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Accueil du site > Tribune Libre > Incendie : la protection des biens culturels

Incendie : la protection des biens culturels

La protection des monuments historiques et des biens culturels fait l'objet d'un plan particulier auquel participent les architectes des monuments de France, les sapeurs-pompiers et le ministère de la Culture pour élaborer, ensemble, les directives d'intervention. Les sapeurs-pompiers des grandes métropoles sont préparés afin d'obvier aux dangers les plus graves. Parmi les nombreux dangers qu'encourt un édifice culturel, l'incendie représente sans doute la plus grave menace.

« Sont considérés comme biens culturels :

a) Les biens, meubles ou immeubles, publics ou privés qui sont de valeur culturelle par leur nature intrinsèque, tels que les monuments immeubles d'art ou d'histoire, les œuvres d'art, les documents et autres objets de valeur historique ou archéologique, les livres précieux, les collections de documents ou d'objets d'intérêt scientifique, ainsi que les collections importantes de reproductions de tels biens ;

b) Les édifices dont la destination principale et effective est de conserver ou d'exposer les biens, meubles indiqués sous a, ainsi que les refuges destinés à abriter ces biens ».

C'est dans les combles, l'espace compris entre le toit et l'extrados (face supérieure courbe d'une voute) des églises et/ou au niveau des planchers que l'on rencontre les matériaux les plus inflammables. La combustion est le résultat de la combinaison d'un corps combustible avec un corps comburant en présence d'une énergie d'activation ou source de chaleur. L'endroit d'un début d'incendie n'est pas toujours accessible ou visible facilement parmi une poutraison dense. « La combustion lente s'amorce sans apport d'une énergie d'activation et a lieu sans émission de lumière ni production importante de chaleur. Elle ne constitue pas un feu en elle même  ». Elle est suivie : « de la phase de croissance, le feu est alimenté par les combustibles présents de proche en proche (extension) - de la phase de développement rapide, la température s'élève rapidement ; fumées et gaz chauds remplissent les volumes libres - phase d'embrasement, la température de 500 à 600 °C atteinte, les gaz chauds atteignent leur température d'inflammation. L'incendie se propage brutalement en fonction de l'air et des combustibles mobilisables ».

Si le départ de feu n'est pas combattu immédiatement, il peut conduire à la destruction totale de l'édifice. Dans les musées, les bâtiments abritant des archives et les châteaux historiques, la protection contre l'incendie (grand feu non maitrisé) est généralement étudiée sous ses moindres incidences, mais les édifices historiques posent un réel problème, les poutres et les planchers sont difficilement ignifugeables (retard de l'ignition et de la propagation des flammes) et la pose de portes coupe-feu et de cloisons en matériau réfractaire (Euroclasse : A non combustible à E très inflammable) est rare dans ce type de bâtiment. L'intervention se déroule au milieu de dangers multiples, risque d'embrasement des structures voisines, difficultés d'accès (embouteillages, décombres, badauds), météorologie défavorable, matériaux inflammables, matériels inutilisables ou hors service, conduites de gaz, rupture de canalisation d'eau, présence de plusieurs foyers, etc.

L'architecture des monuments anciens rend l'accès au foyer pratiquement impossible. Il est extrêmement difficile de parvenir au foyer de l'incendie par les toits ou par l'intérieur, surtout si des exercices in situ n'ont pas été anticipés par les sapeurs-pompiers. Dans le meilleur des cas, des colonnes sèches ou en eau amènent l'eau à proximité du toit pour alimenter les lances et/ou les sprinklers (détection et aspersion automatiques). Sinon, des extincteurs mobiles peuvent être prépositionnés ou des extincteurs automatiques se déclencher en cas d'élévation de la température (70°C) et entrainant le déclenchement d'une alarme incendie. Les canalisations ordinaires peuvent avoir été endommagées par le sinistre ou sabotées. Il y a donc lieu de toujours prévoir une alimentation en eau autonome par moto-pompe (pour N-DdP, une partie de l'eau a été prélevée dans la Seine).

Les dommages des biens patrimoniaux sont classés en catégories de risques :

- mécaniques : dégâts liés à la manipulation des biens ;

- physiques : variation importante de température, d'hygrométrie, lumière UV, suies, pluie ;

- chimiques : vaporisation de substances nocives, produits d'entretien, agents extincteurs ;

- biologiques : champignons, moisissures, bactéries, rongeurs ;

- divers : vols, détérioration volontaire, perte.

Les biens culturels sont divisés en biens intransportables et transportables. Les premiers doivent être protégés par des mesures visant à réduire leur vulnérabilité et leur exposition à l'aléa, avec prise en compte de leur restauration. Les seconds sont régis par un plan d'évacuation. Il faut définir un abri temporaire sécurisé dans l'édifice ou à proximité immédiate capable d'accueillir à la hâte, le personnel et les biens les plus précieux non protégés (emballés). La célérité est la première réponse à la mise en sûreté. Si l'opération doit être interrompue, le plus grand nombre de biens aura déjà été placé à l'abri. Il faut opérer un choix, quels biens sauver en premier : valeur patrimoniale - accessibilité - poids - encombrement - matériel requis pour l'opération - restauration impossible, etc. ? Ces pièces devraient dans la mesure du possible, être référencées et porteuses d'un signe distinctif les identifiant. Lors d'un sinistre d'ampleur, les voies d'accès sont interrompues et réservées aux services d'urgence. Ce n'est que les voies rouvertes et déblayées que les objets pourront être inventoriées, emballés, embarquées et transportées vers leur destination finale (Musée du Louvre pour N-DdP).

La chaleur produit une modification de structure qui influe sur la résistance des matériaux. La combustibilité des corps est conditionnée par : leur inflammabilité - leur vitesse de combustion - leur état physique (liquide, gaz, solide) - fragmentation (copeaux, poussières, etc). La réaction au feu (la capacité des matériaux à servir de combustible et au développement de l'incendie) du bois dépend de son essence, de ses dimensions, de son taux d'humidité et de son état (vermoulu, desséché). Porté à son point d'allumage (280° à 340°C), sa combustion va s'effectuer à condition qu'une quantité d'air suffisante arrive (la flèche a-t-elle activé le tirage). La pierre résiste diversement à l'action de la chaleur selon sa nature. Les éléments en pierre naturelle et mortiers s'échauffent inégalement, il se produit des efforts de tension thermique, surtout si la pierre est exposée à l'eau (refroidissement). Le calcaire résiste assez bien à l'action de la chaleur, sa partie centrale reste intacte jusqu'à ce qu'elle atteigne 700 à 800°C. La résistance du verre est très variable. Échauffé progressivement jusqu'à une température d'un millier de degrés, il se ramollit avant de fondre. Soumis à une brusque élévation de température, le verre éclate, l'ouverture favorise la propagation des gaz de combustion et des fumées propageant l'incendie.

Si l'eau abaisse la chaleur, elle a une action mécanique sur l'édifice. L'incendie éteint, il faut procéder aux consolidations de première urgence et à la sécurisation. Dans l'architecture gothique : « les arcs-boutants et les voûtes sur croisées d'ogive permettent la construction d'un édifice imposant disposant de larges ouvertures sans murs épais ». Les arcs et les voûtes sont les premières parties concernées en raison de leur fonction de répartition des forces. Si la courbe des pressions s'exerçant sur un arc dépasse le tiers central, la voûte tend à s'ouvrir ! Elle se disloque et s'affaisse en repoussant ses sommiers (blocs reposant sur le support) ou le mur si ce dernier n'est pas contre-venté (pièce disposée obliquement dans le plan vertical). L'étaiement reporte les charges sur les parties non soutenues...« La contrainte fondamentale d'un édifice, la gravité, définit elle même les deux axes d'une élévation, l'aplomb vertical et le niveau horizontal  ». S'il s'agit de voûtes en ogives (nervure saillante sous les arêtes de la voute gothique), elles doivent être étrésillonnées afin de maintenir l'écartement de deux parties. A N-DdP, il semble que le pignon « partie supérieure triangulaire d'un mur contre laquelle bute le comble et dont les côtés suivent la pente du toit » ait été très affaibli. Les ingénieurs doivent aussi s'assurer de la stabilité du sol et de sa consistance, au besoin le faire renforcer.

L'humidité ambiante peut contribuer à la dispersion de fragments de mycélium et envahir ce qu’il y a alentour et contaminer les collections. Chaque espèce requiert des conditions déterminées. Une humidité relative comprise entre 80 et 100 % constitue un facteur extrêmement favorable pour le développement de la majorité des espèces. Dans l’ensemble, au-dessus de 35°C, la plupart des espèces se développent assez mal. Le froid agit comme un retardateur et ne semble pas détruire les mycéliums. Les spores peuvent supporter des températures extrêmes et germer convenablement lors de conditions favorables. Si les champignons requièrent un pH acide, la majorité des espèces peut germer entre 2.6 et 8.4. Les conditions souhaitables à la bonne conservation d’une collection peuvent être résumées : température d’environ 18°C - hygrométrie de 58 % - circulation de l’air - éviter l’obscurité totale permanente - ne pas exposer à une lumière solaire directe ou riche en ultraviolet, et procéder à la déssiccation.

De nombreuses questions se posent. À 18 h 20, première alarme incendie, un APS est dépêché pour une levée de doute, lui a-t-on indiqué le mauvais endroit ou s'est-il trompé ? Il ne constate aucun départ de feu et donne quittance au PC sécurité. Seconde alarme à 18 h 43, l'agent envoyé dans les "combles" donne l'alerte, les flammes atteignent 5 à 6 mètres de hauteur ! Une professeure de Lettres qui assistait à la messe à Notre-Dame a rapporté : «  Dans le chœur, la dame à côté de moi me demande si j'ai entendu comme elle « le gros bruit » ? Je lui réponds par l’affirmative bien que ne sachant pas précisément d’où ça venait ni ce que cela recouvrait. Plutôt en hauteur et à gauche. (...) Dehors à nouveau. (...) Et là, levant la tête, de la fumée. (...) Une lourde fumée sort de la petite rosace qui me fait face. (...) La flèche est atteinte. La vitesse du feu est hallucinante ». Les cendres de NDdP encore fumantes, des officiels avancent la thèse d'un accident électrique (défaut de l'isolant des fils, défaillance du disjoncteur différentiel, erreur humaine de l'APS...), et certains citoyens de s'interroger sur l'origine de la couleur jaune-orangé de la fumée. La thermite (utilisée pour souder les rails) donne une fumée blanchâtre et non orangée qui pourrait correspondre au rayonnement de microparticules de suie surchauffées et à une réaction exothermique incomplète.

J'ai toujours été étonné que les agents de prévention opérant dans les ERP : « S » centre de documentation, bibliothèque, archives - « V » établissement de culte - « Y » musée ne reçoivent pas une formation particulière à leur mission de protection du patrimoine. On nous parle de la responsabilité du pilote de ligne ou du conducteur de TGV qui veille sur la sécurité de plusieurs centaines de passagers, semblant oublier que l'APS a un domaine très étendu d'interventions : incendie, détériorations, vandalisme, vols, catastrophes naturelles, attentats, pollutions, accidents, premiers secours à victime, etc., et qu'il a en charge la sécurité de plusieurs centaines de personnes et/ou d'un édifice d'une valeur patrimoniale inestimable. La notion de valeur reste subjective et propre à chacun. Les sapeurs-pompiers ont pris des risques pour protéger et sauver ce qui pouvait l'être, tandis que des personnes s'inquiétaient du sort des 200.000 abeilles butineuses et les mélomanes au Grand orgue de 7374 tuyaux, au cinq claviers de 56 notes et 115 boutons datant du XV° siècle.

La France possède 44.000 monuments protégés au titre des monuments historiques et 44 sites classés au patrimoine mondial de l'Unesco. Douze millions de visiteurs ont participé aux journées du patrimoine et 87 millions de touristes étrangers ont visité la France (2018). S'intéresser à nos monuments et bâtiments historiques c'est redécouvrir des pans entiers de notre histoire et une façon de se la réapproprier. C'est aussi et surtout découvrir l'histoire des hommes qui nous ont précédés et de leurs techniques. Au temps des cathédrales, peu de personnes parmi les bâtisseurs savaient faire une division simple. « Ce qui importait pour ces "œuvriers" qui ne savaient ni lire ni écrire, c'était les proportions et l'harmonie ».

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5 réactions à cet article    


  • Raymond75 26 avril 08:47

    Si on prend l’exemple de Notre-Dame, on peut faire deux constats, en attente des résultats (si c’est possible) de l’enquête :

    ** Il semble qu’il y ait eu des manquements au respect des consignes de sécurité de la part des acteurs des travaux, sociétés pourtant spécialisées dans les interventions dans des monuments historiques.

    ** Il n’y a aucune culture de la sécurité de la part des responsables, ecclésiastiques ou laïcs, en charge de l’animation du monument : installations ’clandestines’ de cloches électriques dans la flèche, installation électrique mal entretenue, pas de véritable PC de sécurité alors qu’il s’agit d’un patrimoine essentiel de notre pays et qu’il s’agit d’un des monuments les plus visités du monde, architectes des Monuments Historiques qui ont une vision doctrinaire du patrimoine ancien.

    A cela on va ajouter le mal français : la capacité infinie à polémiquer sur tout, n’importe quand. L’évaluation des dégâts n’est pas faite que déjà on se querelle entre ’intellectuels’ sur le type de restauration à faire.

    La France est la capitale mondiale du bavardage stérile et de l’incapacité à prendre des décisions concrètes rapidement.


    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 26 avril 15:40

      Factuel . Pour la flèche ayant possiblement en brûlant la première fait un effet de cheminée, en accord.


      • baldis30 26 avril 16:34

        @Aita Pea Pea

        totalement d’accord, comme vous avez pu le constater dans une autre réponse ... mais cela pose en même temps un problème encore plus grave : celui d’un scénario possible ne devant rien au hasard ... avec des connaissances importantes ! 
         Je serais très curieux de comparer les méthodologies utilisées depuis près d’un an dans les dix ( au moins) incendies qui ont affecté des lieux de cultes ... les termes figurant en gras ont leur importance ...


      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 26 avril 21:27

        @baldis30

        Sur qu’il y a une vague d’atteintes aux lieux de culte et aux cimetières cathos. France info tv devrait se regarder un peu le nombril.


      • baldis30 27 avril 10:13

        bonjour,

        En ce qui concerne les cimetières, cela semble bien plus facile à identifier car s’il y a sauvagerie, et dégradation le feu n’anéantit pas les traces de la stupidité et du délit... donc l’identification des auteurs parait plus fréquente... surtout si en même temps d’autres paramètres comme le racisme sont présents.

        Pour les lieux de cultes il y a volonté de faire disparaître les traces derrière des éléments naturels ou assimilés comme par exemple cela a été avancé ici :

        le court-circuit,

        le coup de poussier,

        la distillation du bois sous l’effet de la chaleur,

        le coup de foudre ( y compris par beau temps, sans nuage),

        le mégot ( et pourquoi pas un cendrier plein ?)

        l’électricité statique

        et naturellement la conjonction de plusieurs des causes citées ci-dessus

        J’adore ces contorsions anacondesques symptomatiques du délire !

        Quant au médias en général, (raisonnant en général  ? Noooon ils résonnent tout au plus comme un première classe de carrière ...), ils sont au mieux avides d’émotion portant à la vente et au pire complices du drame ou de la tragédie ...

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