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Accueil du site > Tribune Libre > Gilets jaunes : remettons l’église au milieu du village

Gilets jaunes : remettons l’église au milieu du village

La révolte des gilets jaunes a été très rapidement classée dans la catégorie des révoltes sociales contre les taxes, dans le sens réducteur du mot social, relégué à un aspect purement économique. Des contradictions ont donc été évoquées dans ce mouvement qui réclame un rétablissement des services publics dans les territoires périphériques tout en demandant ardemment une baisse des taxes. Cette observation aurait été juste si les postulats avaient été corrects, mais elle découle en réalité d’une analyse partielle et limitée de ce mouvement. Il s’avère qu’en réalité, le mouvement s’inscrit dans un contexte social perçu comme excluant les classes moyennes périphériques. Il semble impératif, pour pouvoir comprendre les revendications réelles des gilets jaunes, d’analyser cette réaction populaire dans le sens des rapports qu’entretiennent l’Etat et les Français. En effet, ce mouvement parait être une sorte de rappel que la classe moyenne périphérique existe encore, un appel au secours de ces millions de Français qui ont le sentiment légitime d’avoir été abandonnés par l’Etat. Un paradoxe évident apparaît : comment un Etat obèse (on avance les chiffres de recettes fiscales représentant 48% du PIB) peut-il à la fois écraser les contribuables tout en provoquant un sentiment de délitement dans certains territoires ? 

Il ne s’agit pas ici de revenir sur l’opposition popularisée par Christophe Guilly dans ses livres Fractures Françaises puis La France Périphérique (aux éditions Flammarion). En revanche, cette opposition binaire gagnerait à être précisée en prenant en compte une troisième composante de la société française. Aux métropoles et à la France périphérique, la dichotomie classique, vient s’ajouter la France des « territoires perdus de la République » : les zones populaires, les banlieues etc. Les euphémismes et les éléments de langage ne manquent pas. Cette France des classes populaires est hybride : géographiquement, elle se trouve en périphérie directe des métropoles, et participe par des emplois faiblement qualifiés à l’économie mondialisée ; tandis que ses problématiques économiques se rapprochent de celles de la classe moyenne périphérique (sans la problématique de la dépendance à la voiture pour la plupart des cas). Pourtant, l’expression « territoires perdus de la République » est ambivalente : si on peut déplorer le manque d’autorité de l’Etat, ces territoires sont irrigués de République : elle y est omniprésente, sous la forme d’infrastructures (Xavier Raufer parlait de 90 milliards d’euros entre 1989 et 2009), ou de subventions aux divers acteurs (sans parler de la politique de logements sociaux.) Il ne s’agit pas d’opposer simplement les habitants de ces quartiers et les classes moyennes périphériques. Simplement, il faut dire que les classes moyennes appauvries par l’augmentation du coût de la vie ne rentrent pas dans les barèmes d’aides sociales, ou en tout cas pas suffisamment pour équilibrer des budgets plombés par des crédits à la consommation ou immobiliers. De même, ce sentiment d’abandon est renforcé par la discrimination positive, qui vise toujours des ZUP, et très rarement des territoires périphériques. Ce sentiment que le déclassement qui touche les parents touchera aussi les enfants est surement un des facteurs centraux de cette révolte : la manque des perspective motive pour beaucoup la mobilisation. Les classes populaires, elles, sont en moyenne beaucoup moins imposées (les populations sont plus jeunes et beaucoup plus souvent sans emploi), et disposent de desserte directe (dans le cas des banlieues proches) vers les centres, ce qui réduit fortement les effets de la dépendance à la voiture. On voit donc que sur le plan de l’attention donnée aux territoires, les classes populaires des banlieues sont bien plus privilégiées par l’Etat que les classes périphériques, et pourraient donc rejoindre les métropoles dans l’imaginaire de la fracture sociale.

Ce délaissement de la France périphérique prend la forme d’une désertification des services publics, mais surtout crée le sentiment que les Français périphériques ne sont bons qu’à payer : ils ne voient plus les avantages du système fiscal français, et voient au contraire leurs relevés bancaires s’alarmer du fait des impôts et des taxes. Les gilets jaunes ne sont pas des « ultra-libéraux », ni hostiles aux services publics : ils attendent simplement une meilleure gestion de ces services publics, une rationalisation en même temps qu’une réelle égalité des territoires. Ils ne demandent ni un paternalisme qui leur accorderait des tickets de rationnement pour leur essence, ni une jungle sans aucun service. Mais la situation actuelle combine les défauts de ces deux extrêmes : des impôts élevés et des services en perpétuel recul. Si l’Etat-providence ne convainc pas forcément les plus libéraux, le délitement de l’Etat passe aussi par son affaiblissement sur le plan régalien. On pourrait ironiquement évoquer l’étonnante vigueur de la répression des gilets jaunes en comparaison du laxisme face aux délinquants : l’insécurité est aussi un des problèmes que citent régulièrement les classes moyennes. Cette incapacité de l’Etat a faire régner l’ordre au quotidien dans des parties de plus en plus étendues du territoire s’inscrit encore une fois dans le paradoxe cité précédemment entre les capacités supposées de l’Etat et son efficacité réelle. L’Etat recule, ne protège plus, tout en maintenant le monopole de la violence légitime, qu’il est incapable de maintenir de fait. 

Ce double constat d’abandon et de recul est mis en exergue par le sentiment d’absence de représentation politique. Ce manque de représentation, favorisé par le mode de scrutin uninominal à deux tours, est la cause de la méfiance envers une prétendue « récupération politique » - comme si ce mouvement n’était pas politique. C’est pourquoi, même dans l’idée (illusoire) d’une dissolution de l’Assemblée, la situation n’évoluerait probablement pas dans le sens des gilets jaunes : cette revendication n’est viable qu’en cas de mise en place d’un scrutin de liste à la proportionnelle, qui permettrait enfin une vraie représentation, et permettrait en partie de réconcilier les Français avec leur démocratie. En effet, cette crise politique a mis en avant une vérité jusqu’à présent circonscrite aux milieux dits « populistes » : le peuple Français, dont les périphériques représentent selon Christophe Guilly près de 60% du total, n’est ni à l’initiative des décisions politiques, ni à leur aboutissement. On lui préfère des idées écologiques, humanistes, qu’il n’a jamais choisi et qui sont mises en oeuvre à son détriment. La prise en compte des intérêts du peuple français passera par une réforme de l’Etat qui prendra la forme d’une mise en place d’une démocratie directe, dans un pays qui reste profondément politique, comme le montre la mobilisation actuelle.


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17 réactions à cet article    


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 1er décembre 2018 19:04

    La différence avec 68, c’est que la « révolution » part du bas.En 68, ce sont les universités qui ont mis le feu.


    • troletbuse troletbuse 1er décembre 2018 21:16

      De l’excellent humour

      Pour l’instant sur You Tube belqique


      • seken 2 décembre 2018 06:08

        Ho putain les barjots, y ont pillé et cramé la gendarmerie de Narbonne ya 20 « vestes » d’uniformes de la keufferie qui sont dans la nature.


        • seken 2 décembre 2018 06:25

          @seken

          Et la préfecture de haute Loire, la tenant une demie journée, séquestrant le prefet quelques heures avant de le laisser filer O_o

          Un LCL, un crédit agricole, un dépot d’or ... Putain les gars vous me faites réver, vous avez enfin décidé de vous en prendre directement a vos probléme.

          Putain c’est la révolution demain matin je vais retirer le drapeau du Reich de la mairie avec une échelle et j’y fous le feu.

          ++


        • Raymond75 2 décembre 2018 13:36

          Oui, mettons aussi un temple, une synagogue, une mosquée, une pagode et une ’maison de la raison’ (mais très discrètement pour cette dernière).

          La religion est le phare de la pensée humaine !!!


          • Maxime Martinetti 2 décembre 2018 13:49

            @Raymond75
            C’est une expression ... L’église est le peuple, le village est la démocratie (quand il faut expliquer sa métaphore ça devient un réel échec)


          • seken 2 décembre 2018 17:18

            @Maxime Martinetti

            une ’maison de la raison’ (mais très discrètement pour cette dernière).

            Pourquoi pas une bibliothèque municipale, qui ne se cache pas ?


          • Alren Alren 2 décembre 2018 18:03

            @Maxime Martinetti

            La métaphore est inappropriée ...


          • Raymond75 2 décembre 2018 19:00

            Au delà du titre qu’il ne faut pas prendre au premier degré ’comme je l’ai fait), l’article est intéressant, et je partage globalement ce qui est dit.

            Une autre révélation de ce mouvement des ’gilets jaunes’ : l’intégration n’a jamais fonctionné en France ... Il n’y a aucun arabe, noir ou asiatique parmi ces gens ; pourtant beaucoup d’entre eux sont français, et beaucoup partagent, si ce n’est plus, ces difficultés.


            • Doume65 2 décembre 2018 20:56

              @Raymond75
              « Il n’y a aucun arabe, noir ou asiatique parmi ces gens »
              Eh bien moi, j’en ai vu.


            • microf 3 décembre 2018 10:57

              @Raymond75

              Avez vous ou voulez peut être faire semblant d´oublier que l´un des initiateurs ou l´initiatrice de ce mouvement est une femme noire ?


            • microf 3 décembre 2018 11:17

              @Raymond75

              Vous devez certainement rêver d´Arabes et de noirs chaque jour, eh bien, en voilá. 
              #15 des Tendances

              Priscillia Ludosky, la tête pensante des gilets jaunes

              " Après deux semaines d’épaisses fumées dégagées par les médias chargés de la gestion sociale des opinions, commence à apparaître sur l’écran de télévision Priscillia Ludosky, une Antillaise de 33 ans.

              Elle a été spécialiste financière dans une banque, avant de créer une activité de produits cosmétiques bio, en Seine et Marne. Elle a surtout lancé une pétition le 29 mai cette année, « Pour une baisse des prix du carburant à la pompe » qui atteint quasiment le million de signatures (que la vôtre va dépasser). 

              C’est une texte structuré qui interroge le sens de la transition écologique. Le gouvernement prévoit une augmentation du prix du carburant sur 5 ans, afin de décarboner la consommation énergétique. Mais il n’y a pas d’alternative proposée, puisque la voiture électrique est aussi polluante que celle thermique : les coûts écologiques de construction sont plus élevés. L’électricité, elle même, est d’origine nucléaire en France et carbonée en Allemagne et encore dans de nombreux pays. Le financement des solutions avec d’autres carburants reste opaque, tant en affectation des taxes prélevées qu’en solutions technologiques à choisir. En attendant, la conversion d’un moteur thermique en moteur hybride avec de l’eau est simple et peu onéreux pour un garagiste, déjà existant en France, mais la solution n’est pas valorisée par les autorités publiques et les constructeurs."

              Le texte de la pétition est ici :
              https://www.change.org/p/pour-une-baisse-des-prix-%C3%A0-la-pompe-essence-diesel


            • microf 3 décembre 2018 11:19

              @Raymond75

              J´ai oublié de vous poser la question de savoir si vous avez signé la pétition, si oui, bravo, sinon, vous pouvez toujours la signer.


            • Attila Attila 2 décembre 2018 23:47

              Abandon ? C’est pire que cela : Le CICE coûte 20 milliards d’euros. En 2019 il va être remplacé par un remboursement immédiat aux entreprises. L’État va devoir payer 20 milliards au titre du CICE 2018 plus les 20 milliards de remboursement pour 2019, soit 40 milliards au total.

              Le budget de l’État est en déficit, Macron pique le pognon des pauvres ! Il pique dans le porte-monnaie des pauvres pour donner aux riches.

              .

              Année noire pour le budget de l’État

              .

              La taxe augmente parce que la consommation de carburant baisse !

              .


              • zygzornifle zygzornifle 3 décembre 2018 08:37

                Pour les européennes n’oubliez pas de faire votre « sursaut Européen » pour faire barrage a l’extrême droite et de veauter en masse pour LaREM vous lui devez bien ça les mougeons ....


                • zygzornifle zygzornifle 3 décembre 2018 08:46

                  Luxembourg :

                  Au 1er Janvier 2019 augmentation du Smic de 100€ net (qui était déjà a 1999€)

                  2 jours de CP en plus (les syndicats demandaient une 6e semaine de congés)

                  gratuité de tous les transport en commun , le gouvernement ruisselle la bas ....


                  • zygzornifle zygzornifle 3 décembre 2018 08:47

                    L’église ?

                    Entre la mosquée la CAF et pole-emploi ?

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