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Accueil du site > Tribune Libre > L’amour au paléolithique. Remarques autour de la Vénus de Höhle (...)

L’amour au paléolithique. Remarques autour de la Vénus de Höhle Fels

C'est la plus ancienne "Vénus" préhistorique découverte à ce jour. Quarante mille ans après avoir été sculptée dans une défense de mammouth, que peut-elle nous dire de nos lointains ancêtres ? Sans doute qu'ils étaient bien moins frustes qu'on ne l'imagine parfois.

Les écrits restent. Les premiers livres de l'humanité furent écrits dans la pierre, l'os, la coquille. Depuis les âges de pierre, le paléolithique, les humains se sont parlé et nous parlent par les parois des grottes qu'ils ont ornées, par les constructions qu'ils y ont laissées (comme à Bruniquel), par tous les objets qu'ils ont façonnés, qui nous racontent leur vie pratique et nous donnent des indices sur leur vie psychique. Et comme les livres de littérature, les traces qu'ils ont laissées, inscrites dans le temps, ces traces, ces écritures premières, doivent être lues et relues pour livrer leur enseignement.

La Vénus de Höhle Fels a été trouvée en 2008 dans la Souabe par le professeur Nicholas Conard. Cette figurine de six centimètres de hauteur, sculptée dans l'ivoire d'une défense de mammouth et datée par son inventeur d'au moins 40 000 ans avant le présent, est la plus ancienne représentation humaine en trois dimensions connue à ce jour. Avant sa découverte, la plus ancienne "Vénus" préhistorique connue était la Vénus de Galgenberg, datant de 30 000 ans et très différente : elle est fine et sa posture passe pour évoquer celle d'une danseuse. D'autres Vénus préhistoriques, moins anciennes, présentent des traits anatomiques divers, souvent exagérés et très marqués.

Ce qui étonne à première vue la lectrice que je suis, dans la Vénus d'Höhle Fels, c'est la hauteur de ses seins. Ceux des autres Vénus paléolithiques tombent, conformément à la loi de la gravité. Bien qu'énormes, les siens tiennent en l'air. Quand cela se produit-il ? Soit quand la femme saute avec un élan assez puissant pour faire remonter sa poitrine un bref instant. Soit, de façon beaucoup plus courante, quand elle est couchée sur le dos. Il suffit de faire pivoter la photo de la statuette, de la voir allongée : aussitôt s'expliquent et la position de ses seins et le fait que ses fesses soient aplaties, contrairement à celles des figurines de Vénus préhistoriques debout, dont la courbure du fessier est aussi exagérée que celle de ses autres attributs sexuels.

Et si nous la regardons de face, ne la voyons-nous pas comme un homme penché sur elle la verrait ? Sa tête, ici remplacée par un anneau décentré, peut paraître petite, jetée en arrière sur le côté. Sa vulve attire toute l'attention de l'homme à ce moment-là : elle est énorme. S'il se tient entre ses genoux, ou à leur hauteur, il ne voit pas les jambes entières. Les traits gravés sur son ventre et à la taille dans son dos pourraient évoquer un tissage ou des cordelettes décoratives (ou peut-être simplement les plis de la peau d'un corps obèse).

Mais ce qui me paraît le plus intéressant, c'est qu'elle ait été figurée dans cette pose, couchée sur le dos. Nos lointains ancêtres aurignaciens, les premiers hommes modernes arrivés d'Afrique (à moins que la figurine ne soit l'œuvre de Néandertaliens, ce qui, en l'absence d'ossements sur le site, ne peut être vérifié), savaient donc faire l'amour face à face. La position dite du missionnaire ne doit rien aux missionnaires. Rebaptisons-la position de la Vénus de Höhle Fels ? La scène de La Guerre du feu où Jean-Annaud montre une femme enseigner la position du missionnaire à un homme a une valeur à double tranchant, comme le nom donné à cette position, plutôt raciste – rappelant l’idéologie selon laquelle certains humains civilisent d’autres humains. Rien n’est moins certain. Voir cette figurine couchée, voir sa charge sexuelle, voir une aptitude au face à face de l'homme et de la femme assez pensée pour être transmise par l'art, rapproche de nous ces gens encore trop souvent vus comme des êtres hirsutes et en même temps leur confère une complexité garante d'une nécessaire distance respectueuse. Les lire leur rend leur réelle grandeur.

Il se pourrait aussi que cette sculpture soit l'œuvre d'une femme : dans ce cas on pourrait penser qu’elle s’est représentée comme elle se sent dans cette position, dans un certain abandon de la tête et un ressenti très fort dans les seins et le sexe. Qu'elle soit l'œuvre d'un homme ou une femme, c’est en tout cas ce que la sculpture manifeste fortement. Cet art ne cherche pas à copier la réalité matérielle, mais à exprimer le réel intérieur, le ressenti, le signifiant et le signifié, le pensé. L'art paléolithique écrit une pensée.

En contemplant la Vénus de Höhle Fels dans cette position, de profil, il finit par apparaître qu'elle peut aussi représenter un homme couché sur une femme, entre ses cuisses. Le profil de sa poitrine peut évoquer la tête de l'homme, ou ses épaules (ce qui ne serait pas possible si ses seins tombaient comme ceux des autres statuettes). Le ventre épaissi forme le corps, le dos de l'homme. Ce qui, de face, figure la fente de la vulve de la femme, dans la perspective où on envisage un homme sur elle, figure la fente des fesses de l'homme ; et les lèvres du sexe féminin esquissent les testicules de l'homme. Enfin, les bras de la femme entourent le corps de l'homme, dans un geste d'embrassement typique du coït.

Cette ambivalence à la fois manifestée et cachée dans la matière, dans le matériau de la sculpture, indique une philosophie. Dans la vision d'une figurine étudiée pour pouvoir être lue de façon différente selon la perspective, se confirme le fait que la subtilité mentale et artistique de ces gens dépasse de beaucoup ce que nous imaginons. Et comme l'indiqua aussi la très étonnante découverte faite dans la grotte de Bruniquel, la pensée humaine dans sa complexité et sa profondeur est certainement beaucoup plus ancienne que nous ne nous le figurons. Tout reste à lire.

Documents joints à cet article

L'amour au paléolithique. Remarques autour de la Vénus de Höhle Fels L'amour au paléolithique. Remarques autour de la Vénus de Höhle Fels

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20 réactions à cet article    


  • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 1er avril 09:27

    Si cet article n’est pas un poisson d’Avril, il est intéressant.

    Reste à dater d’une manière plus rigoureuse l’âge de 40 000 ans,
    autrement que sur la foi de l’inventeur lui-même.
    Hésiter entre Sapiens-sapiens et Néanderthal est déjà douteux.
    Dommage : ce champ de recherches est toujours passionnant mais nécessite de grandes précautions, surtout dans les interprétations.
    Pourquoi ne s’agirait-il pas d’un totem représentant, sans chercher le réalisme, les attributs essentiels de la maternité : coït, fécondation, accouchement et allaitement ?

    • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 1er avril 09:48

      @Jeussey de Sourcesûre

      remarque :

      Ce n’est pas parce qu’on ne retrouve, par définition, que des vestiges réalisés en matériaux durs, et en particulier en pierre, que toute l’enfance de l’humanité (qui représente 90 % de la durée de sa présence sur terre), qu’il faut continuer à appeler cette très longe période « paléolithique » (âge de la pierre ancien).
      Il est plus que probable, et même évident qu’outils, maisons et production d’objets divers concernait d’abord le bois. La vanneries est sans doute un des artisanats les plus anciens, mais la menuiserie et lla charpente également.

      Seulement voilà, le bois est « recyclable » et il n’en reste rien, si ce ne sont des fantômes, comme à Pompéi, quand les bois a brûlé et s’est trouvé remplacé très vite par de l’argiles.

      S’il faut vraiment donner un non à cette période, celui d’« âge du bois » serait plus approprié. Mais il n’y aurait pas grand chose dans le musées (autres que les musées imaginaires).

    • HELIOS HELIOS 1er avril 16:33

      @Jeussey de Sourcesûre

      ... intéressante votre approche sur le matériaux, qui me suggère l’idée suivante...

      Cette statuette, ne pourrait-elle pas être le « premier jet » d’un artiste, qui apres plusieurs « fautes » de proportions ou d’incohérences, ait balancé au rebut ce travail avant de l’avoir terminé pour en recommencer un autre, bien mieux réussi et que nous ne possédons pas ???

      Voyez vous, a cette époque, les hommes n’étaient pas plus parfaits que maintenant et les actes « ratés » n’étaient surement pas moins nombreux que maintenant.... que faisaient-ils de leurs erreurs ?  ils les mettaient « à la poubelle » comme de juste.... et : savons nous faire la différence, entre un travail réussi et un brouillon de ces époques, même en considérant notre vanité ?

    • Clocel Clocel 1er avril 09:34

      Pour d’obscures raisons que j’aurai du mal à définir, je doute que ce soit une femme qui ait réalisé ce genre d’œuvre.

      Graver du subtil dans du dur...

      Les fantasmes en trois dimensions, un truc de mec ça !? smiley


      • Verdi Verdi 1er avril 09:54
        @ Alina Reyes

        Fabuleuse découverte. Merci de nous la faire partager. Je pense que l’artiste à l’origine de ce chef-d’oeuvre est un homme... Bon, ce n’est qu’une intuition masculine ! L’homme a tendance à idéaliser la femme, d’où une représentation mentale tendant à la perfection, notamment des seins...

        • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 1er avril 09:58

          @Verdi

          alors, je préfère la représentation d’une femme par une femme : 

          La Jeune Fille à la gerbe, Musée Rodin, Les collections du Musée Rodin
          chacun ses goûts : amusez-vous bien !

        • Verdi Verdi 1er avril 10:39

          @Jeussey de Sourcesûre

          Chacun ses goûts, en effet ! Mais les rondes-bosses de Rodin ne sont pas non plus pour me déplaire !   smiley

        • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 1er avril 13:45

          @Verdi


          euh, en l’occurrence, il s’agit d’une oeuvre de Camille Claudel, même si on peut l’admirer au musée Rodin (qui était à la fois son maître et son bourreau : il s’est attribué une partie de la production de son élève).

        • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 1er avril 09:56

          Il fallait une sacré dose d’imagination pour les jeunes pubères de la tribu ^^


          • Clocel Clocel 1er avril 10:10

            @bouffon(s) du roi

            D’autant que l’épilation du maillot était déjà à la mode, pas le moindre « ticket de métro » complice pour baliser la piste ! smiley


          • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 1er avril 10:18

            @Clocel

            avec une cage de buts de cette dimension, pas besoin de pointillés pour cartonner !

          • bouffon(s) du roi bouffon(s) du roi 1er avril 10:18

            @Clocel
             
            et même, j’y vois ça plutôt ^^ smiley


          • Raymond SAMUEL Raymond SAMUEL 1er avril 10:34

            Bonjour,
            Cette statuette à caractère sexuel réactive un questionnement qui me poursuit depuis longtemps, alors que j’ai lu récemment quelque-chose de concomitant.
            Ma lecture : en Guyane on voit des jeunes fille de dix huit ans qui accouchent pour la quatrième fois. Et mon questionnement récurent : les hommes préhistoriques respectaient-ils la puberté des filles jusqu’à ce que celles-ci soient en mesure d’enfanter ?

            Le problème de la fertilité féminine est plutôt bien solutionné chez les animaux par des périodes courtes et annuelles de fertilité qui exclut la recherche anarchique du mâle par la femelle et contraint le mâle à l’abstinence le reste du temps.
            Il n’en est pas de même chez l’Homme qui est sensé maîtriser sa sexualité comme le reste de ses problématiques.
            Dans la pratique, ce n’est pas si simple, et au 21 ème siècle on voit même des Marisol TOURAINE qui recommande la liberté sexuelle et l’avortement sans même rappeler la nécessité de protéger les filles dans cet espace très critique qui suit la puberté et précède la capacité à assumer (sous certaines réserves d’ailleurs), une maternité.
            Voila ce que m’inspire la statuette.


            • Jao Aliber 1er avril 15:31

              @Raymond SAMUEL
              Il faut toujours prendre en compte l’économie.La sexualité des hommes est largement influencée par leur manière de produire.


              Dans les sociétés fondées sur la propriété privée, la règle c’est le mariage(l’héritage), la monogamie ou la polygamie(chez les musulmans, un homme peut marier jusqu’à 4 femmes), le couple exclusif(pour les « progressistes »).

              Par contre, dans une société communiste(primitive dans l’antiquité ou future après le capitalisme actuel), la sexualité devient totalement libre, le mariage disparaît, le couple exclusif ( qui n’est qu’une idéalisation du mariage) disparaît.

              Le désir sexuel cessera alors d’entrer en contradiction avec la reproduction de l’ espèce(le sexe pour le sexe, l’homosexualité,etc.) car l’élévation des enfants devient alors une source de plaisir au contraire d’aujourd’hui où elle semble être une source de sacrifice (vieillissement de la population)/





            • blablablietblabla blablablietblabla 1er avril 14:32

              @Raymond Samuel,

              « les hommes préhistoriques respectaient-ils la puberté des filles jusqu’à ce que celles-ci soient en mesure d’enfanter ? »

               Bonjour, pas besoin d’aller très loin y avait qu’a voir Mahomet d’après des sources il avait épousé Aicha à 9 ans ce qui était normal à cet époque et sous le climat d’Arabie -(les filles sont plus nubiles)- , alors imagine les hommes préhistorique !


              • blablablietblabla blablablietblabla 1er avril 14:34

                ça me fait penser à une statuette Etrusque !


                • Raymond SAMUEL Raymond SAMUEL 1er avril 17:02

                  Jao Aliber,
                  Merci du commentaire mais le déroulement de votre pensée m’échappe...Je ne suis peut-être pas assez docyumenté ?


                  • VICTOR Ayoli VICTOR Ayoli 1er avril 18:17

                    Quel bonheur de trouver sur ce site quelqu’un qui se passionne pour nos grands ancêtres ! Je suis aussi de ceux-là. J’ai d’ailleurs commis un livre mettant de la chair sur les ossements dont nous parlent les spécialistes. Et je suis bien d’accord que les gens qui ont fait ces sculptures, qui ont fait Lascaux, Cosquer, Chauvet, Altamira étaient tous sauf de sombres brutes.

                    Vigoureuse accolade cromagnonienne !


                    • kalachnikov lermontov 1er avril 23:47

                      Cette sculpture représente en fait délibérément les deux choses (la femme féconde/déesse de la fertilité/culte de la grande Mère et l’acte sexuel d’un couple.)


                      • popov 3 avril 16:02

                        Le poète avait déjà pressenti que les hommes du passé n’étaient pas si différents de nous. 

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