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Grandes voix : le visionnaire Bernanos sur la Civilisation des Machines

Dans son pamphlet posthume « La France contre les robots », Georges Bernanos peint « à destination des imbéciles », avec une verve féroce, les grands traits de la civilisation qui s’annonçait alors : celle de l’Homme attaché par sa servitude volontaire à la Machine. Ce texte prémonitoire a...71 ans ! Chapeau l’artiste !

Georges Bernanos

Quand la société impose à l’homme des sacrifices supérieurs aux services qu’elle lui rend, on a le droit de dire qu’elle cesse d’être humaine, qu’elle n’est plus faite pour l’homme, mais contre l’homme. Dans ces conditions, s’il arrive qu’elle se maintienne, ce ne peut être qu’aux dépens des citoyens ou de leur liberté ! Imbéciles, ne voyez-vous pas que la civilisation des machines exige en effet de vous une discipline chaque jour plus stricte ? Elle l’exige au nom du Progrès, c’est-à-dire au nom d’une conception nouvelle de la vie, imposée aux esprits par son énorme machinerie de propagande et de publicité. Imbéciles ! Comprenez donc que la civilisation des machines est elle-même une machine, dont tous les mouvements doivent être de plus en plus parfaitement synchronisés ! Une récolte exceptionnelle de café au Brésil influe aussitôt sur le cours d’une autre marchandise en Chine ou en Australie ; le temps n’est certainement pas loin où la plus légère augmentation de salaires au Japon déchaînera des grèves à Detroit ou à Chicago, et finalement mettra une fois encore le feu au monde.

Imbéciles ! Avez-vous jamais imaginé que dans une société où les dépendances naturelles ont pris le caractère rigoureux, implacable, des rapports mathématiques, vous pourrez aller et venir, acheter ou vendre, travailler ou ne pas travailler, avec la même tranquille bonhomie que vos ancêtres ? Politique d’abord ! disait Maurras. La Civilisation des Machines a aussi sa devise : « Technique d’abord ! technique partout ! » Imbéciles ! Vous vous dites que la technique ne contrôlera, au pis-aller, que votre activité matérielle, et comme vous attendez pour demain la « semaine de cinq heures » et la foire aux attractions ouverte jour et nuit, cette hypothèse n’a pas de quoi troubler beaucoup votre quiétude.

Prenez garde, imbéciles ! Parmi toutes les Techniques, il y a une technique de la discipline, et elle ne saurait se satisfaire de l’ancienne obéissance obtenue vaille que vaille par des procédés empiriques, et dont on aurait dû dire qu’elle était moins la discipline qu’une indiscipline modérée. La Technique prétendra tôt ou tard former des collaborateurs acquis corps et âme à son Principe, c’est-à-dire qui accepteront sans discussion inutile sa conception de l’ordre, de la vie, ses Raisons de Vivre. Dans un monde tout entier voué à l’Efficience, au Rendement, n’importe-t-il pas que chaque citoyen, dès sa naissance, soit consacré aux mêmes dieux ? La Technique ne peut être discutée, les solutions qu’elle impose étant par définition les plus pratiques. Une solution pratique n’est pas esthétique ou morale. Imbéciles ! La Technique ne se reconnaît-elle pas déjà le droit, par exemple, d’orienter les jeunes enfants vers telle ou telle profession ? N’attendez pas qu’elle se contente toujours de les orienter, elle les désignera. Ainsi, à l’idée morale, et même surnaturelle, de la vocation s’oppose peu à peu celle d’une simple disposition physique et mentale, facilement contrôlable par les Techniciens.

Croyez-vous, imbéciles, qu’un tel système, et si rigoureux, puisse subsister par le simple consentement ? Pour l’accepter comme il veut qu’on l’accepte, il faut y croire, il faut y conformer entièrement non seulement ses actes, mais sa conscience. Le système n’admet pas de mécontents. Le rendement d’un mécontent – les statistiques le prouvent – est inférieur de 30 % au rendement normal, et de 50 ou 60 % au rendement d’un citoyen qui ne se contente pas de trouver sa situation supportable – en attendant le Paradis – mais qui la tient pour la meilleure possible. Dès lors, le premier venu comprend très bien quelle sorte de collaborateur le technicien est tenu logiquement de former.

Il n’y a rien de plus mélancolique que d’entendre les imbéciles donner encore au mot de Démocratie son ancien sens. Imbéciles ! Comment diable pouvez-vous espérer que la Technique tolère un régime où le technicien serait désigné par le moyen du vote, c’est-à-dire non pas selon son expérience technique garantie par des diplômes, mais selon le degré de sympathie qu’il est capable d’inspirer à l’électeur ? La Société moderne est désormais un ensemble de problèmes techniques à résoudre. Quelle place le politicien roublard, comme d’ailleurs l’électeur idéaliste, peuvent-ils avoir là-dedans ? Imbéciles ! Pensez-vous que la marche de tous ces rouages économiques, étroitement dépendants les uns des autres et tournant à la vitesse de l’éclair va dépendre demain du bon plaisir des braves gens rassemblés dans les comices pour acclamer tel ou tel programme électoral ? Imaginez-vous que la Technique d’orientation professionnelle, après avoir désigné pour quelque emploi subalterne un citoyen jugé particulièrement mal doué, supportera que le vote de ce malheureux décide, en dernier ressort, de l’adoption ou du rejet d’une mesure proposée par la Technique elle-même ? Imbéciles ! Chaque progrès de la Technique vous éloigne un peu plus de la démocratie rêvée jadis par les ouvriers idéalistes du faubourg Saint-Antoine.

Il ne faut vraiment pas comprendre grand-chose aux faits politiques de ces dernières années pour refuser encore d’admettre que le Monde moderne a déjà résolu, au seul avantage de la Technique, le problème de la Démocratie. Les États totalitaires, enfants terribles et trop précoces de la Civilisation des Machines, ont tenté de résoudre ce problème brutalement, d’un seul coup. Les autres nations brûlaient de les imiter, mais leur évolution vers la dictature s’est trouvée un peu ralentie du fait que, contraintes après Munich d’entrer en guerre contre l’hitlérisme et le fascisme, elles ont dû, bon gré mal gré, faire de l’idée démocratique le principal, ou plus exactement l’unique élément de leur propagande. Pour qui sait voir, il n’en est pas moins évident que le réalisme des démocraties ne se définit nullement lui-même par des déclarations retentissantes et vaines comme, par exemple, celle de la Charte de l’Atlantique, déjà tombée dans l’oubli.

Depuis la guerre de 1914, c’est-à-dire depuis leurs premières expériences, avec Lloyd George et Clemenceau, des facilités de la dictature, les Grandes Démocraties ont visiblement perdu toute confiance dans l’efficacité des anciennes méthodes démocratiques de travail et de gouvernement. On peut être sûr que c’est parmi leurs anciens adversaires, dont elles apprécient l’esprit de discipline, qu’elles recruteront bientôt leurs principaux collaborateurs ; elles n’ont que faire des idéalistes, car l’État technique n’aura demain qu’un seul ennemi : « l’homme qui ne fait pas comme tout le monde » – ou encore : « l’homme qui a du temps à perdre » – ou plus simplement si vous voulez : « l’homme qui croit à autre chose qu’à la Technique ».

 

in : Georges Bernanos. « La France contre les robots ».

 

Illustration X - Droits réservés

 


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3 réactions à cet article    


  • Gollum Gollum 2 mars 15:19

    Une grande voix d’une lucidité totale.

    À mettre en parallèle avec Guénon, qui postulant la montée du matérialisme, a très bien vu, la nocivité de ses deux sœurs essentielles : le mécanisme et le rationalisme.

    Nous avons là une sorte de sainte trinité de la matière qui nous a amené à la situation désastreuse d’aujourd’hui.

    En même temps ®, comme tout phénomène arrivé à son maximum (dialectique taoïste) des germes du contraire se font jour : les sciences montrent en abondance que le vivant ne se réduit pas à du mécanisme (les arbres s’entraident, les animaux sont beaucoup plus intelligents que supposés jusqu’il y a peu, on trouve de la compassion chez les éléphants, de la spiritualité même avec une perception de la mort, etc..), la MQ montre que l’ancien matérialisme est une illusion (ce que proclame la métaphysique hindoue depuis des siècles) que la matière n’existe pas réellement, etc...

    Des, encore bien maigres, initiatives de refus de cet ancien paradigme fleurissent ça et là : permaculture, recherche d’autonomie..

    Les GJ sont dans l’entre-deux, dans une perception encore confuse que quelque chose ne va pas, sans arriver à bien conceptualiser..

    Mais le gros des troupes roupillent encore. L’ancien système arrivant encore à assurer confort, alimentation et sécurité jusqu’à ce que des craquements sinistres de grande ampleur les réveillent en sursaut avec sueurs froides à la clé : crise monétaire systémique majeure, catastrophe écologique majeure, etc... ce ne sont pas les domaines de basculement qui manquent..

    Bien évidemment, et c’est à souligner, tous les décideurs sont de l’ancien paradigme, sont donc pour la technique, pour les robots, pour l’IA, l’artificiel, et contre l’humain, le vivant (Rugy à l’écologie par exemple), la spiritualité.. 

    Bien évidemment quand on est pour l’artificiel et contre le réel vrai on est amené à pratiquer mensonges, forfaitures, intimidations, surveillance de masse, etc...


    • UnLorrain 2 mars 20:27

      Aaah...la servitude volontaire,chère a La Boetie. Chère sans doute aussi a PJ Proudhon et son « extrême division du travail » et sans doutes possibles a pas mal d’autres pamphletaires. Ces mecs ne se voyaient en aucunes manières sur une chaînes de montages,pour sur. J’ai connu plus d’une especes de ces chaines de l’esclavage. Je connais plus d’un, d’une, retraités ayant vécu aux rythmes de ces chaînes et arrivées aux dites dates de retraites, coulent des jours paisibles,s’emmerdent parfois.

      Paysage d’été est une magnifique nouvelle de Mirbeau Octave ( je m’y suis vu,ex déménageur ) Mirbeau y raconte son visu du jour,des bonhommes résignés,visages de brutes impensantes,ils portent des trucs lourds,ils sont sous l’oeil du patron,il s’est endormi a la chaleur accablante,rougeaud sur sa chaise,a la terasse du café.


      • Jean Keim Jean Keim 2 mars 21:21

        Alors comment s’émanciper, comment se libérer de notre prison mentale ?

        Des femmes et de hommes ont écrits des textes extraordinaires d’intelligence et d’humanité, des textes qui montrent comment et combien une minorité asservit le restant de l’humanité, et pourtant si la tête réagit, le reste ne suit pas.

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