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Accueil du site > Tribune Libre > « Il est encore fécond le ventre de la Bête »

« Il est encore fécond le ventre de la Bête »

Le Mémorial d’Eygalayes dans la Drôme, en mémoire de 35 maquisards massacrés en 1944, a été pour la seconde fois victime de dégradations cette année. Ce monument rappelle le massacre du 22 février 1944. Cet hiver-là, 35 maquisards du Maquis Ventoux - installés depuis décembre 1943 à Izon la Bruisse, près du village de Sèderon, dans la Drôme, près du Ventoux - étaient assassinés par surprise par les nazis, sur dénonciation de miliciens français, par une troupe allemande partie d’Orange avec un fort groupe de Français engagés volontaires dans l’armée allemande. Ces maquisards étaient Français pour la plupart, surtout de la région provençale, mais aussi de St Nazaire, de la Moselle, de Montpellier et de Paris. Il y avait aussi deux Allemands israélites, un Roumain israélite, deux Polonais israélites, des Italiens et des Espagnols.

Derrière ces exactions, il y a ce renouveau de l’extrême droite, des groupuscules qui rêvent de « réveiller la bête ».

Derrière ce monument profané, il a des hommes qui avaient pris les armes contre l’occupant en des temps tragiques où il était plus tentant de « faire du marché noir » que de risquer sa peau.

Leur peau, ils l’ont laissée ces héros de l’ombre. Je vais vous en raconter l’histoire. Je la tiens personnellement de la bouche même du seul survivant de ce massacre, Laurent Pascal, maintenant disparu, en mémoire duquel l’association Mémoire Résistance des Hautes Baronnies va en septembre inaugurer le « Sentier de la Liberté-Laurent Pascal ».

Écoutons Laurent Pascal, « Rolland » de son nom de maquis :

 

« Il est environ 13 heures. Un beau soleil fait scintiller la neige autour de nous.

Un soleil menteur…

- Vous quatre là. Avancez. Allez ! Plus vite que ça !

Ce sont ceux qui se trouvent du côté d’Eygalayes. Je me trouve moi-même à l’autre extrémité de la colonne. Ils partent derrière le bâtiment. Nous ne voyons pas ce qui se passe mais nous entendons une première, puis une seconde rafale de mitraillette : les quatre premiers fusillés d’Izon viennent d’être abattus…

Le premier tueur, un milicien, un Français comme nous, sa sale besogne terminée, revient. Un autre "prend livraison" des quatre victimes suivantes, toujours à partir de l’autre bout de la colonne. Il les conduit derrière la ferme en passant par l’angle Ouest alors que les premiers étaient passés par l’angle Est.

Rafales…

Mes camarades, pétrifiés mais courageux, attendent la mort…

Les bourreaux, se remplaçant, alterneront ainsi côté Est et côté Ouest jusqu’aux quatre derniers : le Toubib, un jeune homme de Saint-Auban, un autre jeune et moi.

C’est notre tour…

Nous savons parfaitement ce qui nous attend. Les rafales de mitraillettes et les plaintes de nos camarades ne nous laissent aucun doute sur ce qui se passe derrière la ferme.

Je suis pourtant étonnamment lucide. Crever pour crever, je ne vais pas me laisser tuer comme un mouton. Je suis décidé à tenter ma chance.

Le milicien dont c’est le tour de nous conduire au massacre, un homme d’une quarantaine d’années, nous fait passer devant lui. Je l’observe en marchant. Il n’est pas très à l’aise me semble-t-il. Arrivé au coin de la ferme, j’aperçois les cadavres ensanglantés de mes camarades étendus dans la neige. Le Toubib, qui est derrière moi, a compris que je veux tenter quelque chose.

Je regarde une dernière fois le tueur, puis mes camarades morts. Le Toubib se rapproche de moi et me souffle :

- « C’est le moment. Vas-y ! »

Je me rue en avant. J’ai le temps d’entendre mon copain Blanchet, abattu mais pas encore mort me crier : « Merde ! Rolland. » C’était son vœu de bonne chance. Un cri qui me va droit au cœur et me donne des ailes. Je cours de toutes mes forces. C’est un pré nu et plat, sans le moindre obstacle. Il y a bien une rangée de pommiers en contrebas, mais je préfère foncer droit devant moi.

Les souliers de Toto - que j’ai maudit ce matin - me serrent et tiennent bien à mes pieds malgré l’absence de lacets. Une chance. J’entends le bruit sec des mitraillettes et des fusils. Les balles sifflent autour de moi, ricochent en miaulant sur des rochers… J’ai environ 400 mètres à parcourir, à découvert, dans la neige.

Les premiers instants de surprise passés, tous les boches et les miliciens, qui attendaient, décontractés, que le massacre fut terminé, réagissent et me tirent comme un lapin. J’entends des éclats de voix, des ordres aboyés en allemand. Je perçois des éclatements de grenades autour de moi…

Je ne pense à rien. Je fonce, je fonce…

Cette course éperdue dure environ une minute. Il me semble que je n’arriverai jamais au bout du champ. Mon cœur bat la chamade, mais j’ai conscience que j’ai la joie de le sentir battre !

J’arrive au bout du champ. Je saute un petit mur qui me met provisoirement à l’abri des tirs de mes poursuivants. J’ai la présence d’esprit de ruser pour les égarer : je fonce ostensiblement en direction du village, puis, en me baissant, je remonte dans mes traces et fonce vers la montagne, en direction opposée.

La ruse a pris : les Boches se ruent vers la route. Ils me chercheront tout d’abord en direction de Séderon, me laissant quelques précieuses minutes de répit. Maintenant à couvert, je grimpe à toutes jambes les premiers escarpements au-dessus d’Eygalayes. Je passe devant une ferme. Le paysan, qui a assisté impuissant à la fusillade de la fenêtre de sa chambre, craint que je ne m’arrête chez lui. Je n’en ai pas la moindre intention et je le lui dis.

À ce moment-là je me considère comme presque sauvé. J’ai en tout cas gagné la première manche. Je connais parfaitement la montagne, je suis jeune, fort et entraîné. Et puis j’ai ma peau à sauver… »

Laurent Pascal la sauvera sa peau. Il sera le seul… Il pense qu’il doit la vie à son camarade « le Toubib », plus âgé et moins leste que lui, qui l’a suivi dans sa course et lui a servi – volontairement et en toute connaissance de cause, pensait-il - de bouclier vivant contre les balles des tueurs.

 

Illustration X – Droits réservés


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17 réactions à cet article    


  • sarcastelle sarcastelle 19 août 13:50

    @ l’auteur

    .
    Vous êtes certain que c’est en ricochant que les balles miaulent ? 

    • nono le simplet nono le simplet 19 août 14:32

      @sarcastelle
      pour les balles chuis pas sûr mais pour les chats je suis catégorique : oui !


    • sarcastelle sarcastelle 19 août 19:43

      @nono le simplet

      .
      Lancer un chat contre un mur en lui démettant l’épaule : un an ferme (jurisprudence réelle).

    • nono le simplet nono le simplet 20 août 04:08

      @sarcastelle
      j’ai plein de chats chez moi et il ne me viendrait jamais à l’idée de leur faire du mal sauf de temps en temps une petite baffe pour ceux qui veulent manger dans mon assiette en même temps que moi smiley

      finalement, pour l’humour je me demande smiley

    • Dzan 20 août 09:05

      @nono le simplet

      Sarcastelle et le nono le bien nommé simplet ça les fait marrer un texte comme celui-ci

      On devine le (ca)niveau....


    • nono le simplet nono le simplet 20 août 14:00

      @Dzan

      tu devrais lire mon commentaire un peu plus bas ...
      on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ...

    • ZXSpect ZXSpect 19 août 14:32

      La Rose et le Réséda 


      Celui qui croyait au ciel
      Celui qui n’y croyait pas
      Tous deux adoraient la belle
      Prisonnière des soldats
      Lequel montait à l’échelle
      Et lequel guettait en bas
      Celui qui croyait au ciel
      Celui qui n’y croyait pas
      Qu’importe comment s’appelle
      Cette clarté sur leur pas
      Que l’un fut de la chapelle
      Et l’autre s’y dérobât
      Celui qui croyait au ciel
      Celui qui n’y croyait pas
      Tous les deux étaient fidèles
      Des lèvres du coeur des bras
      Et tous les deux disaient qu’elle
      Vive et qui vivra verra

      …/…

      Celui qui croyait au ciel
      Celui qui n’y croyait pas
      L’un court et l’autre a des ailes
      De Bretagne ou du Jura
      Et framboise ou mirabelle
      Le grillon rechantera
      Dites flûte ou violoncelle
      Le double amour qui brûla
      L’alouette et l’hirondelle
      La rose et le réséda 


      Louis ARAGON


      • Dzan 20 août 09:05

        @ZXSpect
        +10 00000000000000000000000000000000000000000000000000000


      • nono le simplet nono le simplet 19 août 14:39

        témoignage émouvant et plein d’espoir ... je pense aussi aux « justes » ... 

        nombreux ceux sont ceux qui sont morts pour rien ou presque sinon pour défendre un idéal, la liberté ...
        pas sûr que j’aurais été capable d’avoir ce courage ... alors, respect !

        • Nestor Neo 19 août 16:59

          Salut Nono le simplet !

          « pas sûr que j’aurais été capable d’avoir ce courage ... alors, respect ! »

          Ben le courage je pense que lorsque qu’il faut se défendre et défendre les siens on le trouve ... Mais c’est clair respect pour tous ceux qui se sont battus d’une façon ou d’une autre contre l’immonde idéologie nazie ...

          Petite parenthèse ... Nono le simplet ? vous êtes deux maintenant alors ? Fait gaffe à l’autre il va kiffer ta brouette et va vouloir la squatter ... C’est Shaw tout ça ! smiley


        • nono le simplet nono le simplet 19 août 19:37

          @Neo
          salut Nico, nan je reste le seul et unique, j’ai seulement mis ma vraie photo, Nono le simplet + la photo de Fufu ça fezé un peu trop, nan ? smiley

          pour le courage, je suis presque sûr que je l’aurais eu ... en tous cas je suis sûr que je n’aurais pas été collabo ...

        • Nestor Neo 19 août 21:44

          Nono,

          Oui sûrement que le courage t’aurait sûrement gagné ... Mais à défaut de courage il reste quoi en fait derrière pour le reste de la vie ... Des remords de ne l’avoir justement pas eu ce courage ? Après ça les années passes et tu te dis que malgré tout ça tu es quand même bien contant d’être encore en vie après toutes ces années ... Mais à quel prix ? Pffffff Compliqué !

          Sinon, au niveau du prénom t’as pas le bon ... Tu confonds sûrement avec un guerrier des bois scandinaves qui je crois se prénomme quant à lui Nico ... 


        • nono le simplet nono le simplet 20 août 04:03

          @Neo
          oooooooups ! j’avais pas mes lunettes smiley



        • bob14 bob14 19 août 16:24

          (pour la seconde fois victime de dégradations) ?..faut le laisser dans l’état avec de grands écriteaux dénonçant la connerie humaine..


          • sls0 sls0 20 août 02:46

            Et la bête rote sur agoravox aussi.

            Il faut une grosse secousse style second guerre mondiale pour que des idées style comité de résistance peuvent sortir.
            Normalement c’est plus maréchal nous voilà.
            Ces exemples dérangent un peu certains.

            Pour rappel les résistants c’était 0,3% de la population qui a foutu un peu la honte à une partie de la population.
            Ils y a les profiteurs habituels qui ont dû faire profil bas et socialement il y a eu un bond.
            Bref c’est normal qu’il y ait de la racoeur.

            Il y a des bas du bulbe qui pensent qu’en sacageant il feront oublier ce qui est assez contre productif, c’est des bas du bulbe...

            Je vis dans une ancienne dictature.
            Si y a bien un extrême a une dictature c’est l’ambiance après guerre chez nous.
            Des nostalgiques de la dictature il en reste.
            Il y a le riche pour qui la vie état plus cool à l’époque.
            Le nul, l’aigri, la personne qui ne peut pas compter sur ses qualités propres pour réussir. Ce petit monde en cas de dictature on leur donne du pouvoir, enfin ils existent, le chefallion par excellence.
            Pas meilleur outil pour une dictature, enfin on lui donne une existance et une autorité sur ceux qui en ont dans le slip.

            Ce n’est pas des riches en attente de moins d’égalité et des nuls en mal de reconnaissance qui aimeraient un retour à un certain ordre qui doivent manquer.
            Chez moi le clergé était assez mouillé, parmi certains extrêmistes cet ordre doit aussi être apprécié.
            Il y a des traces de courage et d’une vision de la justice qui doivent gêner.

            • Dzan 20 août 09:34

              Des nostalgiques de Pétain, ce vieillard sénile, il y en a encore, ils ont même fait des petits.
              Ce que vous dites sls0 est malheureusement vrai.
              Mais, il ne faut pas oublier les « petites mains ». Ceux qui cachaient, ravitaillaient, renseignaient.
              Ils n’ont pas demandé de médailles.Ne se sont pas collé sur le bras un brassard FFI, comme les naphtalinés, qui « résistants » de la 25 ème heure, sont remontés à la surface, pour vouloir commander. Ce qu’on fait certains par la suite.

              A Limoges, il a fallu après 102 ans de municipalité socialiste, qu’une municipalité de droite donne le nom de Georges Guingoin, à un pont.
              Alors que le « célèbre » chroniqueur du Populaire du centre, socialiste de salon, Jean le Bail, qui n’a cessé durant la guerre et après de cracher sur cet homme, a eu lui des noms de rues de gymnases etc...
              Goerges Guigoin, surnommé « Le préfet du Limousin » Compagnon de la Libération. Instituteur communiste, mais, qui contrairement aux ordres de « notrre parrrrrrti » ( Duclos dans le texte) a, dès 1940 tenté les premiers actes de résistance. Journaux clandestins ; Tentatives de constituer un maquis etc...
              Par la suite les Boches apprirent a redouter cet homme et ses troupes. Le Limousin était surnommé par l’occupant « La Petite Russie » pour la leçon cuisante qu’ils y avaient reçu.

              Georges Guingouin a évité à Limoges, le sort de Tulle en refusant d’obéir à Notrrrrre Parrrrrrrti. et de ne pas attaquer de front les nazis et leurs séïdes français miliciens, mais, avec l’aide de membres du SOE ( Anglais parachutés) donc militaires de négocier la reddition des troupes de l’occupant.

              Que vient faire ici ma péroraison ? Qu’il y a encore en Limousin des gens pour salir la mémoire de ceux qui ont lutté dans les maquis, pour que la France boute les nazis dehors., et de Guigouin en particulier
              Mon père fut un de ses camarades de combat avant la défaite de 1940.

              Pour la petite histoire, lors des funérailles de Georges Guingouin pas un officiel de haut rang ne fut présent. Même pas le préfet du Limousin, qui n’envoya qu’un membre de son cabinet.

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