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Accueil du site > Tribune Libre > Juin 1940 : l’histoire du Mont Chaberton

Juin 1940 : l’histoire du Mont Chaberton

C’est l’histoire d’une victoire dans la défaite.

Il y a tout juste soixante-quinze ans, notre pays vivait le mois de juin 1940 et tout ce que ces mots comportent de tristesse, de renoncement et d’abandon dans notre Histoire. Juin 1940, c’est la défaite d’une France qui n’a pas voulu voir venir l’avalanche du IIIème Reich sur l’Europe. Non pas que la France était mal préparée ou sous-équipée sur le plan militaire. C’est plutôt que, seulement vingt ans après la Première Guerre mondiale, elle a voulu croire à la paix de toutes se forces, tout comme en 1938 Daladier et Chamberlain ont voulu y croire, alors qu’ils signaient les Accords de Munich qui démantelaient la Tchécoslovaquie et la livraient à Hitler, sans contrepartie sauf une vague promesse de paix. 

 A cette occasion, Léon Blum se dit partagé entre « un lâche soulagement et la honte »(Jean Lacouture, Seuil, 1977) tandis que Churchill faisait sa fameuse déclaration à la Chambres des Communes : « You were given the choice between war and dishonor. You chose dishonor and you will have war » (Vous avez eu le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre)Et on a eu la guerre, et on a eu la défaite, signée le 22 juin 1940 dans le wagon de Rethondes qui avait déjà connu la signature de l’armistice du 11 novembre 1918. Symbole, symbole.

Mais juin 1940, c’est aussi le moment où une grande partie de la France décide de donner un coup de pied au fond de la piscine pour remonter et respirer à nouveau à l’air libre. Le 18, Charles de Gaulle lance son appel à la résistance, et le 21, de façon bien moins connue, la France gagne une bataille remarquable au sein de la défaite : la victoire du Mont Chaberton.

Pour qui aime l’histoire et l’architecture militaire, le département des Hautes-Alpes dans sa région frontalière avec l’Italie offre un terrain d’excursions et de découvertes extraordinaires. Forts, galeries et murs d’artillerie s’y succèdent en rangs serrés et sont des points d’arrivée classiques pour les randonneurs. La ville de Briançon, située à vol d’oiseau à moins de 8 km de la frontière, est dominée de ce côté-là par le Col de Montgenèvre (1850 m), où la Durance prend sa source, et dont elle a toujours eu toutes les raisons de surveiller les accès de près. En plus de multiples passages du Tour de France, on dit qu’Hannibal le traversa dans le sens Ouest Est dans le but de marcher sur Rome. Surtout, les Romains l’utilisèrent pour construire la Via Domitia de Rome à Narbonne, et y passèrent lors de la Guerre des Gaules. La ligue d’Augsbourg, le duc de Savoie et bien d’autres puissances régionales manifestèrent régulièrement des ambitions sur ce territoire. Aussi, au XVIIème siècle, Louis XIV envoya dans la région le Marquis de Vauban, son précieux Commissaire général des fortifications (qu’il élèvera à la dignité de Maréchal de France) afin d’améliorer les défenses de la ville et de la frontière avoisinante. Commença alors la construction de nombreux forts et ouvrages militaires. Ces travaux de fortification se poursuivront d’un siècle à l’autre jusqu’à la Seconde Guerre mondiale avec l’extrémité sud-est de la ligne Maginot.

ChabertonLe versant italien de la frontière ne fut pas en reste d’aménagements militaires de grande ampleur pour défendre le Col de Montgenèvre. Le plus imposant d’entre eux fut l’installation d’une batterie de huit canons au sommet du Mont Chaberton qui culmine à 3131 m. Ce dernier est actuellement situé dans la commune de Montgenèvre dans le Briançonnais, mais jusqu’en 1947, il était italien, rattaché à la commune de Cesana Torinese. En cliquant sur le mot « situé », vous obtiendrez un lien google maps donnant les positions relatives de Briançon et du Chaberton. La ville de Briançon est comme un nid d’aigle entouré de nombreux sommets, mais celui du Chaberton est particulièrement reconnaissable, car avant de hisser les canons, les Italiens durent araser le sommet afin de constituer une plateforme d’accueil suffisamment vaste.

En 1891, l’Italie adhéra à la Triple Alliance ou Triplice, alliance diplomatique et militaire signée avec les empires allemands et austro-hongrois dans le but d’affaiblir la France et de contrer un éventuel rapprochement franco-russe. Peu après, elle se lança dans la construction d’une batterie de huit tours de maçonnerie au sommet du Mont Chaberton afin d’y installer huit canons braqués sur Briançon. Chaque tour faisait 12 mètres de haut, cette hauteur correspondant à la plus haute chute de neige enregistrée. En 1906, l’ensemble fut armé de huit canons italiens de 149/35. Ces nombres signifient qu’un tel canon peut envoyer des obus de 149 mm de diamètre et que son élévation (= inclinaison du tube par rapport à l’horizontale) peut aller jusqu’à 35°. Petit détail historique : en fait, ces canons avaient une élévation de 36°, ce qui permettait d’allonger le tir, mais on a continué à les appeler 149/35 afin de préserver le secret militaire. Il fallait sept soldats pour le service de chaque canon. Les travaux furent achevés en 1910. Les militaires italiens étaient très fiers de ce fort appelé le « Cuirassé des nuages » et reconnu comme le plus haut et le plus puissant du monde. Compte tenu de sa position en altitude, ils le jugeaient inexpugnable, tandis qu’ils lui attribuaient la capacité d’atteindre la gare de Briançon distante de 18 km et située 1900 m plus bas.

Pendant la Première Guerre mondiale, l’Italie quitta la Triplice pour rejoindre la Triple Entente des Anglais, des Français et des Russes. Les canons du Chaberton furent démontés pour servir contre le front austro-hongrois. Mais pendant le régime fasciste de Mussolini, le fort fut réarmé et redevint une menace pour la France et Briançon. En 1940, la garnison comptait 340 hommes. Elle était en outre équipée de mitrailleuses de DCA pour faire face à de possibles attaques aériennes.

C’est ainsi que nous arrivons à juin 1940 et plus particulièrement à la journée du 21 juin 1940. Le 10, l’Italie avait déclaré la guerre à la France et au Royaume-Uni, et le 20 elle commença son offensive à la frontière française. En réponse, l’armée française installa deux fois deux mortiers de 280 Schneider en deux endroits différents, l’Eyrette et Poët-Morand, invisibles depuis le Chaberton et sans vue sur celui-ci. Précisions techniques concernant ces mortiers : il serait préférable de parler d’obusiers en raison du chargement par la culasse et le nombre de 280 mm correspond au plus grand diamètre des projectiles utilisables. Contrairement au canon dont le tir est assez tendu, le mortier peut tirer en lob, ce qui va se montrer particulièrement utile dans la configuration montagnarde de l’environnement du Chaberton. Les artilleurs français durent surmonter plusieurs difficultés inédites : la cible était située 1000 m au-dessus de leurs deux batteries, la parabole décrite par les projectiles monterait à 5000 m d’altitude et il faudrait plus d’une minute entre le départ du coup et l’atteinte de l’objectif. En conséquence, le général Marchand qui commandait l’artillerie du XIVèmeCorps d’Armée fit recalculer (à la main !) toutes les tables de tirs des deux positions par une équipe d’ingénieurs polytechniciens rassemblée en toute hâte.

Bombardement ChabertonLe 20 juin, les Italiens reçurent l’ordre de tirer sur les principaux forts français alentours (Janus, Gondran, Infernet, Trois-Têtes) mais ne causèrent guère de dommages car leurs tirs étaient trop imprécis. Les conditions météorologiques ne permirent pas aux Français de riposter avant le 21 juin à 10 heures du matin. Une courte éclaircie laissa le temps aux Français, dirigés depuis un poste d’observation en hauteur par le lieutenant Miguet, ancien élève de l’école polytechnique, de tirer quelques coups qui s’approchèrent des tourelles du Chaberton. Toute la tactique consistait à multiplier les coups afin d’ajuster la précision du tir, en liaison constante par radio avec des artilleurs postés en plusieurs lieux d’observation, étant donné que les servants des mortiers n’avaient absolument aucune vue sur la cible. Vers 17 h 15, les tourelles 1, 3, 4 et 5 furent touchées successivement. Le commandant du Chaberton n’avait manifestement pas repéré d’où venaient les tirs, car il ripostait en direction du fort des Trois-Têtes, bien éloigné des deux batteries françaises. Le soir même, les tours 2 et 6 furent atteintes également, déclenchant un incendie. La photo ci-dessus est vue depuis une lunette française observant le résultat des tirs des mortiers.

Selon le rapport du lieutenant Miguet lui-même, les Italiens auraient déclaré : « Quand nous avons vu sauter la troisième tourelle du Chaberton, nous avons compris que nous ne passerions pas. » Il ajoute : « Les résultats matériels quoique considérables sont certainement infimes, comparés à l’effet moral qu’ils ont causé. » Le colosse était tombé dans des conditions de tirs particulièrement admirables pour l’époque et entraîna avec lui l’armistice franco-italien du 24 juin 1940, tout à l’honneur des artilleurs et des polytechniciens de l’armée française. Soulignons également l’honneur du capitaine Spartaco Bevilacqua, commandant de la garnison du Mont Chaberton, qui, dans l’incertitude de l’origine des tirs, aurait très bien pu riposter sur la ville de Briançon, ce qu’il décida de ne pas faire.

Illustration de couverture : Photo de Cédric Colomban Creative Commons CC-by-nc-nd


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19 réactions à cet article    


  • Alren Alren 8 juin 2015 13:16

    L’armée, l’aviation et la marine italiennes n’ont connu que des défaites face aux pays européens : , contre les Français (’oublions pas Bir Hakeim), les Britanniques (Afrique du Nord et Malte, nombreux bateaux coulés en Méditerranée) contre les Soviétiques (Stalingrad) et mêmes contres les Allemands après le renversement des alliances (Un cuirassé coulé par un seul missile guidé).

    (Il ne faut pas oublier non plus l’échec pitoyable de la campagne contre la Grèce, transformé en victoire par les panzers nazis.)
    Si ce fanfaron de Mussolini avait eu la clairvoyance de Franco et était resté neutre, il serait resté dictateur comme l’Espagnol, jusqu’à sa mort, protégé comme lui par les USA dans sa croisade contre le communisme.

    • capobianco 8 juin 2015 14:56

      Franchement, après 75 ans ne pourrait-on pas nous lâcher la grappe avec cette 2ème guerre ?


      • CN46400 CN46400 8 juin 2015 17:25

        Faute de grives, il faut se contenter de merles....mussoliniens !


        • escoe 8 juin 2015 18:30

          Je connais très bien toutes les lignes fortifiées autour de Briançon pour y être allé souvent à pied en éte et à ski de rando au printemps.
          En juin 1940 un ami de mon grand-père était observateur d’artillerie au fort de Lenlon, à l’est de col du Granon. il nous a raconté plus d’une fois l’explosion des tourelles du Chaberton.


          • Nathalie MP Nathalie MP 8 juin 2015 18:54

            @escoe

            Merci pour votre témoignage. Je connais bien le fort de Lenlon, tout rond (voir lien), où je me suis souvent rendue au départ du col du Granon. Les vacances ne seraient pas les vacances sans une petite balade inaugurale de ce côté-là !
            http://www.google.fr/imgres?imgurl=http://www.vttour.fr/photos/2359-3.jpg&imgrefurl=http://www.vttour.fr/sorties/fort-de-l-olive,2359.html&h=641&w=854&tbnid=7NbQo8e1H1fllM :&zoom=1&tbnh=94&tbnw=125&usg=__eHn6pGXLWTfUqGTswjIyw2_Ecq8=&docid=kB7gfwPXrh_cqM

          • Fergus Fergus 8 juin 2015 19:08

            Bonjour, Nathalie

            Comme Escoe, je connais très bien cette ceinture de forts qui entoure la remarquable ville de Briançon. Et il y a là des lieux absolument remarquables. Merci pour cet article sur le Chaberton qui, outre ses vestiges, offre aux randonneurs un panorama à 360° parmi les plus spectaculaires des Hautes-Alpes. Le Janus vaut également l’ascension.

            Cela dit, j’ai un faible pour l’Infernet, lui aussi un nid d’aigle, bien que culminant 800 m plus bas que le Chaberton et 200 de moins que le Janus, il offre des points de vue saisissants. Je recommande vivement une rando partant de Montgenèvre pour rallier Briancon via le Gondrand, l’Infernet, le Randouillet, le fort des Têtes et le pont d’Asfeld. Superbe !


            • Nathalie MP Nathalie MP 8 juin 2015 20:24

              @Fergus
              Je vois que vous connaissez bien le coin ! Le pont d’Asfeld est mon ouvrage d’art militaire préféré, le début du XVIIIè siècle dans toute sa splendeur la plus épurée ! 


            • Le Cartusien 8 juin 2015 21:56

              @Fergus
              Je suis monté deux fois à l’infernet , une fois dans la neige et une autre fois en plein été, je n’ai jamais autant eu cette sensation de verticalité, de nid d’aigle : quelle vue sur La Clarée, Briançon, les Ecrins...

              Pour ceux qui aiment les montées raides, le sentier ombragé qui part du Fontenil est à recommander avant la longue descente par l’arête qui file vers les 3 têtes et le beau pont de ce bon Claude François Bidal, marquis d’Asfeld et successeur de Vauban dans son entreprise de fortiication des frontières Françaises.


            • Fergus Fergus 9 juin 2015 08:31

              Bonjour, Le Cartusien

              Superbe balade en effet. Je vois que nous sommes au moins deux inconditionnels de l’Infernet.


            • Gasty Gasty 14 juin 2015 19:31

              @Le Cartusien

              La montée est raide et régulière mais très pénible, surtout sous le soleil. Il faut partir avec un bon équipement, de l’eau et de quoi manger. Ca vaut mieux.

              http://asgsystm.free.fr/infernet/


            • Gasty Gasty 14 juin 2015 19:43

              Départ depuis la communication Y.


            • julius 1ER 9 juin 2015 07:52

              contrairement à ce que pensent certains, réécrire l’histoire est important car une fois délivrée des artifices de la propagande.... restent les faits, et ceux-ci remis en perspective donnent une toute autre allure à l’histoire.....


              il faut tordre le cou une bonne fois pour toutes à l’idée que la France était sous-équipée et mal préparée, et inférieure techniquement aux forces allemandes .... 
              c’est la tactique et la stratégie des forces allemandes qui ont fait la différence et surtout l’utilisation en synergie des chars et de l’aviation notamment des stukas pour briser les points de fixation tout cela en liaison radio .... 

              c’est bien cela qui rendait la wermacht invincible dans les premières années de guerre !!!!

              • CN46400 CN46400 9 juin 2015 21:55

                @julius 1ER


                  Pour gagner la guerre contre l’Allemagne, il aurait fallu la faire, plutôt que de penser à la suivante, celle qu’on envisageait contre l’URSS.....

              • Layly Victor Layly Victor 10 juin 2015 11:48

                Je n’ai qu’un mot : bravo !
                Le meilleur article de tous les temps sur Agoravox !

                Je note avec nostalgie le récit de la performance de nos polytechniciens, alors que de nos jours la plupart d’entre eux s’orientent vers le management et la finance, et que la gauche-bobo a le ptojet de détruire cette grande école de fond en comble.


                • Nathalie MP Nathalie MP 10 juin 2015 12:32

                  @Layly Victor
                  Merci beaucoup pour votre chaleureux commentaire. Il se trouve que je connais bien la région, que l’histoire m’intéresse, et qu’il ne me parait pas inutile de mettre en avant ce qui s’est fait de bien (ou se fait encore) pour donner éventuellement des exemples et un peu de mémoire à nos enfants. 
                  Cordialement, Nathalie MP.


                • Calva76 Calva76 10 juin 2015 16:57

                  @Layly Victor
                  Un petit hors sujet (mes excuses à l’auteur de cet excellent sujet mais j’ai voté smiley ) :

                  Layly Victor on parle de vous ici... smiley


                • Nathalie MP Nathalie MP 11 juin 2015 08:08

                  @Calva76
                  Je vous en prie.
                  Du reste j’ai suivi le lien que vous signalez et j’ai été prodigieusement intéressée. Envie d’en savoir un peu plus....

                  Cordialement.

                • escoe 14 juin 2015 11:08

                  J’ai fini par retrouver dans ma bibliothèque l’excellent ouvrage de Plan et Lefevre. « La bataille des alpes », Lavauzelle, 1982.
                  Probablement pas réédité.
                  Acheté à la librairie en haut de la gargouille à Briançon.


                  • Nathalie MP Nathalie MP 19 juin 2015 23:31

                    @escoe
                    Je n’avais pas vu votre commentaire plus tôt, j’ai dû le louper dans mes notifications par mail. 
                    Je connais très bien d’anciens propriétaires de la « librairie en haut de la gargouille ». Ils sont très âgés maintenant, mais ne sont pas étrangers à mes connaissances et à mon intérêt pour l’histoire du Briançonnais.

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