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L’arrogance de la pédagogie du boudoir ou la revanche de la philosophie du comptoir

L’arrogance de la pédagogie du boudoir ou la revanche de la philosophie du comptoir

Le philosophe de salon Bernard-Henri Lévy l’a décrété : le mouvement des « Gilets Jaunes » serait l’étendard d’un « poujadisme », l’action du président de la République serait, quant à elle, courageusement dévolue au « combat contre les populismes ». L’on pardonnera, tout d’abord, l’approximation historique au philosophe qui ne contrôle que superficiellement ses sources. Au-delà des simplifications excessives de langage, le poujadisme renvoie, pour l’essentiel, à l’émergence d’un parti politique de la IVe République. Largement tributaire de son créateur que fut Pierre Poujade, l’Union et fraternité française se proposait centralement de défendre les intérêts des artisans et des commerçants face à des dispositions fiscales jugées défavorables, non sans avoir dérivé vers des postures racistes et antisémites dans le cadre de la guerre d’Algérie. L’on ne pardonnera pas, ensuite, l’indécence morale du philosophe qui a pu se prévaloir, en d’autres temps, d’avoir instauré la démocratie libyenne avec les bienfaits que l’on connait…

Il eût simplement été préférable, comme souvent, que la retenue s’impose. Il eût été simplement raisonnable que le philosophe s’efforce de prendre la mesure des revendications de ceux qui arboraient, ce samedi 17 novembre 2018, un gilet jaune. Or si elles étaient multiples, elles ne se limitaient pas à des postures catégorielles ni ne se réduisaient à des invocations fiscales. Elles traduisaient, tout au moins dans les cortèges parisiens, une exigence d’équité vis-à-vis des décisions de politique nationale et vis-à-vis du fonctionnement du gouvernement représentatif. Elles n’obéissaient à aucune injonction partisane, diverses sensibilités politiques semblant se côtoyer dans ce même élan contestataire. Surtout, il eût été décent que le philosophe de villas comprenne que ces manifestants condamnaient au premier chef l’insupportable paupérisation d’une partie de la population française. Mais il n’est que la victime, parmi d’autres, de l’impensé produit par un certain libéralisme. Ce dernier tend à assimiler la liberté au progrès, excluant ainsi ceux qui ne peuvent jouir de cette liberté et qui se trouvent consécutivement associés à la réaction, dès lors qu’ils ne souscrivent pas à cette direction prétendument vertueuse de l’histoire.

Pire, le philosophe du plateau se prévaut de ses propres turpitudes. Il peut en effet apparaître que le soi-disant poujadisme des « gilets jaunes » n’est que la conséquence du populisme particulier du président de la République, lui-même affublé de l’habit de pourfendeur des populismes. Le prêcheur Emmanuel Macron, alors candidat à la présidence de la République, n’a pas cessé d’invoquer un « Peuple de France » qu’il fallait réconcilier avec son projet collectif et ses représentants politiques. Ce processus pacificateur devait avant tout, avec ses accents guizotistes, emprunter une voie entrepreneuriale érigeant l’électeur en client responsable, invité à choisir la « start-up » France comme horizon d’une nation délestée de ses oripeaux conservateurs. L’érodé bipartisme français devait ainsi trépasser, le sclérosé syndicalisme français devait être subtilement mis à terre. Tout devait concourir à placer le « Peuple de France » sur la voie bienheureuse du chemin consumériste du politique, aménageant l’ultra-libéralisme économique, grossièrement camouflé par un solidarisme congédiant la solidarité de l’intervention étatique. Ici et là gît le service public à la française.

Il ne pouvait être qu’insupportable au philosophe du décolleté, que ce « Peuple de France » s’écarte du tracé qu’il devait suivre au nom de cette révolution restauratrice de l’ordolibéralisme. Il ne pouvait être perceptible aux yeux du journaliste de la coulisse, trop heureux de centrer quelque peu – et pour une fois – l’attention par ses propos opportunément condescendants. Il ne s’agit, au fond, que d’un mouvement populaire, qui sous couvert d’une augmentation du prix du carburant, s’émeut des conditions économiques et sociales dans lesquelles vit une large frange du « Peuple de France ». Il ne s’agit, au fond, que d’une réaction du « Peuple de France », elle-même imputable à une orientation politique qui ostracise le peuple réel du destin national.

Victimes de la révolution coperno-macronienne, il semble que le parlementarisme et le peuple réapparaissent et se repaissent de l’idéologie concurrentielle du macronisme. À la faveur de l’affaire Benalla, symbole de l’audace individuelle, le parlementarisme et sa vocation oppositionnelle se revigorent et repoussent heureusement le projet de loi constitutionnelle destiné à les rabaisser. Le mouvement des « gilets jaunes » n’est-il d’ailleurs pas le résultat de la liquidation en marche – de l’« ubérisation » – des corps intermédiaires dont Tocqueville avait pourtant indiqué qu’ils constituaient la socialisation nécessaire des initiatives individuelles ? Il n’est donc pas étonnant que les manifestants aient voulu directement accéder au palais de l’Élysée, sans porte-voix déclaré. À la faveur, enfin, du dysfonctionnement marketing de la majorité présidentielle, le « Peuple de France », consortium de clients politiques, fait part, en tant que consommateur, de son immense insatisfaction. Il exhorte la représentation politique à le considérer comme une pluralité d’êtres humains dont le niveau de souffrance doit être pris à la mesure de son intolérable puissance.

Ainsi, l’arrogante pédagogie du pouvoir, soutenue par les philosophes du boudoir, s’est évertuée à placer un voile sur une stratégie d’inertie politico-économique que la sage philosophie du comptoir, revêtant un jaune de circonstances, s’efforce de lever.


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5 réactions à cet article    


  • Taverne Taverne 20 novembre 11:07

    N’écoutez pas ces élites. Pour elles, les Révolutionnaires de 1789 étaient des poujadistes ! Lisez ces articles inclus dans notre Constitution et issus de la Déclaration de 1789) :

    Art. 14. « Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée. » 

    Art. 15. « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration. » Ce n’est pas à Bercy de nous commander !

    Placardons nos droits partout pour faire taire les accusateurs qui traitent les Citoyens de poujadistes !


    • Buzzcocks 20 novembre 11:25

      Y a quand même des vidéos qui trainent avec des gilets jaunes demandant à des automobilistes de retourner dans leurs pays.... Donc oui, y a quand même quelques relents poujadistes/lepenistes dans « certains » gilets jaunes.

      Après plus personne n’écoute BHL depuis un moment...


      • Paul Leleu 20 novembre 19:25

        @Buzzcocks

        oui... BHL est une ordure philosophique dont on se fiche... ce n’est pas le problème.

        le problème, c’est que d’habitude les usagers sont une victimes collatérale de l’action... là, les usagers sont la cible de l’action... sur les barrages, ça peut amener vite des tensions.

        il me semble qu’il faut faire évoluer le mode opératoire. C’est les flux capitalistes et l’état bourgeois qu’il faut viser... pas les automobilistes et les citoyens ordinaires qui galèrent aussi...

        mais bon, sur le fond des revendications, je soutiens les gilets-jaunes. Mais la forme d’action doit impérativement évoluer. Il ne faut pas que ça se transforme en « milice du rond-point ».


      • baldis30 20 novembre 19:51

        bonsoir

         article remarquable ... un point de vue à ne pas oublier ..


        • Xenozoid Xenozoid 20 novembre 19:54

          en parlant simple ,y’a pas un con pour relever l’autre

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