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Accueil du site > Tribune Libre > Kabila-2018 : Le pouvoir ou le pouvoir, il va tenter le diable

Kabila-2018 : Le pouvoir ou le pouvoir, il va tenter le diable

Dans notre analyse prospective de février 2016, nous avions annoncé que le Congo allait basculer dans un vide institutionnel, et que le maintien de Joseph Kabila à la tête du pays reposera sur sa capacité à produire de la violence répressive. Nous y sommes. La même projection vaut pour l’horizon 2018 après la répression barbare des chrétiens, qui dénonçaient, le 31 décembre 2017, le non-respect de l’Accord de la Saint-Sylvestre. Pour rappel, l’accord de la Saint-Sylvestre est un document signé le 31 décembre 2016 par le pouvoir et l’opposition, sous l’égide des évêques, et qui permettait au « président hors mandat » d’organiser de façon consensuelle les élections au courant de l’année 2017. Ce qu’il ne fit pas. A la place, on a assisté à un déchainement des violences contre les opposants, la multiplication des messes noires, le recrutement des mercenaires pour assassiner les manifestants, l’adoption des dispositifs comme la « machine à frauder », l’inféodation des responsables de la Commission électorale (CENI)... Le message est sans ambages : hier, comme demain, que les élections se tiennent ou non, Kabila est déterminé à conserver le pouvoir, même en marchant sur les cadavres. Dès lors, les Congolais et les partenaires internationaux devraient commencer à anticiper les évènements. Il s’agit de réfléchir sur les moyens à mettre en œuvre face aux désastres qui devraient découler de son obstination à conserver le pouvoir en dépit de l’aspiration des Congolais au changement.

Nous allons ainsi rappeler que de nouveaux reports du scrutin ne sont pas à exclure (I) parce que Kabila et ses fidèles n’envisagent pas d’organiser les élections s’ils ne sont pas sûrs de conserver le pouvoir (II). Cette absence d’alternative fait courir au processus électoral le risque d’être annulé à tout moment, comme cela s’est produit en Algérie et au Nigéria dans les années 90, avec les conséquences sur lesquelles nous reviendrons (III). 

I. Un nouveau report du scrutin ?

On n’est pas à l’abri d’un nouveau report du scrutin sur fond de « crise sécuritaire » ou de « contrainte budgétaire » sciemment orchestrées. Pour rappel, la crise sécuritaire dans le Kasai, où le pouvoir et ses alliés avaient sciemment exacerbé les violences[1], a servi d’argument en or au président de la Commission électorale, M. Corneille Nangaa, pour justifier le report des élections. Une nouvelle crise sécuritaire n’est pas à exclure, et donc un nouveau report du scrutin pour le bonheur des « hommes au pouvoir ». L’autre levier est de nature budgétaire. Quelques jours après la publication du calendrier électoral, sous la pression de Mme Nikki Haley, envoyée spéciale du président Donald Trump, Corneille Nangaa a prévenu que les élections fixées en décembre 2018 seront reportées si les contraintes budgétaires persistent. Or, nous savons depuis les révélations de Jean-Jacques Lumumba, ancien banquier de Kinshasa et petit-neveu du héros de la lutte pour l’indépendance, Patrice Lumumba, que le régime Kabila siphonne les comptes bancaires destinés à financer le processus électoral[2]. Personne n’est en mesure de l’empêcher de continuer à vider ces comptes pour fournir à la Commission électorale l’inépuisable excuse pour justifier les reports du scrutin.

Ce double machiavélisme – sécuritaire et budgétaire – pèse toujours sur le processus électoral dont le dénouement en 2018, ni même à une échéance fixée par un nouveau report, n’est garanti d’aucune manière. Le Congo a toutefois des partenaires internationaux dont la patience, couplée avec le ras-le-bol des Congolais, a des limites. Ils pourraient, comme ils ont commencé à le faire, accentuer la pression sur Kabila pour le contraindre à organiser les élections sous peine de sanctions contre ses partisans et les membres de sa famille[3]. Il se résignera ainsi à organiser ces élections, mais uniquement dans le but de conserver le pouvoir, suivant la logique « on gagne ou on gagne ».

II. « On gagne ou on gagne »

A défaut de pouvoir se présenter personnellement, en raison des dispositions verrouillées de la Constitution[4], Kabila pourrait imposer le nom du gagnant à la Commission électorale qui, dans sa configuration actuelle, n’est rien d’autre qu’une cellule stratégique de la Majorité présidentielle[5] et le QG de la fraude électorale annoncée. D’ailleurs, les kabilistes affirment tous les jours, en bombant le torse, qu’ils vont conserver le pouvoir, quoi qu’il arrive. Avec Kabila à la présidence et Nangaa à la CENI, il n’y a pas d’autre issue possible que « la victoire ou la victoire ». Évidemment. Lorsque l’arbitre vous est acquis, vous jouez un match gagné d’avance. 

Cette perspective fait penser au slogan : « on gagne ou on gagne », scandé au cours de l’élection présidentielle chaotique de 2010 en Côte d’Ivoire qui opposait Laurent Gbagbo à Alassane Ouattara. Attribuée au camp Gbagbo[6], cette expression signifie que quel que soit le vote des électeurs, les hommes au pouvoir conserveront le pouvoir[7]. Au Congo-même, en 2011, Kabila avait conservé le pouvoir en se faisant proclamer « vainqueur » à l’issue d’une élection notoirement perdue dans les urnes[8] face à l’opposant Etienne Tshisekedi, mais remportée parce qu’il en était ainsi ! On gagne ou on gagne !

En 2018, le contexte est toutefois différent puisque, ne pouvant pas se présenter en personne et ayant épuisé ses stratagèmes pour justifier de nouveaux reports du scrutin, Kabila fera en sorte que « son candidat » l’emporte par la fraude ou la violence. Et s’il s’aperçoit que malgré tout, son dauphin ne peut l’emporter, il n’aura pas d’autres choix que de « saccager » le processus électoral. Les expériences de l’Algérie en 1991 et du Nigéria en 1993 peuvent donner aux Congolais une idée de ce qui les attend dans un avenir prévisible.

III. Stopper le processus électoral : les précédents nigérian et algérien

Le 12 juin 1993, le Nigéria organisait une élection présidentielle sous la présidence du général Ibrahim Babangida, qui avait pris le pouvoir par les armes, et avait, comme Joseph Kabila, reporté le scrutin à plusieurs reprises. Les règles électorales furent modifiées de façon à ne permettre la participation que de deux formations liées au pouvoir : le Parti Social-Démocrate de Moshood Abiola, et la Convention Nationale Républicaine de Bashir Tofa. Très vite, le déroulement de la campagne permit à Moshood Abiola de s’ériger en figure du changement contre l’establishment incarné par le régime militaire. Les premiers résultats le donnèrent vainqueur, porté par un solide soutien dans toutes les régions. Mais avant l'annonce des résultats définitifs, le régime annonça la suspension du processus électoral, officiellement, en raison de contentieux devant les tribunaux. Parmi ces contentieux, un procès en vue de l'annulation des élections intenté par une association qui militait pour le maintien du général Babangida au pouvoir. Après une multiplication des plaintes donnant lieu à des injonctions contradictoires des tribunaux, le gouvernement fédéral annonça, le 23 juin 1993, que l’élection présidentielle était annulée[9].

Une vague de protestation s’éleva à travers le pays, à laquelle le pouvoir répondit par une répression brutale. Le 23 juin 1994, l’opposant Moshood Abiola est arrêté et jeté en prison où il mourra quatre ans plus tard, d’une crise cardiaque, selon la version officielle. L’expérience du Nigéria en rappelait une autre, deux ans auparavant.

Le 26 décembre 1991 eut lieu le premier tour des législatives en Algérie. À la surprise du pouvoir, le scrutin tourna au raz-de-marée pour le FIS (Front islamique du salut) mené par Abassi Madani et Ali Belhadj. Le parti au pouvoir depuis l’indépendance, le FLN, est sévèrement balayé dans quasiment toutes les circonscriptions n’obtenant que 15 sièges sur les 430 à pourvoir. L’ampleur du rejet populaire est telle que même la fraude n’y peut rien pour enrayer la victoire annoncée du FIS. Tenaillés par l’angoisse d’une disparition de la vie politique, les hommes du régime et l’armée décident d’interrompre le processus électoral. Le second tour des législatives n’aura jamais lieu et le pays ferma la parenthèse de son éphémère expérience démocratique. Les leaders du FIS, un parti pourtant autorisé, sont arrêtés, emprisonnés et leurs partisans pourchassés et tués à travers le pays.

Conclusion 

Dans son point de presse du 3 janvier 2018, le ministre congolais de la Communication et figure emblématique du régime, Lambert Mende, a évoqué le précédent égyptien[10] en se félicitant de l’interruption, par le général Al-Sissi, de l’expérience démocratique initiée dans la foulée du printemps arabe. Bien avant la fin de son mandat constitutionnel, Joseph Kabila avait confié à des proches que « les élections coûtent cher » et que les budgets consacrés à ces rendez-vous démocratiques devraient être affectés à d’autres priorités.

Le Congo est ainsi sous l’emprise d’un pouvoir foncièrement hostile à l’idée qu’un peuple puisse choisir librement ses dirigeants et mener de façon épanouie une vie démocratique. Cet état d’esprit n’est toutefois pas sans conséquences. Lorsque les dirigeants algériens et nigérians avaient décidé d’interrompre leurs processus électoraux, afin de conserver le pouvoir, ils étaient loin de se douter qu’ils plongeaient leurs pays dans des cauchemars. Les coups d’Etat n’ont pas tardé suivis d’interminables guerres civiles. Des organisations extrémistes, surfant sur les frustrations des masses populaires, vont ensanglanter des régions entières sous les regards impuissants des autorités, dépassées par la tournure des évènements. Le tissu social va être profondément détérioré par des haines incurables entre compatriotes, au pays-même et à l’étranger. Des années plus tard, les deux pays peinent toujours à s’en remettre et se demandent si tout cela valait vraiment la peine... Des expériences à revisiter pour ceux qui, au Congo, envisagent de tenter le diable.

Boniface Musavuli

Analyste politique, auteur des ouvrages :

- Les Génocides des Congolais – De Léopold II à Paul Kagame,

- Les Massacres de Beni – Kabila, le Rwanda et les faux islamistes.


[1] « Massacres au Kasaï : des crimes contre l’humanité au service d’un chaos organisé », https://www.fidh.org/fr/regions/afrique/republique-du-congo/massacres-au-kasai-des-crimes-contre-l-humanite-au-service-d-un-chaos-22562

[2] « RDC : les Lumumba papers éclaboussent la BGFI-Bank et l’entourage de Kabila », www.jeuneafrique.com/370468/politique/rdc-lumumba-papers-eclaboussent-bgfi-bank-lentourage-de-kabila/

[3] Plusieurs personnalités du régime sont sous le coup des sanctions de l’Union européenne et du gouvernement américain pour leur rôle dans la violence contre les civils et les entraves au processus électoral.

[4] Les articles 70 et 220 de la Constitution limitent la présidence à un mandat de cinq ans, renouvelable une seule fois.

[5] JB Kongolo, « Preuves de collusion entre la CENI et la majorité présidentielle (MP) », http://desc-wondo.org/fr/preuves-de-collusion-entre-la-ceni-et-la-majorite-presidentielle-mp-jb-kongolo/.

[6] « On gagne ou on gagne », morceau phare de la chanteuse ivoirienne Antoinette Allany, fut le slogan de campagne du camp Gbagbo. L’expression fait toutefois polémique depuis qu’elle a été reprise dans le dossier d’accusation contre Laurent Gbagbo devant la Cour pénale internationale.

[7] Il faut rappeler au passage que l’affaire se termina dans des violences généralisées à travers le pays, l’arrestation du président Gbagbo et des poursuites à son encontre devant la Cour pénale internationale.

[8] Le candidat sortant Joseph Kabila n’a pas pu remporter l’élection présidentielle de 2011. Il serait même arrivé troisième derrière Etienne Tshisekedi et Vital Kamerhe, selon l’opposant en exil Mbusa Nyamwisi. L’imposture électorale a d’ailleurs été implicitement confirmée par le président de la Commission électorale de l’époque, Daniel Ngoy Mulunda, qui a accusé Kabila d’« ingratitude » à son égard au vu du service qu’il lui avait rendu. Les rapports des observateurs internationaux et l’Église catholique, dès le début, n’avaient laissé planer aucun doute sur la crédibilité des résultats officiels.

[10] Le printemps arabe n’a pas été un échec dans tous les pays qui en ont fait l’expérience. S’il a tourné au chaos en Libye et en Syrie, il a permis à la Tunisie, son épicentre, de tourner la page Ben Ali et d’entamer un processus de démocratisation qui se poursuit de façon tout à fait prometteuse.


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1 réactions à cet article    


  • Dzan 11 janvier 11:04

    Il y a tant d’argent qui circule.
    Le Coltan et autres métaux rares
    Les bois précieux etc...
    Tant de pays d’Afrique, qui auraient tout pour être heureux, dirigés par des dictateurs sanguinaires, qui, avec leurs protégés et leur progéniture, pillent sciemment leur propre pays.
    Et, malheureusement soutenus par des pays eurpéens, qui y ont eux aussi tout à gagner.

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