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Hommage à Léonard de Vinci, 500 ans après sa mort

HOMMAGE A LEONARD DE VINCI

500 ANS APRES SA MORT

 

Divin Vinci – Léonard de Vinci, l'Ange incarné Aujourd’hui, en ce 2 mai 2019, il y a très exactement cinq cents ans, jour pour jour, que mourait l’un des plus grands esprits de l’histoire de l’humanité : Léonard de Vinci, génie universel, modèle par excellence de cet âge d’or que fut, pour les arts, les lettres et la science, la Renaissance. Et, bien au-delà, notre civilisation même. Je lui rends donc ici cet hommage, extrait de mon dernier livre, « Divin VinciLéonard de Vinci, l’Ange incarné » (Editions Erick Bonnier).

 

HISTOIRE D’UN MYTHE

C’est, par ailleurs, à une humble mais sage méditation sur la mort, et la sienne propre en premier lieu, que Léonard donna lui-même à voir, au soir de sa vie, lorsqu’il prit, en un terne et pluvieux automne de 1516, alors qu’il ne lui restait plus qu’un peu moins de trois ans à vivre, le chemin de l’exil – un exil volontaire et certes doré, mais néanmoins douloureux et définitif – pour se réfugier finalement, après sa malheureuse expérience (au contraire de Michel-Ange et de Raphaël) dans la Rome papale, en France, dans le petit mais charmant manoir du Cloux, demeure, située à proximité du château d’Amboise, en bordure de Loire, que François Ier lui avait alors gracieusement mis à disposition. Là, couvert certes de gloire, comblé évidemment par tous les honneurs, mais néanmoins entouré d’une réelle et cruelle solitude, loin de son pays natal et de sa Toscane bien-aimée, bien que son génie universel en fit un esprit aussi cosmopolite qu’éclectique, hostile à toute forme de provincialisme comme de nationalisme, Léonard ne peignit, ni ne dessina même, presque plus. Transi de froid en son trop vaste domaine et perclus de rhumatismes, ceux-ci le faisaient, en outre, atrocement souffrir, jusqu’à paralyser cette main droite qui pourtant, jadis, lui avait façonné, par son habileté hors du commun, et même parfois en dehors de tout entendement, son immense réputation d’artiste, construit sa légende même et édifié, pour l’éternité, son mythe.

 

CHEFS D’OEUVRE

Seuls trois de ses plus beaux tableaux – mais quels tableaux ! – lui tenaient ainsi lieu, en ces jours de particulière mélancolie (cette « tristesse du bonheur » comme la définissent joliment les Romantiques), de précieux lot de consolation : la Joconde, la Sainte Anne en tierce et le Saint Jean-Baptiste… autant de chefs d’œuvre que, lui-même conscient de leur exceptionnelle valeur artistique et ne pouvant donc se résoudre à les abandonner à on ne sait quel triste sort, il avait pris soin d’emporter très précautionneusement, dans ses menus bagages, avec lui (motif pour lequel ils sont aujourd’hui en France, conservés au musée du Louvre, et non en Italie, que ce soit au musée des Offices de Florence ou à la Pinacothèque ambrosienne de Milan, voire au musée du Vatican, où ils auraient normalement dû être). Ainsi le décrit par ailleurs, en ces jours-là (malgré quelques inexactitudes dont il convient cependant, au vu du thème qui nous occupe plus ponctuellement ici, de faire abstraction), Antonio de Beatis, le secrétaire particulier du cardinal Louis d’Aragon, qui lui avait alors rendu visite à son retour des Flandres, où il était allé présenter ses hommages à Charles Quint : « Il nous montra trois tableaux : une dame florentine, faite au naturel à la demande de feu le Magnifique Julien. Un saint Jean-Baptiste jeune, et une Vierge avec l’Enfant qui est sur les genoux de sainte Anne. Les trois sont d’une rare perfection. Il est vrai qu’en raison d’une paralysie de la main droite on ne peut plus attendre de chef-d’œuvre de sa part… Il a obtenu du roi de France, outre ses frais et son logis, mille écus annuels de pension et trois cents pour son assistant. »

 

LES DERNIERS JOURS

De fait : outre organiser encore, pour la cour d’Amboise, quelques-unes de ces mirifiques fêtes dont il avait le secret, Léonard, à bout de forces, fatigué par les aléas de la vie, éreinté par les désagréments de l’âge avancé et désormais sans plus d’illusions quant à la claudicante marche de ca bas-monde, ne faisait plus grand-chose, à part chercher un repos bien mérité pour ses vieux os et accueillir avec gentillesse quelques admirateurs de passage, dans son élégant manoir du Cloux (rebaptisé, aujourd’hui, le Clos-Lucé). Certes « ce désir, cher à tout grand esprit, même retiré, de donner des fêtes », comme le déclara un jour un poète tel que Mallarmé, existait-il encore chez Léonard. Et, certes, toujours aussi lucide malgré la vieillesse, le mal qui le rongeait inexorablement et la mort qui le guettait déjà, lisait-il encore beaucoup, avec cette même attention, cette même concentration et cette même vigilance, cette identique et vive intelligence qui le caractérisa depuis ses plus tendres et jeunes années. Surtout les classiques du Moyen Âge, qu’il se faisait traduire, lorsqu’ils étaient rédigés en latin, par le jeune et beau Francesco Melzi, son dernier assistant et, peut-être, amant. Mais, enfin, l’envie de vivre, celle qui vous donne du cœur à l’ouvrage et vous fait avancer chaque jour malgré la désespérance, n’y était plus vraiment ! Du reste, prophétique comme à son habitude, y compris à l’égard de lui-même, Léonard l’avait déjà proclamé en guise de devises pour quelques-uns de ses dessins illustrant, de main de maître là encore, la finitude humaine, comme le rapportent également certains des « aphorismes » les plus cruellement lucides et émouvants à la fois de ses Carnets  : « Puissé-je être privé de la faculté d’agir, avant de me lasser d’être utile. Le mouvement me fera défaut plutôt que l’utilité. La mort plutôt que la lassitude. La nature m’a naturellement disposé ainsi. » Dramatiques mais très réalistes prémonitions !

 

UN DANDY AVANT LA LETTRE

Jamais, toutefois, il ne se plaignit, en ces dernières lueurs de son existence, de ses souffrances, tant physiques que psychiques, ni ne laissa même rien transparaître de ce mal qui peu à peu, mais inéluctablement, le vidait de sa substance vitale. Il dépérissait, maigrissait à vue d’œil et, pourtant, demeurait imperturbable, restait étrangement calme et d’une sérénité à toute épreuve, toujours égal à lui-même. On eût dit que ce que Baudelaire écrivit, dans son Peintre de la vie moderne, pour qualifier le dandysme, lui était particulièrement bien approprié : « Le dandysme est un soleil couchant ; comme l'astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie. »

Ainsi, résigné, devenu quasiment impotent, cloué désormais sur son lit et sentant sa mort s’approcher, Léonard, le 23 avril 1519, pria-t-il son cher et dévoué Francesco Melzi, dont il fit alors son exécuteur testamentaire, de venir à son chevet afin de lui dicter, avec bienveillance, ses dernières volontés. Le grand Léonard de Vinci, épuisé mais non pour autant vaincu, toujours aussi digne donc dans son attitude comme dans ses sentiments, élégant même jusqu’à son ultime souffle, mourut de fait, en silence et avec discrétion, neuf jours après, le 2 mai 1519, à l’âge de soixante-sept ans, alors qu’il rédigeait, à demi-couché sur son oreiller, une dernière note dans ses Carnets – « Je continuerai… », suivi d’un lapidaire « etc. … » – avant de s’effondrer, sans plus jamais, les yeux définitivement clos, se relever. Cette nuit-là, ses plus fidèles amis, Melzi, Battista et Mathurine, sa femme de chambre, le veillèrent, avec une extrême révérence, jusqu’à l’aube, accompagnés même, en cette très exceptionnelle circonstance, par la sœur du roi. François Ier, son généreux protecteur et mécène, n’était, quant à lui, cependant pas là, contrairement à ce qu’affabule Vasari dans sa Vie de Léonard de Vinci et que contera dès lors ultérieurement la non moins mystificatrice scène d’un célèbre tableau d’Ingres. Du reste, Francesco Melzi en personne, dans une lettre qu’il adressa, le 1er juin 1519, aux frères de Léonard afin de les informer de leur héritage, ne mentionne aucunement la présence du souverain. Chateaubriand lui-même, par-delà son génie littéraire, se trompe aussi lorsqu’il écrit textuellement, dans le « livre trentième » de ses Mémoires d’outre-tombe, que « François Ier assistait Léonard de Vinci sur son lit de mort. » ! Car le roi était alors, ainsi que l’atteste un historique document d’Etat, à Saint-Germain-en-Laye pour y baptiser son quatrième enfant. Il fut, toutefois, bel et bien présent, avec la cour au grand complet et le clergé drapé dans la solennité son cérémonial, lors de ses très officielles funérailles, lesquelles advinrent, un peu plus de trois mois après, le 12 août 1519, date où ce grand Florentin de Léonard fut inhumé – cela, par la similitude des noms, ne s’invente pas – en l’église Saint-Florentin d’Amboise. Des obsèques dignes d’un prince ! Mieux : une parfaite esthétique de la disparition, conformément à la très noble mort dandy !

 

L’ART DE VIVRE ET DE MOURIR

Car, de fait, il y a un art de mourir, comme il y a un art de vivre, ainsi que Paul Morand, fin lecteur du stoïcien Sénèque, mais aussi exégète avisé des Ars moriendi et autre Tractatus artis bene moriendi du théologien et lettré Jean Charlier Gerson (1363-1429), le considéra dans son propre Art de mourir, livre aussi puissant que concis sur ce difficile sujet. Cette appréciable et surtout très estimable leçon de vie tout autant que de mort, Morand la synthétisa remarquablement bien, à travers une allusion à l’Hamlet de Shakespeare notamment, dans ce bel opus : « 'Qu'on est malheureux quand on ne sait pas mourir', disait Sénèque. Mais qui de nous sait mourir, qui de nous a pris le temps de méditer son futur trépas, préparé le congé qu'il prendrait des vivants ? Qui sait, dirait Hamlet, 'se donner quittance' ? » D'où, particulièrement bien adaptée à ce crépusculaire Léonard dans sa retraite du Cloux (comme, plus tard, Casanova dans son château de Bohême), cette admirable conclusion du même Morand : « Vénérons les mourants taciturnes, ceux qui ne livrent pas leur secret, ceux qui détournent de nous les yeux pour les fixer déjà sur l'invisible. » Oui : « (…) que noble soit ma mort », soupira une dernière fois, du haut de sa tour surplombant le romantique Neckar, l’éthéré Hölderlin, avant de rendre l’âme, dans l’ultime vers de ces merveilleuses « Odes » que sont ses Larmes !

Léonard disparu, la cour d’Amboise, comme toutes celles où il avait évolué par le passé, de Florence à Milan et de Mantoue à Venise, sans oublier la curie romaine, porta un long mais très digne deuil, lui rendant également tous les hommages possibles. Du reste, dans la section « Prophéties » de ses Carnets et, plus précisément encore sous l’intitulé « Des rites funèbres et processions, lumières, cloches et cortèges », Léonard l’avait déjà écrit de son vivant, sans toutefois se rendre compte, bien évidemment, que c’était à lui-même que s’appliquait en réalité là, et en premier lieu, cette saisissante prédiction : « Très grands honneurs et pompes seront rendus aux hommes, et ils ne le sauront pas. » Vasari, semblant prolonger cette réflexion, précise, quant à lui, dans les dernières lignes de sa Vie de Léonard de Vinci  : « Sa perte fut profondément sentie par tous ceux qui l’avaient connu ; car personne plus que lui n’avait fait honneur à la peinture. » De fait : il laissa ainsi, à sa mort, un grand vide, tant sur le plan artistique que scientifique ou même philosophique, sinon tout simplement humain, qui ne fut jamais véritablement comblé, tant son talent était immense et son génie universel, par la suite. Ne fut-il pas, en effet, un des plus grands hommes de l’histoire de l’humanité ?

De sa vie comme de sa mort, Léonard, du reste, n’eut pas grand-chose à regretter comme, s’interrogeant plus spécifiquement là sur ce semblant de mort qu’est le sommeil, il le confia encore, s’y adressant à un disciple imaginaire, dans ses Carnets (« Codex Atlanticus ») : « Ô toi qui dors, qu’est-ce que le sommeil ? Le sommeil ressemble à la mort. Oh, pourquoi n’accomplis-tu pas une œuvre telle, qu’après ta mort tu représentes une image de vie parfaite, toi qui, vivant, le fais, dans le sommeil, semblable aux tristes morts ? » Aussi compléta-t-il cette belle et profonde pensée, synonyme de toute sagesse, par ce véritable hymne à la grandeur de la vie tout autant qu’à la beauté du monde : « Aux ambitieux que ni le don de la vie ni la beauté du monde ne suffisent à satisfaire, il est imposé comme châtiment qu’ils gaspillent la vie et ne possèdent ni les avantages ni la beauté du monde. » Prodigieuse leçon de vie et de mort, en effet ! D’autre part, Léonard, toujours dans ses Carnets, n’avait-il déjà pas assuré autrefois, à propos de cette vie qu’il aimait passionnément malgré les vicissitudes de l’existence, que « qui ne lui accorde pas de prix ne la mérite vraiment pas. » ?

Le dandysme : une phénoménologie de l'être tout autant que du néant, avec, en guise d’esthétique, cet irréductible couple notionnel d’ombre et de lumière ! Léonard, peintre-philosophe par excellence, et que Nietzsche magnifiera trois siècles plus tard, n’aurait très certainement pas été insensible à cette image explicative !

 

UNE ESTHETIQUE DE LA DISPARITION

Ainsi, poursuivant sur sa lancée, le dandysme léonardesque atteint-il ici, au terme de cette logique de la disparition, le summum de son paradoxe. Car s'il est exact qu'il s'avère, au départ de sa construction, une « création de soi », ainsi que je l'ai qualifié en un de mes précédents ouvrages[1], il n'en demeure pas moins vrai qu'il se révèle être également, à la fin de son parcours, une « suppression du moi » !

Ainsi, pour parachever cette esthétique de la disparition, fallait-il bien que Léonard, avec son sens inné de la perfection, disparaisse totalement après sa mort, y compris sur le plan physique. C’est donc là, bien sûr, ce qui, ponctuellement, lui arriva puisque des vandales prétendument issus de la Révolution Française, laquelle, comme on le sait, n’aimait guère les nobles ni les châteaux, ne trouvèrent rien de mieux à faire, en guise d’haineux exutoire pour exprimer leur triste et malsaine vengeance sur les ors et privilèges de l’Ancien Régime, que de se rendre, quelque part entre 1790 et 1793, au manoir du Cloux afin d’y saccager avec une rare hargne, toute honte bue, la tombe de l’illustre Léonard de Vinci, dont, comble de l’irrespect tout autant que de l’ignorance, ils s’empressèrent ensuite de disperser tout aussi sauvagement, on ne sait où, probablement dans une fosse commune, à l’instar de cet autre génie de Mozart, les restes de sa dépouille ! Aussi n’est-ce donc qu’un simple mémorial, une sorte de cénotaphe à défaut d’un véritable mausolée, qui, aujourd’hui, tient lieu de sépulcre pour l’intangible mais glorieux Léonard, ainsi réellement disparu, à tous égards, corps et âme, dans les arcanes du néant…

Comment, d’autre part, cet esprit amant de l’infini que fut essentiellement Léonard aurait-il pu être contenu, sans contradiction aucune, en un espace aussi fini, limité et réduit, qu’une tombe, si grandiose ne fût-elle ? Mais au fond, au fin fond des choses, n’est-ce pas, avant tout, son œuvre même, ses sublimes peintures en premier lieu, à lui servir, pour l’éternité, d’ineffable, métaphysique et céleste tombeau ? Car c’est l’art, et lui seul, qui idéalement, lorsqu’il atteint pareil sommet de perfection, peut rendre éternels, paradoxalement, les mortels que nous sommes.

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

 

*Philosophe, auteur de « Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné » (Editions Erick Bonnier, Paris).

 

 

[1] Cf. Daniel Salvatore Schiffer, Le Dandysme. La création de soi, François Bourin Editeur, coll. « Beaux Livres », Paris, 2011.


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6 réactions à cet article    


  • Chantecler Chantecler 2 mai 14:06

    c’est en sciant que Léonard devint scie


    • Chantecler Chantecler 2 mai 19:17

      @Chantecler

      en Italie, de Vinci s’écrit da Vinci et se prononce da Vinchi
      autrement dit, c’est en chiant que Léonard devint chi
      ça veut rien dire, comme quoi les Italiens n’ont pas le sens de l’humour


    • Germain de Colandon 2 mai 17:13

      @Chantecler : Votre trait d’esprit est tout sauf un jeu de mots laids.

      Je vous laisse, c’est bientôt l’heure de l’apéro, aussi je vous dis « santé »... mais pas des pieds.

      Cordialement.


      • Chantecler Chantecler 2 mai 17:34

        @Germain de Colandon

        Vous avez raison, Ma détresse aime le réconfort d’un petit marc, mais pas un marc trop doux


      • Germain de Colandon 2 mai 19:40

        « Les bonnes maximes sont sujettes à devenir triviales », disait Vauvenargues, alias Luc de Clapiers, marquis de son état,

        qui n’était pas le dernier... à poser un lapin.

        Saviez-vous que pour chasser le lapin, il suffit de se cacher derrière un arbre et d’imiter le cri de la carotte ? Si, si. C’est même Pierre Doris qui le dit.



        • zygzornifle zygzornifle 3 mai 14:14

          Pour une fois ce n’est pas un dictateur équarrisseur comme Nabot Léon ou autre qui est fêté ....

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