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Accueil du site > Tribune Libre > L’Argentine et sa dette. Une trop grande dépendance à l’égard (...)

L’Argentine et sa dette. Une trop grande dépendance à l’égard du dollar ?

 

C’est reparti pour un tour. L’Argentine restructure sa dette extérieure (une fois de plus) avec ses créanciers. Ce texte détaillera le menu des négociations en cours après les avoir resituées dans l’histoire économique plutôt mouvementée du pays. On terminera par une analyse de l’impact de la Covid-19 sur les finances publiques de l’Argentine.

 

Une vieille histoire

L’Argentine entretient une vieille histoire faite de hauts et de bas avec ses créanciers privés. L’épisode actuel de restructuration et de renégociation de la dette est le 8ème depuis l’indépendance du pays en 1816[1]. On précisera, pour la bonne forme, qu’il s’agit d’un défaut virtuel, c’est-à-dire que l’Argentine a arrêté de payer ses créanciers jusqu’au moment où ces derniers auront négocié une offre permettant d’alléger le poids de l’endettement public argentin. La présente analyse n’intègre pas le défaut technique de juillet 2014 lorsque les paiements au bénéfice des créanciers ont été bloqués par la justice des Etats-Unis dans le cadre du litige qui opposait la République argentine aux fonds vautours.

Il semble, en tout état de cause, difficile de faire correspondre cet épisode judiciaire à un défaut de paiement puisqu’à cette époque, l’Argentine manifestait précisément le désir subjectif de payer ses créanciers selon les termes acceptés par ces derniers lors des épisodes de restructuration de 2005 et 2009. L’Argentine a, d’ailleurs, suite à ses démêlés, mis en place des formules de paiement contournant la justice américaine, via la loi dite « de paiement souverain » (traduction française de ley de pago soberano)[2], qui n’ont, vu la réputation de mauvais payeur du pays, pas réussi à convaincre les créanciers. Il s’agissait, malgré tout, d’un signe évident de volonté de paiement effectif de sa dette extérieure par l’Etat argentin[3].

A cette époque, c’est bien la justice états-unienne qui ne désirait pas que l’Argentine continue à honorer le remboursement de sa dette extérieure tant qu’un arrangement n’était pas trouvé avec les fonds vautours. On ne peut donc incriminer les autorités argentines pour les difficultés rencontrées à l’été 2014. La situation de blocage va durer jusqu’en décembre 2015, date à laquelle Mauricio Macri est élu président de la république. Cette alternance politique, qui a vu la droite libérale remplacer au pouvoir le centre-gauche péroniste, s’est caractérisée, d’entrée de jeu, par une volonté de donner rapidement satisfaction aux fonds vautours.

C’est ainsi qu’au bout de quatre mois, le nouveau gouvernement argentin a, en avril 2016, conclu un accord par lequel il cédait en rase campagne devant les fonds vautours et empruntait, pour ce faire, 9,3 milliards de dollars sur les marchés[4].

C’est donc à ce moment que l’Argentine est revenue sur les marchés après un état de défaut de paiement qui aura duré 15 ans depuis la décision du président Alberto Rodriguez Saa en 2001[5]. La longue histoire d’amour de la droite argentine avec l’endettement en devises pouvait alors renaître de ses cendres.

 

Le retour en fanfare sur les marchés

On allait voir ce qu’on allait voir. Et on a, hélas, vu.

L’Argentine macriste fait le vœu d’attirer les investisseurs au pays. Pour cela, toutes les barrières au libre-échange édictées précédemment par l’administration kirchnériste ont été levées du jour au lendemain. Ce sera le cas de la politique de contrôle des changes et des barrières protectionnistes au commerce international. Ces deux mesures de libéralisation font système entre elles. Mauricio Macri a libéré la capacité des Argentins de s’offrir des dollars à volonté pour acquérir tous les biens d’importation qu’ils désiraient.

Il fallait donc que l’économie argentine se procure, coûte que coûte, des dollars pour financer ces importations. Pour cela, il n’y avait pas 36 solutions. En effet, ou bien l’Argentine exportait des biens et des services et se procurait les dollars à partir de son commerce extérieur ou bien elle s’endettait en attendant que des investissements directs étrangers permettent de compenser l’endettement en devises. C’est cette deuxième option qui a été choisie par Mauricio Macri et son équipe économique.

De 2015 à 2019, la dette publique, tant en dollars qu’en pesos, est passée de 52,6% du PIB en 2015 à 89,4% en 2019[6]. En quatre ans, l’administration de Mauricio Macri a conçu une politique qui s’est soldée par une progression de l’endettement public de près de 37 points de pourcentage[7].

La formule arithmétique correspondant à la donnée précédemment décrite correspond à une fraction et pose la dette brute du pays en numérateur sur le PIB total en dénominateur. Il va de soi que ce ratio peut augmenter, quand bien même le montant de la dette n’augmente pas. Il suffit, en effet, que le PIB diminue et le niveau relatif de la dette augmente mécaniquement. Dans le cas de la présidence de Mauricio Macri, les deux phénomènes se sont produits concomitamment. La dette a progressé en valeurs absolues et le PIB argentin a connu, entre fin décembre 2015 et fin décembre 2019, trois années de récession sous la présidence de Mauricio Macri (-2,08% en 2016, -2,482% en 2018 et -2,163% en 2019). Seule l’année 2017 a connu une croissance positive du PIB (2,669% du PIB)[8].

Un tel recours à l’endettement, alors que la croissance du PIB n’indiquait aucun signe d’amélioration, ne pouvait que mal se terminer. Et ce qui devait arriver arriva : le gouvernement argentin a dû se résoudre à demander l’aide du Fonds Monétaire International (FMI). L’aide du FMI a consisté en un prêt de 57 milliards de dollars en juin 2018.

Celui-ci était assorti des conditions habituelles du FMI, à savoir une réduction des déficits et des dépenses publiques. La chose fut entreprise en 2019, année durant laquelle le déficit budgétaire est passé de -5,2 à -0,77% du PIB[9], mais avec un résultat qui a consisté en une récession de l’économie nationale.

 

Renforcement de la dépendance au dollar

A vrai dire, l’administration Macri a été la victime (très) consentante de la dépendance structurelle au dollar de l’économie argentine. Celle-ci avait été tant bien que mal jugulée par le gouvernement de Cristina Kirchner qui avait imposé une politique de contrôle des changes en 2011. Les particuliers qui demandaient des dollars devaient indiquer auprès de l’administration fiscale la provenance de ces billets verts. Dans un pays qui compte une forte partie de sa main d’ouvre employée sur le marché informel du travail (34,5% de la population active[10]), cette condition revenait à fermer la porte d’accès au dollar à la majorité de la population. Cet état de choses a eu pour conséquence de freiner la sortie des capitaux du pays. En retour, un marché noir des devises s’est développé. Ce schéma a été mutatis mutandis présent dans tous les pays progressistes d’Amérique latine qui ont tourné le dos aux recettes néolibérales des années 1980 et 90 impliquant, entre autres choses, l’ouverture du compte de capital ainsi que la libéralisation du taux de change.

Les évolutions du marché noir des devises ont été amplement commentées par les observateurs, spécialement néoconservateurs, de l’économie argentine. Puisque le marché des changes officiels bridait les mouvements de conversion en dollars de la devise locale, le taux de change officiel de cette dernière était plus favorable face au billet vert que sur le marché noir. L’opposition au gouvernement kirchnériste (dont la tête de proue n’était autre, à cette époque, que Mauricio Macri) n’a eu de cesse de tirer des évolutions défavorables au peso sur le marché noir des devises un certain nombre de conclusions toujours négatives sur l’évolution de la compétitivité de l’économie argentine. Il fallait dévaluer pour mieux refléter le prix supposé réel du peso et de cette façon, l’Argentine retrouverait un volume d’exportations suffisant pour accumuler des dollars. La recette était simple. Elle omettait, cependant, de préciser que la taille du marché noir des devises était, en réalité, des plus limitées et il était donc hasardeux d’en tirer des conclusions pour l’économie d’un pays entier.

A vrai dire, il est difficile d’estimer de façon exacte la taille du marché noir des devises. Les personnes qui échangeaient frauduleusement leurs pesos ne le faisaient, en effet, pas savoir publiquement. Les estimations les plus approximatives ont circulé. Elles vont, par exemple, de 5 millions[11] à 30 millions de dollars[12] par jour en 2012. Ces dollars s’échangeant illégalement sur le territoire argentin, ils sont susceptibles, si le marché illégal devient trop important, de provoquer de fortes tensions sur les réserves du pays. Ce ne fut jamais le cas en Argentine. En 2012, les mouvements sur le marché noir des devises ont été, au maximum, de 10,95 milliards pour l’année 2012. Or, cette année-là, les réserves en devises de l’Argentine s’élevaient à 43,223 milliards de dollars[13].

Avec de tels chiffres, on peut constater que l’Argentine n’était pas structurellement déstabilisée en ce qui concerne ses réserves de change. Cette situation n’était toutefois pas optimale puisque de nombreux secteurs en Argentin vendent leurs produits en pesos tout en pensant leurs structures de coûts en dollars puisqu’ils doivent importer une grande partie de leurs intrants dans cette devise. Dans un pays comptant une forte activité économique « au noir », une bonne partie des intrants sont importés sous le manteau, sans factures permettant de justifier l’acquisition de devises[14]. L’appréciation du dollar sur le marché noir a donc alimenté l’inflation. C’est évidemment une donnée négative mais elle est restée modérée (28,38% en 2013 selon des sources privées ou 10,9% selon l’INDEC, l’organisme public argentin des statistiques[15]).

De surcroît, les Argentins restent traumatisés par l’épisode d’hyperinflation qu’ils ont eu à subir entre mai 1989 et mars 1990. A cette époque, le taux d’inflation moyen par jour était de 3,69%. Les prix doublaient tous les 19 jours[16]. Ces chiffres permettent de situer l’ampleur du désastre économique vécu par les Argentins à l’époque. Depuis, le pays a pour habitude d’épargner en dollars pour faire face aux mauvais jours.

Autrement dit, alors que la politique de l’équipe de Mauricio Macri ne parvenait pas à renouer avec la croissance, maintenir une politique de taux de change libre ne pouvait que conduire les Argentins à chercher à se couvrir en dollars face aux aléas du moment. Ce mouvement a eu, comme dans le passé, pour conséquences d’alimenter l’inflation et donc de détériorer la compétitivité de l’économie argentine.

On ne peut, à ce propos, parler d’erreur. Il s’agit là d’un cas de figure bien connu de tous les économistes argentins. Pourquoi, dès lors, avoir conduit une politique monétaire aussi aventureuse ?

La réponse se trouve peut-être ici. Entre 1970 et 2010, la fraude fiscale et la fuite des capitaux à partir de l’Argentine ont alimenté les paradis fiscaux pour 399,100 milliards de dollars[17]. Soit l’équivalent de 166% du montant de la dette argentine en 2015[18]. Une politique de contrôle des changes coupait à certains milieux sociaux (favorisés, il va sans dire) l’accès à ces actifs. La clé de la dépendance au dollar a donc été voulue et renforcée par l’administration Macri. Le taux d’inflation annuel moyen en Argentine a été de 40% durant l’ère Macri[19]. C’était près du double de celui enregistré sous la présidence de Cristina Kirchner.

La chose ne constitue paradoxalement pas un échec pour les promoteurs de cette politique mais plutôt un dommage collatéral inévitable (et anticipé de longue date) pour perpétuer la connexion avec les marchés financiers à l’international et, par la même occasion, les impressionnantes ressources qui y furent accumulées illégalement par certains foyers fiscaux argentins. L’utilisation du prêt par le FMI par le gouvernement Macri est, de ce point de vue, des plus limpides.

 

Ce qui est sur la table aujourd’hui

Les fonds prêtés (56,3 milliards de dollars dont 44,3 reçus effectivement par Buenos Aires) par le FMI à l’Argentine ont été, à raison de 83%, affectés à l’annulation d’une partie de la dette libellée en devises[20]. 14% de ces fonds ont été utilisés pour assurer le service de la dette en monnaie nationale[21] et enfin, 2% ont été consacrés à des opérations d’importation de combustibles libellées en dollars et nécessaires au fonctionnement des industries du pays. L’économie productive n’a donc jamais été concernée par ce prêt. La connexion avec les marchés financiers a clairement été privilégiée au détriment de l’économie réelle. Les Argentins qui ont reçu ces dollars du FMI en tant que remboursement anticipé de la dette publique ont eu tout le loisir de déplacer leurs précieux billets verts à l’étranger puisqu’il n’y avait plus de contrôle des changes en vigueur. Voilà pourquoi on peut dire que le prêt du FMI a servi principalement à alimenter la fuite des capitaux.

Pourtant, le gouvernement argentin avait tout loisir de cadenasser son accord avec le FMI de 2018 en adoptant un programme de contrôle des changes qui aurait permis de limiter la sortie des dollars. Rien ne fut fait en ce sens. Au contraire, il a fallu attendre plus d’un an pour qu’en septembre 2019, les premières mesures de contrôle des changes soient adoptées par le gouvernement Macri. La fuite des capitaux en Argentine a donc continué à battre des records. Au total, 86 milliards de dollars ont quitté l’Argentine entre 2015 et 2019[22]. « La fuite des capitaux présente une concentration notable sur la période chez quelques acteurs économique. Un petit groupe de 100 agents a effectué des achats nets pour 24, 679 milliards de dollars »[23]. Dans un pays comme l’Argentine qui vit régulièrement des crises dites de restriction externe causées par l’insuffisance chronique de devises, cette fuite a eu des conséquences négatives en termes de réduction de l’investissement et donc de la croissance.

Après les élections de décembre 2019 qui ont vu le retour au pouvoir de l’opposition néokirchnériste, l’Argentine manifeste son désir de restructurer sa dette publique. Il est vrai que la situation actuelle se caractérise par une série de points communs avec celle qui prévalait en 2001. Il y a 20 ans, la dette publique représentait 90% du PIB argentin[24], exactement comme aujourd’hui (89,4% en 2019 pour être plus précis)[25]. En 2001, la dette extérieure (libellée principalement en dollars) représentait 32% du PIB[26]. Aujourd’hui, la dette publique en dollars de l’Argentine pèse 69,6% du PIB argentin[27]. Pour faire face à cette dette extérieure, les réserves en devises de l’Argentine représentaient, en 2002, 10,73% du PIB[28] contre 10,02% en 2019.

Ces chiffres sont clairs. L’Argentine est aujourd’hui malade de sa dépendance au dollar. Une fois de plus.

On voit, dans ce contexte, poindre les recommandations établissant la nécessité d’une annulation pure et simple de la dette extérieure du pays en raison de son caractère objectivement odieux[29]. Une décision de ce type aurait pour effet d’isoler financièrement l’Argentine. Le précédent épisode de ce type a duré près d’une décennie, de la déclaration de défaut de paiement de 2001 jusqu’à l’acceptation des termes de la restructuration par un deuxième groupe de créanciers en 2009. Durant cette période, l’Argentine a été coupée des marchés mais la chose n’avait rien de spécialement dramatique.

Entre 2003 et 2010, l’Argentine a, en effet, connu des taux de croissance systématiquement supérieurs à 8% (à l’exception des années 2008 et 2009 marquées par l’éclatement de la Grande Récession). Cette fabuleuse croissance va permettre d’alimenter en devises les réserves de la banque centrale. En clair, le boom sur le prix des matières premières a soutenu à bout de bras l’économie argentine. Cette conjoncture est aujourd’hui révolue.

En juillet 2008, le boisseau de soja valait 16,16 dollars contre 8,89 le 10 juillet 2020[30]. Il s’agit là d’une baisse de 45% en l’espace d’une décennie. L’Argentine ne dispose donc plus aujourd’hui des mêmes marges de manœuvre que durant la première décennie de ce siècle. Il ne s’agit pas là d’un mot d’ordre défaitiste. C’est, dans un tout autre ordre d’idées, une réalité financière aujourd’hui incontournable. Voilà pourquoi la posture du gouvernement d’Alberto Fernández face à ses créanciers est moins dure que celui de Néstor Kirchner.

En effet, ce dernier proposait, en 2005, une restructuration à hauteur de 75% du stock de la dette[31]. Les propositions qui sont aujourd’hui sur la table sont nettement moins radicales. Le plan originel de l’administration Fernández consistait en un moratoire de 3 ans, une réduction de 62% des intérêts et une diminution de 5% du principal. En valeur absolue, cette opération équivalait à 83 milliards de dollars[32]. Au total, cette formule de restructuration, si elle était acceptée, eût porté sur 25%[33] du stock de la dette publique argentine. En raison du blocage imposé par les créanciers, le gouvernement argentin a été obligé de faire machine arrière. La restructuration de la dette extérieure de l’Etat argentin porte aujourd’hui sur un montant réduit à 66,239 milliards de dollars, soit près de 20% du stock de la dette[34]. Récemment, le ministre argentin de l’économie, Martín Guzmán, faisait savoir qu’il n’y aurait plus, à l’avenir, de concession aux créanciers à l’avenir[35]. Cette orientation a été confirmée par le président argentin Alberto Fernandez[36]. En tout état de cause, la négociation promet d’être encore longue et difficile. En effet, un important groupe de créanciers (qui possède 32% du volume de la dette en cours de restructuration en cours, soit 21 milliards de dollars) ont rejeté cette (peut-être) dernière proposition en date du gouvernement argentin[37].

Parmi les créanciers récalcitrants, on compte le fonds d’investissement BlackRock qui mène la danse de la contestation. Cette information est capitale. En effet, BlackRock est le plus important fonds d’investissement au monde avec 6.840 milliards de dollars d’actifs sous son contrôle[38]. Il s’agit là d’un montant supérieur de 50% au PIB d’un géant industriel comme le Japon.

Or, la proposition argentine de restructuration de la dette inclut, en tant que mesure de conciliation avec les créanciers du pays, un bon lié aux exportations du pays. Autrement dit, les créanciers devront accepter une réduction de la dette nominale (que l’on appelle un haircut) mais se verront attribuer, pour adoucir la mesure, un titre qui leur octroiera, à titre de compensation, une part des exportations agricoles du pays[39]. Pour que cette formule fonctionne, le pays aura besoin d’investissements pour stimuler la production. Donc il est exclu de se fâcher avec un acteur de la taille de BlackRock. Voilà qui semble de nature à expliquer le refus explicite de la présidence argentine de déclarer un défaut de paiement unilatéral[40]. En outre, l’économie argentine connaîtra cette année une contraction de son PIB de l’ordre de 12%. Il s’agit d’un retour en arrière de 14 ans pour l’économie du pays[41]. C’est peu dire qu’un défaut de paiement gèlerait de nombreux projets d’investissement susceptibles de permettre à l’économie argentine de redécoller après un tel cataclysme économique.

Les créanciers de l’Argentine sont, comme on l’imagine bien, parfaitement au courant de la situation. Le contraire eût même été étonnant. Voilà pourquoi BlackRock et ses alliés spéculent sur le fait que l’Argentine va avoir besoin d’eux pour redécoller. Les perspectives de croissance pour 2021 n’ont, en effet, rien de mirobolant. La croissance argentine sera d’à peine 4% l’année prochaine[42]. Les créanciers rebelles ne désespèrent pas dans ces conditions d’arriver à conclure un accord davantage conforme à leurs intérêts.

L’administration Fernández cherche donc, en définitive, à mitiger la dépendance du pays au dollar mais n’est pas en mesure de l’annuler purement et simplement en claquant la porte au nez des créanciers du pays. De toute manière, cette option est illusoire car tant que les Argentins resteront traumatisés par l’hyperinflation de 1989-1990 et les 5 grandes crises bancaires que le pays a endurées entre 1980 et 2001[43], il y aura une forte demande structurelle de dollars en Argentine. Ne pas en tenir compte exposerait in fine le nouveau pouvoir en place à un profond mécontentement social auquel il pourrait bien ne pas survivre très longtemps.

A l’heure où ces lignes étaient écrites (16 juillet 2020), BlackRock et le groupe des créanciers les plus durs estimaient toujours possible d’arriver à sceller un accord à leurs conditions avec le gouvernement argentin[44]. Cependant, si les créanciers du pays arrivent trop facilement à leurs fins, l’Argentine reviendra de toute manière frapper à la porte pour demander une nouvelle restructuration dans quelques années. Le FMI, dans une note rédigée à la demande des autorités argentines, estimait, pour sa part, que l’Argentine avait besoin d’un allégement oscillant entre 55 et 85 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie[45]. En tout état de cause, le niveau de la dette publique argentine (90% du PIB) était décrit en mars de cette année par le FMI comme « insoutenable »[46].

Avec 66 milliards de dollars sur la table aujourd’hui, on peut estimer que la restructuration en cours ne constitue pas le scénario le plus favorable pour l’Argentine. Nul doute qu’avec ce type d’accord, l’Argentine reviendra, dans deux ou trois ans, renégocier un nouvel allégement de sa dette.

Les créanciers privés vivant eux aussi des temps incertains en raison de la pandémie, ils se disent qu’après tout, deux ou trois ans de répit avec l’Argentine, ce n’est pas si mal dans le fond. Cette attitude court-termiste pourrait leur réserver de mauvaises surprises car l’Argentine a de plus en plus pu compter sur la Chine dans le passé. Ce qui signifie que leur « chantage » pourrait tourner court.

 

En cas de défaut, la Chine au tournant ?

Concernant le dossier argentin et ses délicieuses complexités, les opérateurs chinois semblent, pour l’heure, avoir démontré davantage de clairvoyance que leurs homologues occidentaux. En témoigne notamment leur attitude prudente, dès le mois d’août 2019, face aux importateurs argentins. Ces derniers ont vu les délais de paiement dont ils bénéficiaient jusque-là être sévèrement rabotés. Dans certains cas, plus aucune facilité de paiement n’était accordée. Il fallait payer rubis sur l’ongle avant d’importer. Cette restriction s’explique par le fait que les assureurs chinois (dont la plupart appartiennent au secteur public) avaient, il y a près d’un an déjà, augmenté le coût de leurs polices en ce qui concerne les opérations commerciales avec l’Argentine[47].

On rappellera qu’à la même époque (en juillet 2019 pour être plus précis), l’Argentine était encore considérée comme stable par le FMI qui n’excluait toutefois pas un évènement de crédit. Le FMI estimait qu’en dépit de « faiblesses mis en lumière, la dette argentine était soutenable mais pas avec une grande probabilité »[48]. L’auteur de ces lignes ne disposant pas d’un dictionnaire de novlangue (niveau Grand Initié) pour décoder ce type d’abstractions lyriques, il se bornera simplement à constater qu’avec le recul, l’analyse des compagnies d’assurance chinoises s’avère plus cohérente que celle du FMI. Apparemment, les acteurs chinois sont mieux informés que le FMI des évolutions économiques de l’Argentine. C’est sans doute parce que Pékin a développé une intense collaboration économique avec Buenos Aires au cours des 20 dernières années.

Si l’Argentine devait, à l’avenir, se déclarer en défaut de paiement, il n’est pas sûr qu’elle ne puisse pas compter sur le soutien actif de la Chine. Pour s’en convaincre, on scrutera avec intérêt les prêts consentis à l’Argentine par le gouvernement chinois. L’Argentine a reçu en provenance de la Chine 13,5 milliards de dollars de prêts pour des travaux d’infrastructure et 3 milliards pour le secteur de l’énergie[49]. Ces prêts ont l’avantage d’avoir été consentis pour doter l’Argentine d’infrastructures qui permettront au pays de dégager de la croissance à l’avenir et donc d’engranger des rentrées fiscales permettant de rembourser la dette. On mentionnera, dans un souci de précision, que la dette à l’égard de la Chine équivaut à un peu plus de 5,5% du volume de la dette argentine. Pour la Chine, ces fonds prêtés ne représentent que 0,5% des réserves de change de la Chine.

Le soutien financier de la Chine à l’égard de l’Argentine pourrait donc s’intensifier à l’avenir. Les Argentins seraient alors en mesure de se procurer sans trop de problèmes les précieux billets verts tant convoités par un autre canal que la finance de marché occidentale. De surcroît, « les prêts de la Chine à l'Amérique latine sont également géopolitiques, selon l'économiste Ariel Slipak, qui a fait valoir que les entreprises chinoises cherchent à accéder aux principales ressources primaires et espèrent sécuriser les marchés de leurs produits. La Chine s'adapte aux caractéristiques politiques de chaque pays et sait faire preuve de souplesse. Les Chinois passent par une phase d'apprentissage et apprennent donc à s'insérer dans la région »[50]. Nul doute, dès lors, qu’en cas de difficultés du partenaire argentin, les Chinois sauront, dans ces conditions, faire preuve de davantage de patience que les investisseurs occidentaux.

Pour l’instant, seul le FMI semble conscient de l’importance grandissante de la Chine en Argentine et du grand potentiel économique de cette dernière[51]. Voilà pourquoi sans doute même les organes de presse nationaux opposés à l’administration Fernández soulignent le soutien répété du FMI et de sa directrice générale, Kristalina Georgieva, au gouvernement face à ses créanciers privés[52]. Si dans les semaines qui viennent, la confrontation entre BlackRock et Buenos Aires se conclut par un défaut de paiement, la Chine aura donc les coudées franches en Argentine[53].

 

La sagesse populaire veut, en effet, qu’à force de tirer sur une corde, on peut finir par la casser…

 

[1] Carmen M. Reinhart, THIS TIME IS DIFFERENT CHARTBOOK : COUNTRY HISTORIES ON DEBT, DEFAULT, AND FINANCIAL CRISES, NATIONAL BUREAU OF ECONOMIC RESEARCH, Working Paper 15815, mars 2010, p.16 et interview de Xavier Dupret in La Libre Belgique, édition papier du 19 avril 2020.

[2] Ley 26.984 Pago Soberano. Reestructuración de Deuda (spécialement les articles 7 et 9). Date de sanction : 10 septembre 2014. Date de promulgation : 11 septembre 2014. Boletín Oficial de la República Argentina, Url : https://www.boletinoficial.gob.ar/detalleAviso/primera/10530398/null. Date de consultation : 15 septembre 2014.

[3] Ces éléments de nature tant objective que subjective auront malheureusement échappé au rédacteur de l’article du Monde (édition en ligne du 23 mai 2020) : L’Argentine à nouveau en défaut de paiement, Url : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/05/23/l-argentine-a-nouveau-en-defaut-de-paiement_6040501_3210.html.

[4] Ámbito Financiero, édition mise en ligne du 22 avril 2016.

[5] La Nación, édition mise en ligne du 9 juillet 2020.

[6] República argentina, Presentación gráfica de la deuda, Últimos Datos - Presentación Gráfica de la Deuda al IV Trimestre 2019, Url : https://www.argentina.gob.ar/economia/finanzas/presentaciongraficadeudapublica. Date de consultation : 8 juillet 2020.

[7] Un point de pourcentage est une unité utilisée pour désigner la différence arithmétique entre deux pourcentages. Autrement dit, les points de pourcentage sont systématiquement utilisés pour comparer deux pourcentages différents. Par exemple, passer de 7 à 10% est une augmentation de 3 points de pourcentage, et non de 3%.

[8] Banque mondiale, juillet 2020.

[9] Banque mondiale, juin 2020.

[10] INDEC, Informes Técnicos / vol. 3 n° 174, septembre 2019, p.14.

[11] Diario26, édition mise en ligne du 6 octobre 2014.

[12] Alejandro Bercovich, Alejandro Rebossio, Estoy verde : Dólar, una pasión argentina, Ed.Aguilar, Madrid, 2013, p.112.

[13] Banque mondiale, mai 2020.

[14] Eduardo Anguita, La patria pensada. El último tramo del gobierno de Cristina, Ed. Aguilar, Madrid, 2014, pp.154-155.

[15] La Nación, édition mise en ligne du 15 janvier 2014.

[16] Hanke-Krus World Hyperinflation Table, Cato Institute, mai 2013, Url : https://www.cato.org/sites/cato.org/files/pubs/pdf/hanke-krus-hyperinflation-table-may-2013.pdf. Date de consultation : 7 juillet 2020.

[17] Tax Justice Network cité par Alejandro Bercovich et Alejandro Rebossio, op.cit, p.135.

[18] Calculs propres basés sur la base de “República argentina, Presentación gráfica de la deuda, Últimos Datos - Presentación Gráfica de la Deuda al IV Trimestre 2019” (Ibid.)

[19] Ámbito Financiero, édition mise en ligne du 15 janvier 2020.

[20] Perfil, édition mise en ligne du 25 novembre 2019.

[21] Pour mémoire, le service de la dette est la somme que l'emprunteur doit honorer pour rembourser sa dette, capital inclus. La charge de la dette, par contre, ne désigne que le poids des seuls intérêts.

[22] Banco Central de la República Argentina (BCRA), Mercado de cambios, deuda y formación de activos externos 2015-2019, mars 2020, p.4.

[23] BCRA, ibid.

[24] Mario Damill, Roberto Frenkel, Martín Rapetti, La deuda argentina : Historia, default y reestructuración, Centro de Estudio de Estado y Sociedad (CEDES), Buenos Aires, abril 2005, p.15.

[25] República argentina, Presentación gráfica de la deuda, Últimos Datos - Presentación Gráfica de la Deuda al IV Trimestre 2019, op.cit.

[26] Mario Damill, Roberto Frenkel, Martín Rapetti, ibid.

[27] República argentina, Presentación gráfica de la deuda, Últimos Datos - Presentación Gráfica de la Deuda al IV Trimestre 2019, ibid.

[28] Banque mondiale, mai 2020. Calculs propres.

[29] Eric Toussaint, L’Argentine : en pleine crise de la dette, 9 décembre 2019, Url : https://www.cadtm.org/L-Argentine-en-pleine-crise-de-la-dette. Date de consultation : 11 juillet 2020.

[30] Source : Marketsinsider, (Url : http://markets.businessinsider.com/commodities/soybeansprice). Date de consultation : 12 juillet 2020.

[31] Alberto Müller (avec la collaboration d’ Agustín Benassi), Default y reestructuración : ¿Cuál fue la real quita de la deuda pública argentina ?, Centro de Estudios de la Situación y Perspectivas de la Argentina (CESPA), Facultad de ciencias económicas, Universidad de Buenos Aires (UBA), DOCUMENTO DE TRABAJO Nro. 32, mars 2013, ISSN 1853-7073, p.20.

[32] Finacial Times, édition mise en ligne du 17 avril 2020.

[33] Financial Times, édition mise en ligne le 30 août 2019 et El Diario, édition mise en ligne du 8 juillet 2020.

[34] Scott Squires (Bloomberg), Los cuatro puntos que dificultan la negociación de la deuda argentina, Infobae Económico, édition mise en ligne du 25 juin 2020. Calculs propres.

[35] El Diario, édition mise en ligne du 8 juillet 2020.

[36] La Nación (Chili), édition mise en ligne du 13 juillet 2020.

[37] Infobae Económico, édition mise en ligne du 9 juillet 2020.

[38] BlackRock, Introduction to BlackRock, Url : https://www.blackrock.com/sg/en/introduction-to-blackrock. Date de consultation : 14 juillet 2020.

[39] Infobae Económico, édition mise en ligne du 9 juin 2020.

[40] Infobae Económico, édition mise en ligne du 20 mai 2020.

[41] Ámbito Financiero, édition mise en ligne du 29 juin 2020.

[42] Fonds Monétaire International (FMI) cité in Ámbito Financiero, édition mise en ligne du 24 juin 2020.

[43] Carmen M. Reinhart, op.cit, p.16.

[44] Infobae Económico, édition mise en ligne du 14 juillet 2020.

[45] Note technique du FMI résumée et citée par El Cronista, édition mise en ligne du 20 mars 2020. Url : https://www.cronista.com/economiapolitica/FMI-Argentina-necesita-un-alivio-en-su-deuda-de-hasta-us-85.000-millones-en-la-proxima-decada-20200320-0052.html. Date de consultation : 13 juillet 2020.

[46] International Monetary Fund, Argentina, TECHNICAL ASSISTANCE REPORT—STAFF TECHNICAL NOTE ON PUBLIC DEBT SUSTAINABILITY, IMF Country Report No. 20/83, p.3.

[47] La Voz del Interior, édition mise en ligne du 22 août 2019.

[48] International Monetary Fund, Argentina, IMF Country Report No. 19/232, July 2019, pp. 20 et 45.

[49] Fermín Koop, Crisis argentina desafía el repago de los préstamos chinos, 16 octobre 2019, Url : https://dialogochino.net/es/clima-y-energia-es/30864-crisis-argentina-desafia-el-repago-de-los-prestamos-chinos/. Date de consultation : 13 juillet 2020.

[50] Ibid.

[51] El Economista, édition mise en ligne du 15 juin 2020.

[52] Clarín, édition mise en ligne du 14 juin 2020.

[53] Notre propos n’évoque qu’un cas de figures, celui correspondant à un accroissement de l’activité de prêts en Argentine de la part de la Chine. Il va sans dire que le poids de l’Empire du Milieu en Argentine serait accru si Pékin décidait de subsidier en dollars la consommation des ménages et des pouvoirs publics en Argentine. La majeure partie des importations de services et de biens auxquelles cette consommation donnerait lieu profiterait, en effet, à la Chine au fur et à mesure de sa montée en gamme. De plus, l’attrait géopolitique en faveur de Pékin garantirait, dans ces conditions, à la Chine de compter sur un allié de poids en Amérique latine. L’Argentine est, en effet, un des piliers du Mercosur et un acteur d’importance mondiale pour ce qui est de la production d’aliments. Le pays produit, en effet, de la nourriture pour 440 millions d’habitants (soit 10 fois sa population nationale).


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3 réactions à cet article    


  • popov 20 juillet 08:46

    S’appeler Dupret quand on est économiste et qu’on écrit un article sur la dette d’un pays, ça ne s’invente pas.


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 20 juillet 08:48

      Quelle est la différence entre un peso argentin et un dollar aujourd’hui ?

      Réponse : 1 dollar.


      • Spartacus Lequidam Spartacus 21 juillet 09:59

        C’est beau c’est simplifications.

        L’économie Argentine a été sous Kirtchner

        comme celle de la France actuellement, celle de Hollande et Macron, une économie étatiste de favoritisme

        Mauricio Macri a eu a gérer les bombes a retardement de Kirtchner des favorisés frustrés de l’étatisme. (Comme ça arrivera en France).

        Sans compter que pour se faire élire il a du lai

        -Un pays qui ne payait plus ces dettes et en procès avec ses créanciers, sans aucune marge de manoeuvre.

        -Une population formatée au marxisme par les intellos gauchistes, sur-fonctionnarisée, gavée de l’argent de l’état qui croyait que l’état est un arbre magique a pognon.

        -Le socialisme, 144eme pays sur l’indice des libertés. 70eme dans la corruption.

        -Le pays des charges sociales les plus élevées du monde.

        Il a du augmenter l’électricité de 500%,pour simplement vendre au prix de production.

        Virer 25 000 faux-fonctionnaires fictifs (sans bureau ou présence physique). Il aurait du en virer 1 million s’il avait eu le courage d’y mettre les faux fonctionnaires fictifs mais qui pointaient quand même pour assainir le pays.

        -Négocier avec les créanciers des impayés.

        -Mais il n’avait pas prévu que le tissus économique privé était aussi Marxiste que les fonctionnaires et que toutes les boites encore debout avaient des marchés truqués avec l’état en donnant des pots de vin aux fonctionnaires.

        Et que les plus riches étaient des socialistes, ils du préféraient Kristcher car elle acceptait les réductions d’impôt contre des virements directs sur son compte.

        -Et le pire sa coalition l’a trahi quand il n’ont pas été arrosé.

        L’argentine est foutue, comme la Grèce, l’Italie, l’Espagne, la France dans quelques années devraient suivre aussi.

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