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Jordan Peterson contre le Chaos

Psychologue conservateur canadien, lecteur de Nietzsche et de Jung, mais aussi de Piaget et de Stendhal, il fait le buzz outre-mer, dans le monde anglo-saxon, tandis que l'ignorance de ses faits persiste sur nos terres... Malheureusement ou heureusement ? Et comment séduit-il, en plus – par sa virilité, sa sagesse ou son style ?

Jordan Peterson, 56 ans, est un psychologue de l'université de Toronto, auquel on doit une série de vidéos et de buzz sur l'Internet... Pourquoi une telle célébrité ? C'est très simple : il enjoint à ce qu'on caresse un chat dans la rue (Rule 12 : Stop and pet a cat when you encounter one on the street).

Explications.

Peu importe, d'ailleurs, ce que signifie – dans sa pensée – cette phrase1. L'intérêt qu'on y trouve est qu'on a affaire à une règle quasi arbitraire : caresser un chat dans la rue, comme ses autres règles2 (qui paraissent moins arbitraire mais qui, au fond, le sont tout autant) produisent un élan de joie dans celui chez qui, opportunément, elles trouvent une oreille pour les entendre. 

Jordan Peterson et son nouveau décalogue séduisent comme l'ancien décalogue (biblique) pouvait le faire. En somme, l'imposition volontaire de règle (1) donne un but à l'existence, (2) rend chaque geste important, ceci car ils deviennent interprétables, et valorisés, en fonction de leur interaction, positive ou négative, avec ces règles-là. 

Ces petits détails, ces petits éléments – qu'on nommera « irrationalités » – sont des barrières, des points cardinaux, des repères, grâce auxquels on fonde l'éthique. D'où leur importance cruciale : sans ces irrationalités, le monde (c'est-à-dire notre monde) s'écroule. Car un monde est forcément un univers ordonné, dont le pilier central est systématiquement désigné de façon arbitraire – puisque, par défaut, nous ne sommes pas scientifiques, et, pour la plupart d'entre nous, étrangers à cette manière de réfléchir. 

De sorte que Jordan Peterson incarne un nouveau prophète. Il initie un nouvel irrationnel à partir de symboles et de l'interprétation des mythes. 

Il n'est pas question d'avancer l'idée que, impudemment, le professeur Peterson avance des choses au hasard, ni que ce qu'il dit n'a aucun fondement rationnel. Or, reste que les règles qu'il propose, si elles ont bien une utilité (et donc, ce faisant, obéissent nécessairement à une rationalité), participent toujours au même aléatoire que le nord et le sud, la gauche et la droite, et le haut et le bas. 

Au fond, tout le propos de Peterson tient dans l'insistance à obéir, et à respecter, les irrationalités nervurant nos existences, sans quoi « tout s'effondre », notre monde « s'engloutit ».

C'est d'ailleurs le drame de la Révolution, à savoir les Français qui, du jour au lendemain, se sont tous réveillés d'un rêve long de 10 siècles, et où ils ont dit (majoritairement), en constatant l'étendu et la profondeur de leur coma : « Comment avons-nous pu croire en tout ça ? D'où vient cet homme, là, qui nous dirige ? Qui le mandate ? ... Et comment avons-nous pu croire en l'Eglise ? En la Bible ? Ces contes, ces fables ! Toutes ces irrationalités, nous y avons cru ! » – lesquelles interrogations ont une comme seule contrecoup de faire entrer la France dans 10 années de chaos...

10 années de chaos, pour refonder, ensuite, une nouvelle mythologie républicaine, c'est-à-dire une nouvelle série d'irrationalités.

Et puis pardonnez mon néorousseauisme : mais les gens ont-ils envie de réfléchir ? Non. Non pas qu'ils soient intellectuellement paresseux, ou qu'il faut les inciter à la paresse intellectuelle, mais parce que la matière à réflexion actuelle est inappétissante au carré. De là vient, en quelque sorte, le grand appétit général pour les irrationalités : elles forment un réseau d'éléments symboliques sur lesquels on peut gloser, réseau connecté à des signes salvateurs grâce auxquels on conscientise, sérieusement, qu'il peut (peut-être) exister des métavérités nous indiquant que notre vie ne s'arrête pas à la nôtre, et qu'elle est signifiante. Autrement dit : il vaut mieux attraper les boués qu'être envoyés par le fond, à cause des grandes vagues du néant.

On retrouve, me semble-t-il, ce trait de l'angoisse contemporaine dans les cercles autour de Jordan Peterson.

De plus, non seulement ça évite de sombrer comme le Titanic, mais les injonctions petersoniennes fournissent, en conséquence, un moyen d'agir, de « se bouger », à rebours des autres éthiques paresseuses et/ou cyniques. Car, autrement, ce n'est pas possible. Une vie motivée rationnellement donne naissance à l'utilitarisme, à une méthode de pensée amenant au nihilisme et au cynisme.

Ça n'est donc pas contre la réflexion, mais contre un certain type de réflexion que Jordan Peterson prospère : contre l'existence « en situation » et sa pensée, comprendre un univers sans irrationalité dans lequel, par conséquent, tout est nouveau en permanence  ; un monde de l'Histoire, où tout est irréversible, et donc voué à la mort ; où, dès lors qu'on pense, on ne contemple que l'absurdité de la vie ; où l'on est donc en proie à l'immobilisme perpétuel.

________

1 Pour les curieux, caresser un chat dans la rue, selon Peterson, ouvre la porte de la « virtualité » dans les « moments de trouble ». C'est-à-dire, en d'autres termes, que caresser un chat dans la rue, c'est laisser entrer, pour un instant, un rayon de soleil dans les ténèbres d'une vie difficile.

2 Cf. son livre 12 Rules for Life : An Antidote to Chaos


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10 réactions à cet article    


  • Passante Passante 22 août 2018 14:38
    son exposé le plus complet sur son livre 12 rules for life


    • Jeekes Jeekes 22 août 2018 14:40
      ’’L’intérêt qu’on y trouve est qu’on a affaire à une règle quasi arbitraire : caresser un chat dans la rue...’’
       
       
      Tandis que tenter de caresser une chatte dans la rue peut vous créer une montagne d’emmerdements que vous z’en n’avez même pas idée.
       
      Comme quoi, faut toujours se méfier des conseils des soit-disant psychologues...
       


      • hunter hunter 22 août 2018 15:06

        @Jeekes


        surtout vérifier que la chatte n’appartient pas à Marlène, ou à une de ses proches...

         smiley

        Adishatz

        H/

      • cyborg 22 août 2018 16:45

        les Français qui, du jour au lendemain, se sont tous réveillés d’un rêve long de 10 siècles
         
        Idiot, les Lumières remonte à la Renaissance, les Médicis banquiers remplaçaient déjà les féodaux. Un référendum aurait donné 90% pour le Roi (le bon roi), mais 90% contre la noblesse, vu les 90% de paysans.
         
        une nouvelle mythologie républicaine, c’est-à-dire une nouvelle série d’irrationalités.
         

        Si cet auteur veut parler de l’irrationnel comme « aliénation », il a pas inventé l’eau chaude, il retarde de 2 siècles... Culture pure aliénation disait déjà Hegel, 1793, l’Idée qui s’emballe en elle-même etc.
         
        L’irrationalisme sceptique comme béquille de l’oligarchie réactionnaire, de Schopenhauer à Nietzsche, mais dorénavant l’oligarchie est scientiste et acculturelle, apolitique, indifférenciante, et le peuple est culture, politique et identité. Le KulturKampf n’est plus bismarckien mais populaire. La dialectique : la nation n’est plus outil impérialiste mais ennemie du mondialisme, alors la culture et l’irrationnel aussi.
         
        Un // intéressant serait la situation de l’UE et celle de l’Allemagne de 1848. En inversion idéologique : là où les républicains ne purent faire l’union du reich, les réactionnaire la firent, par la culture irrationnelle justement le « Sturm und Drang », préromantisme.


        • cyborg 22 août 2018 17:00

          Une vie motivée rationnellement donne naissance à l’utilitarisme, à une méthode de pensée amenant au nihilisme et au cynisme.
           
          Dialectique de la raison (Adorno), mais ce n’est pas le « rationnellement » qui en est la cause, c’est tout le contraire. Rationnellement on dirait que détruire la Planète dans la surpopulation, les 1% qui se gavent, les Iphones changés tous les 6 mois c’est crétin, irrationnel. C’est l’irrationnel désir individuel remplaçant le rationnel besoin commun. Le capitalisme de la séduction. Bref le gaucho.
           
          Après l’utilitarisme sort effectivement de l’utile, la valeur d’échange sort de la valeur d’usage, dans l’emballement « en-soi » de l’Idée, de l’aliénation, la représentation humaine du monde (Hegel-Marx).


          • hebum hebum 22 août 2018 22:00

            Il porte une cravate !


            • Morologue 23 août 2018 13:15

              De ce que je connais du gars, c’est un bel article que vous lui avez fait.

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