 


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8 réactions à cet article    


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 13 avril 14:06

    Merci . En littérature sud américaine , lire le chef-d’œuvre du brésilien Joao Guimaraes Rosa ...Diadorim .


    • Decouz 13 avril 14:33

      Je viens de lire « Le paradis un peu plus loin » de Vargas Llosa, il s’agit en parralèle de la vie de la militante Flora Tristan et de son petit-fils le peintre Gauguin.

      Les deux pays, cadres, mais aussi acteurs du roman sont le Pérou et ses guerres intérieures ( Floran Tristan est la fille d’un officier péruvien au service du roi d’Espagne et d’une parisienne) et la Polynésie pour Gauguin.

      Gauguin on suit sa démarche en Bretagne, à Arles avec Van Gogh, à Tahiti, aux Marquises, sa déchéance physique aussi. On peut comprendre beaucoup de choses sur sa peinture, comment il percevait négativement l’action de conversion des Protestants qui avaient contribué à éliminer la culture locale et qui considéraient avec réprobation, de même que les autorités locales, ses tableaux , ses rapports avec les femmes (il a été « marié » avec plusieurs vahinés), ses beuveries, sa vie asociale.

      Flora Tristan, son activité militante à travers de nombreuses réunions en France, ses démêlées avec contre le pouvoir mais aussi contre les différents courants du socialisme utopique dont elle se différencie.


      • popov 13 avril 17:02

        Merci pour ce rappel. Gabriel García Márquez et Mario Vargas LLosa, deux de mes auteurs préférés.


        • ticotico ticotico 13 avril 20:25

          Merci de nous rappeler que cette planète contient quelques motifs de satisfaction... 

          J’avais lu « Cien años de soledad » et assisté au tourbillon de la vie de ses innombrables personnages dans des conditions inoubliables... Quelques jours et quelques nuits dans une jungle d’Amérique centrale, avec en bande son la pluie sur la tôle ondulée, les hurlements des singes et des perroquets, les cliquetis de millions d’insectes, des odeurs de fleurs et de moisissure...


          Muchedumbre (la multitude) est le mot que j’ai retenu de ce livre, Gabriel Garcia Marquez le place toutes les quelques pages, utilisant ainsi tout le stock de ce mot alloué au continent pour un demi siècle. 

          Allez, un peu de musique ...

           “Amparados por la deliciosa impunidad del desorden colectivo, José Arcadio y Pilar vivieron horas de desahogo. Fueron dos novios dichosos entre la muchedumbre, y hasta llegaron a sospechar que el amor podía ser un sentimiento más reposado y profundo que la felicidad desaforada pero momentánea de sus noches secretas."


          • Nowhere Man 13 avril 20:25

            J’ai relu « Cent ans de solitude » récemment. Une oeuvre prodigieuse.

            Netflix a acheté les droits d’adaptation du roman. On peut s’attendre au pire mais pourquoi pas espérer le meilleur ? Comme ce que HBO a réussi avec « le trône de fer ».


            • Pauline pas Bismutée 14 avril 11:00

              Au passage, je crois que l’on ne salue jamais assez le travail des traducteurs .. !!! (ne lis pas l’espagnol, ai lu Garcia Marquez en français)


              • ticotico ticotico 14 avril 20:32

                @Pauline pas Bismutée

                voilà ce que donne la traduction officielle du petit extrait que j’ai mis plus haut, réalisée par un couple franco colombien. J’aurais sûrement fait beaucoup moins bien, mais on perd quand même un peu de la musique de la langue...

                Profitant de la délicieuse impunité que leur assurait le désordre général, José Arcadio et Pilar connurent quelques heures de liberté. Ils allaient comme deux fiancés bienheureux perdus au milieu de la foule. Ils en arrivèrent même à soupçonner que l’amour pouvait être un sentiment plus posé, plus profond que ce bonheur effréné mais éphémère de leurs nuits clandestines.


              • Pauline pas Bismutée 14 avril 21:31

                @ticotico

                Danyevad, c’est mieux.. ! Je me doute que l’on perd une certaine musicalité, mais être capable de rendre un rythme, une qualité d’écriture, une ’spécificité", tout au long d’un ’pavé’ comme 100 années de solitude (ou plus court, évidemment, ça ne veut pas dire plus facile !), il faut du talent aussi, une sensibilité des mots, des pensées... , et beaucoup de travail, jamais reconnus par les lecteurs... ingrat comme boulot !
                (je devrais essayer d’apprendre l’espagnol, vu mon attirance pour le flamenco, mais ma prof-de flamenco-était...allemande, et je préfère l’italien, à l’oreille...)

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