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L’affaire Salvator Mundi

Lorsque le Salvator Mundi, œuvre attribuée à Léonard de Vinci et version prétendument masculine de La Joconde, a été mise en vente sur le marché, cela a donné lieu à tout un battage médiatique. Bien sûr, la perspective d'accueillir une œuvre du grand Milanais au sein d'une collection privée ou publique ne se présente qu'une fois dans une vie. Peu d'œuvres d'art ont autant suscité l'intérêt que le Salvator Mundi de Léonard de Vinci. La peinture a été composée vers 1500. Pendant longtemps, on a considéré que la version originale de la toile était perdue et que la version existante était la copie d'un élève de Vinci, reproduite d'après l'original du maître.

En 2005, le Salvator Mundi a été acquis par un groupe de marchands d'art (Alex Parish, Warren Adelson, Robert Simon) pour seulement 10 000 dollars lors d'une petite vente aux enchères américaine. Soupçonnant qu'il s'agissait d'une œuvre de Léonard de Vinci, ils l'ont confiée à la restauratrice Diana Modestini de l'Université de New York. Après une restauration minutieuse, le Salvator Mundi a fait l'objet d'une exposition à la National Gallery de Londres en 2011, dans le cadre d'une rétrospective consacrée à Léonard de Vinci. Un des plus grands musées du monde confirmait ainsi que le tableau était un original du maître.

En 2013, la maison de vente aux enchères Sotheby's a officiellement organisé la vente de peintures d'un consortium composé de Simon, Paris et Adelson, auprès du marchand d'art suisse Yves Bouvier, et ce pour un montant de 80 millions de dollars. Le lendemain, Yves Bouvier a revendu le Salvator Mundi au milliardaire russe Dmitry Rybolovlev pour 127,5 millions d'euros, plus une commission de 1,275 million de dollars, ce qui en fait probablement le marchand d'art le plus prospère au monde : il a gagné plus de 48 millions de dollars en moins d'une journée ! Le Salvator Mundi est alors devenu le motif d'une féroce bataille juridique, toujours en cours, entre Dmitry Rybolovlev, Yves Bouvier et Sotheby's.

En 2017, Rybolovlev a mis le Salvator Mundi en vente aux enchères chez Christie’s et l'a revendu à un prix inespéré : un acheteur alors inconnu a déboursé 450,3 millions de dollars pour acquérir l’œuvre. Cette toile à l'histoire si tortueuse est ainsi devenue l’œuvre d’art la plus chère de l’histoire, après quoi elle a mystérieusement disparu, continuant de susciter des spéculations dans le monde entier.

Les manœuvres d'Yves Bouvier

Dmitry Rybolovlev, l'ancien propriétaire d'Uralkali, a décidé il y a vingt ans de créer l'une des plus belles collections d'art au monde. Rybolovlev a ensuite rencontré Yves Bouvier, qui l'a aidé sur plusieurs années à acheter des chefs-d'œuvre de Claude Monet, Pablo Picasso, Amedeo Modigliani, Mark Rothko, et Gustav Klimt et, bien sûr, le Salvator Mundi de Léonard.

Citoyen suisse, Yves Bouvier n'était pas un marchand d'art à proprement parler. Son activité principale était la logistique dans le monde de l'art, c'est-à-dire le stockage et le transport de marchandises. A ce titre, son entreprise est devenue le principal locataire du port franc de Genève, une zone d'entrepôts près de l'aéroport de Genève, située à la fois en France et en Suisse, ce qui signifie que les lois sur la fiscalité et la transparence ne s'y appliquent pas. Yves Bouvier possède également des ports francs à Singapour et au Luxembourg.

Après plusieurs années de coopération, le collectionneur russe a commencé à soupçonner le marchand d’art de fraude dans ses transactions impliquant des œuvres d’art. En janvier 2015, une fiducie familiale liée à Dmitry Rybolovlev a donc engagé une action pénale contre Yves Bouvier, accusant celui-ci d'avoir surestimé de plus d'un milliard de dollars 38 œuvres vendues à Rybolovlev entre 2003 et 2014. Rybolovlev pensait qu'Yves Bouvier agissait en tant qu'intermédiaire et ne faisait que recevoir la commission prévue, sans se douter des énormes profits réalisés par son « agent ». Ce procès et ce qu'on appelle l’ « affaire Bouvier », de nombreux acteurs du marché de l’art la considèrent comme la plus grande fraude de l’histoire du marché de l’art.

Les avocats de Rybolovlev ont intenté une action en justice contre Yves Bouvier en Suisse, à Singapour, aux États-Unis et à Hong Kong. Suite à la plainte de Rybolovlev, une enquête de police a aussi été ouverte et une procédure pénale a été mise en place à Monaco, et ce au nom de sa fille et de ses fiducies. Le 26 février 2015, Yves Bouvier a été arrêté à Monaco pour suspicion de fraude dans la vente d'œuvres d'art. Le montant de la caution a d'abord été fixé à 10 millions d’euros puis, pour une raison obscure, ce montant a été réduit à 5 millions d’euros. Une enquête est en cours sur cette affaire.

 

En février 2018, le procureur général de Genève, Yves Bertossa, a également ouvert une procédure pénale contre Yves Bouvier pour fraude dans les transactions impliquant Dmitry Rybolovlev.

 

Que cache Sotheby's ?

Une nouvelle action en justice intentée par le collectionneur russe à New York a fait passer le litige qui l'oppose au marchand suisse depuis trois ans dans une nouvelle dimension. En 2018, le milliardaire Rybolovlev a en effet accusé Sotheby’s de fraude et réclamé 380 millions de dollars à cette société.

Selon l’agence de presse Bloomberg, l'action en justice aurait été intentée par deux entreprises appartenant à Rybolovlev, au motif que la société de vente aux enchères aurait participé à « la plus grande fraude de l’histoire de l'art ». Les accusations de Rybolovlev concernent 38 œuvres d'art, dont le Salvator Mundi de Léonard de Vinci. Sotheby’s a participé à la vente de quatorze d’entre elles.

Dans le cadre de son action en justice, le collectionneur accuse la société de vente aux enchères de complicité avec Yves Bouvier qui, après avoir acheté certaines peintures, les a revendues à Rybolovlev pour des sommes exorbitantes afin de gagner plusieurs millions de dollars. L'action en justice accuse Sotheby’s d'avoir consciemment et délibérément aidé Yves Bouvier, en lui « faisant confiance et en conférant de la crédibilité à un stratagème frauduleux » en tant qu’intermédiaire impliqué dans certaines de ces transactions ayant surestimé la valeur des œuvres. Yves Bouvier a ensuite envoyé ces estimations à Rybolovlev pour justifier les prix excessifs.

Un article du magazine Forbes donne l'exemple de la vente d'une sculpture intitulée Tête de l'artiste et sculpteur italien Amedeo Modigliani. Sam Valette, vice-président des ventes privées chez Sotheby's, a envoyé un courrier électronique à Yves Bouvier pour lui dire que l’œuvre « coûterait de 70 à 90 millions d'euros » ou « peut-être plus ». À la demande d'Yves Bouvier, Sam Valette aurait fait passer cette estimation à 80-100 millions d'euros. Les documents judiciaires indiquent que, plus tard, Valette a envoyé à Yves Bouvier un contrat portant sur la vente de ce tableau pour un montant de 31,5 millions d'euros, soit un tiers du prix indiqué dans le devis officiel qui devait être envoyé à Dmitry Rybolovlev. Les documents de la cour énuméreraient des dizaines de cas similaires.

Par ailleurs, Sotheby’s affirme que la propriété des œuvres a été transférée directement à Yves Bouvier et que les employés de la maison de vente aux enchères ne savaient pas à l'avance à qui le marchand envisageait de les revendre, ce qui affranchirait la société de toute responsabilité. Dans son dernier livre, The Last Leonardo, Ben Lewis parle d’un épisode où Sam Valette se serait rendu à Manhattan dans un appartement de 88 millions de dollars qui appartient à la fille de Rybolovlev et où le Salvator Mundi aurait été montré au milliardaire russe en présence d'Yves Bouvier. C'est après cette réunion qu'Yves Bouvier aurait acheté le Salvator Mundi pour 80 millions de dollars par l'intermédiaire de Sotheby's, puis revendu à Rybolovlev pour 127,5 millions de dollars dans les 24 heures. A noter que, pour une raison quelconque, Sotheby’s ne mentionne pas Yves Bouvier en tant que propriétaire intermédiaire d’œuvres d’art.

Un autre litige majeur impliquant Sotheby’s concerne l’appel juridique des anciens propriétaires du tableau, en raison de la sous-estimation de la valeur « vente » de ce tableau aux enchères par la maison de vente. Bien sûr, ils n’ont pas apprécié de recevoir 50 millions de moins, et ils en ont parlé dans les médias. Mais, en 2016, ils ont négocié avec Sotheby’s et conclu un accord dont les termes sont restés confidentiels.

Les avocats de la société de vente aux enchères ont voulu dissimuler la correspondance entre Sam Valette et Yves Bouvier, en invoquant des atteintes à la réputation de la société. Selon le journal The Times, en juin dernier, le juge new-yorkais qui supervise le procès a rejeté la tentative de la société de vente aux enchères de protéger la confidentialité des détails de la plainte. Désormais, la correspondance par courrier électronique peut être utilisée dans le litige opposant Rybolovlev et Yves Bouvier en Suisse pour mettre fin à cette affaire.

Où est le Salvator Mundi ?

L'acheteur du tableau pour un montant record de 450,3 millions de dollars s'est avéré être un proche collaborateur du prince héritier saoudien Mohammed bin Salman. À l'issue de la vente aux enchères, le ministère de la Culture et du Tourisme d'Abou Dhabi a publié un communiqué indiquant que c'était lui qui avait acquis la toile pour le Louvre Abu Dhabi. Mais la présentation de l’œuvre, prévue pour septembre de l'année dernière, a été annulée sans explication. Le Salvator Mundi n'a donc pas fait l'objet d'une présentation publique depuis la vente du 15 novembre 2017.

Selon la publication Artnet, le tableau est sur un yacht de luxe du prince héritier d'Arabie Saoudite, Mohammed bin Salman. Or, on sait que le yacht du prince est situé sur la côte de la mer Rouge, non loin de la station balnéaire égyptienne de Charm el-Cheikh. L'auteur de l'article affirme que l’œuvre restera à bord du yacht jusqu'à son transfert vers l'agglomération d'Al-Ula, en Arabie saoudite.

La prochaine présentation publique du Salvator Mundi est prévue pour octobre 2019, dans le cadre d’une rétrospective consacrée à Léonard de Vinci qui aura lieu à Paris à l'occasion du 500e anniversaire de la mort de l'artiste. Mais il semble que ni le personnel du Louvre parisien ni celui du Louvre Abu Dhabi ne sachent où se trouve réellement la toile. Tout le monde attend donc avec impatience le mois d'octobre et le début de cette exposition parisienne.

Verrons-nous en octobre l’œuvre d'art la plus chère, la plus mystérieuse et la plus sensationnelle de l'histoire ? Ou le Salvator Mundi restera-t-il encore invisible pendant des siècles ? L'histoire nous le dira.


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4 réactions à cet article    


  • sls0 sls0 9 septembre 20:03

    Il y a pas mal d’experts se basant sur du scientifique plutôt des certitudes personnelles d’experts disent que le salvator mundi ne serait pas de Vinci.

    Affaire à suivre.


    • sls0 sls0 9 septembre 21:29

      @sls0
      Un résumé du pour et du contre :
      https://youtu.be/GW_YbJKs5so


    • ETTORE ETTORE 9 septembre 20:41

      Du moment que le pognon est vrai........

      La passion peut être .....fausse.


      • Emile Mourey Emile Mourey 12 septembre 12:57

        Excellent article.

        Mais pourquoi toujours parler d’atelier, d’oeuvres d’atelier et d’élèves pour Léonard de Vinci, comme si le Maître entretenait une sorte d’école dans un local particulier, encombré de chevalets et « d’élèves jeunes et beaux » ainsi que l’a écrit un auteur. Rien ne permet de le dire. En réalité, Léonard de Vinci, dans sa vie mouvementée, n’était suivi que de sa cuisinière et de son jeune domestique Salaï, lequel était toujours disponible pour lui servir de modèle de départ jusqu’à un portrait idéal. Le fait est unanimement reconnu pour son « saint Jean-Baptiste ». Il l’est probablement pour la Joconde... ainsi que pour le « Salvator mundi ». L’oeuvre est donc bien de Léonard de Vinci. La question est de savoir si ce dernier la considérait comme une oeuvre aboutie ou non. Dans le premier cas, l’oeuvre aurait été connue de son temps, admirée même... et copiée. Or, rien de plus facile que de distinguer des copies de l’oeuvre du maître. Où sont les copies qui remonteraient à cette époque ? Dans le deuxième cas, l’oeuvre est inachevée ou ratée et le Maître ne la porte pas à la connaissance de ses amis érudits. Elle suivra les aléas d’une succession au profit des héritiers... jusqu’à terminer dans les mains habiles d’une restauratrice. Il serait donc plus honnête de présenter le « Salvator mundi » comme une oeuvre de Léonard de Vinci et de Mme Diana Modestini de l’Université de New York

        E. Mourey

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