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Accueil du site > Tribune Libre > Jürg Kreienbühl : un peintre de la marge majeur !

Jürg Kreienbühl : un peintre de la marge majeur !

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Ce n’est pas tous les jours qu’on fait connaissance avec une œuvre forte - c’est le cas en ce qui me concerne, j’avoue que je ne connaissais pas ce peintre -, en visitant la superbe expo-rétrospective consacré au trop méconnu - jusqu’à présent - Jürg Kreienbühl (1932-2007), « Les années bidonville », jusqu’au 27 février 2021, galerie Loeve&Co, Paris (manifestation proposée par Stéphane Corréard et Hervé Loevenbruck ; photos de l'auteur de l'article).

Certes, d’une part, le storytelling autour de cet artiste, que l’on redécouvre depuis quelques années, est très bon et donne envie de l’aimer, de le suivre : ce peintre bâlois, arrivé en France en 1955, a sillonné de long en large, et à vélo, la banlieue parisienne, de Colombes à Bezons, via Colombes, Argenteuil, Sartrouville et autres Gennevilliers, pour finalement planter son chevalet dans la carcasse d’un autobus Air France faisant office, pour lui, d’atelier. Là, à Bezons, devenant une sorte de Zola en peinture, Jürg peint, avec une précision toute chirurgicale, les petites gens, les roulottes de bric et de broc, les terrains vagues, les barres d’immeubles modernistes, les posters érotiques, les objets de consommation (boîte de cassoulet William Saurin, cendrier estampillé Ricard, etc.), les décharges, les carcasses, les déchets accumulés qu’on a du mal à cacher ; la banlieue devenant pour lui une véritable cour des miracles le conduisant à quitter le centre (pour simplifier : le Paris de cartes postales) afin de s’attarder sur ses marges, la périphérie.

« Ici [dans un bidonville de Bezons], précise l’artiste en 1959 à propos de son tableau-manifeste "La Cour des miracles", j’ai vécu durant quatre ans. Un grand terrain privé, alimenté par un seul robinet d’eau, était loué en parcelles avec l’électricité pour les personnes qui la désiraient. Le patron, surnommé l’Auvergnat, faisait la loi. (...). Une société cosmopolite s’était constituée dans cette sorte de grande cour où étaient entassés : gitans, algériens, portugais, polonais, français, chiens, chats et rats. J’ai peint ce tableau à travers la fenêtre de mon autobus hors d’usage, qui me servait d’appartement et d’atelier. »

Mais, d’autre part, au-delà de cette belle histoire à la Lelouch (ce peintre mériterait fissa un biopic au cinoche !), sa peinture de bidonvilles n’a rien de bidon ! A cheval entre tradition et modernité, ces tableaux, sacrément bien peints (sans non plus être écrasés par une technique poussée trop loin qui pourrait leur faire perdre tout supplément d’âme et poésie), croisent à la fois, en mâtinant hyperréalisme et pop (cf. sa propension à intégrer des marques industrielles dans ses compositions), le misérabilisme bohème façon Van Gogh, le Picasso ou le Buffet des débuts, puis Caillebotte, Gilles Aillaud, Henri Verneuil (revoir sa « Mélodie en sous-sol » (1963) se déroulant au tout début dans la banlieue de Sarcelles) ainsi que, et ce comme s’il était en avance sur son temps (Kreienbühl est assurément un visionnaire), des peintres figuratifs contemporains d’aujourd’hui, tel Thomas Lévy-Lasne, peignant avec délectation, doublée d’un regard clinique, notre monde actuel sursaturé d’images (souvent elles-mêmes dérivées d’images) pouvant faire écran, à savoir aveugler.

Les prix ? Eh bien, je dirais que, pour un lieu muséal doté d’un budget d’acquisition s’avérant acceptable, ils sont loin d’être inabordables : entre 15 000 et 25 000€ environ pour un tableau de format moyen (peinture vinylique sur isorel) ; je serais un conservateur d’art moderne et contemporain (ce que je ne suis pas !), je ne dirais pas non pour acheter et ainsi avoir une toile de lui sur les cimaises de l’institution que je sers, donnant ainsi à voir au public une peinture qui, non seulement, développe une thématique forte (les laissés-pour-compte face aux dérives du consumérisme à outrance sur fond de capitalisme carnassier laissant l’âme humaine dans le caniveau), mais également manifeste une forte présence sur un mur.

A voir donc que cette expo-évènement de redécouverte d’un artiste très talentueux, sachant que ces tableaux réalistes attachants peuvent, à mon avis (et en supposant qu’on a un profil de collectionneur suffisamment argenté recherchant une pépite), facilement entraîner l’achat coup de cœur !

Anecdote intéressante : dans la bande dessinée « La Débauche » (2000, éditions Futuropolis/Gallimard), les auteurs Jacques Tardi et Daniel Pennac ont glissé, dans leurs pages (50 et 67), le peintre des bidonvilles Jürg Kreienbühl, notamment en visite, carton à dessin sous le bras, dans la grande galerie de l’Evolution du Muséum d’histoire naturelle à Paris et l’on y dit de lui qu’il est, aux côtés des Douanier Rousseau, Seurat, Bacon et autres Magritte, un artiste essentiel de son temps ; très juste.

En 2001 à Paris, alors que le Centre Culturel Suisse organisa une rétrospective de son œuvre peint, ces deux auteurs, passionnés d’Histoire et d’histoires, en profitaient donc pour glisser un portrait de Kreienbühl dans leur BD haute en couleur et, d’autre part, Pennac publiera en 2007 une interview de ce peintre singulier dans son ouvrage « Chagrin d’école ».

Pour la petite histoire, Jürg se passionna, dès qu’il la découvrit en 1982, pour cette monumentale « galerie de Zoologie » (c’est ainsi qu’on l’appelait à l’époque) au point d’y travailler, sur le motif, sans relâche. Il existe, dans sa production picturale, toute une série d’œuvres autour de cette institution publique et, en 1985, eut lieu une exposition de ses peintures, organisée par le Muséum, au Jardin des Plantes à Paris. Vers la fin de sa vie, l’artiste aimait s’entourer d’enfants, il passait beaucoup de temps avec eux au sein d’un petit atelier de peinture, la Graineterie, situé près de sa maison et tenu par Bernadette Lopicki. Apportant aux enfants des gâteaux et des cartes postales, il leur racontait sa trajectoire étonnante de peintre, admirait leurs œuvres et l’on dit, qu’en retour, les enfants aimaient particulièrement son tableau sur le dodo qu’il avait peint au Muséum national d’histoire naturelle.

Exposition Jürg Kreienbühl (1932-2007), « Les années bidonville », jusqu’au 27 février 2021, galerie Loeve&Co, Paris.

(Visuels : 1) "Sans titre (General Motors)", 1967, Jürg Kreienbühl, peinture vinylique sur isorel, 80 x 90 cm ; 2) "Gueule de vin à table", 1970, Jürg Kreienbühl, peinture vinylique sur isorel, 75,5 x 74,5 cm ; 3) "Monsieur Rodolphe", 1974, Jürg Kreienbühl, peinture vinylique sur isorel, 130 x 120 cm ; 4) Couverture de la BD "La Débauche" (2000, éditions Futuropolis/Gallimard), par Jacques Tardi et Daniel Pennac ; 5) + 6) : cases issues de cette bande dessinée) 


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3 réactions à cet article    


  • jocelyne 15 février 17:10

    Je découvre, merci à vous.


    • jocelyne 15 février 17:38

      Je reviens , désolée, mais le regard des personnages est essentiel.


      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 15 février 19:13

        Merci . Belle découverte.

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