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L’énigme Duprat, l’homme qui « inventa » (et enfuma ?) le Front National

Il y a quarante ans périssait dans un attentat à la bombe François Duprat, intellectuel considéré comme l'idéologue de référence de l'ultra-droite française depuis les années 60. La découverte (tardive, je vous l'avoue) de l'essai signé Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard sur le parcours du bonhomme, est un pur régal, une excellente surprise même. Les auteurs retracent sa vie, sans préjugés ni parti pris, dans le contexte de l'avant et après-mai 68. On y retrouve les groupes anti-communistes, pro-OAS, anti-gauchistes, Occident, Ordre Nouveau et tout le tralala que chacun connait de cette époque, du côté de l'extrême-droite.

Après la lecture du récit, qui se conclut par la voiture piégée de Duprat, un beau matin de 1978 alors qu'il partait rejoindre ses élèves de collège où il enseignait l'histoire-géographie, plusieurs constatations s'imposent. Parfois, il s'agit de confirmations. Surtout, l'analyse du cas Duprat permet de comprendre biens des choses sur le mode de fonctionnement des "extrêmes", de droite comme de gauche, de 1945 à nos jours.

1- Des militants issus de familles culturellement de gauche

Oui, Doriot et Déat n'ont rien inventé avant-guerre. Ce sont souvent des transfuges de la gauche socialiste qui formatent, théorisent et organisent les mouvements d'extrême-droite. Duprat venait d'une famille SFIO de Bayonne, père résistant et frère maire-adjoint (plus un cousin rugbyman en équipe de France). Chez lui, on fréquentait davantage les loges philosophiques que les églises. Il a goûté au trotskysme et au maoisme. Le nationalisme, c'était pour lui une force sociale, s'inspirant des conquêtes sociales de l'Italie fasciste (droit du travail, congés payés etc.). L'ordre et l'autorité au service de la justice sociale. Ses compagnons d'alors au quartier latin avaient aussi des origines très à gauche : Madelin (père cégétiste), Devedjian (fils d'immigré arménien)... Les gens de "droite" n'ont, par définition, pas de culture militante et descendent rarement dans la rue. Ce sont les "transfuges" qui assurent propagande et militantisme.

2- Une fascination pour tous les nationalismes, y compris africains et arabes, et l'antisionisme

Duprat a séjourné au Congo puis dans les pays arabes. Il a soutenu le Baas, un nationalisme arabe et laic. Il soutenait les nationalistes... chez eux, en sommes. Sauf un, celui d'Israel. Car Duprat a réintroduit le vieux concept de l'antisémistisme au sein de l'ultra-droite, qui tombait en désuétude dans les années 60, fin de guerre d'Algérie oblige. Il fait parti de ceux qui ont diffusé le poison négationniste et révisionniste dans des milieux où pourtant végétaient d'anciens résistants au nazisme (Roger Holleindre). Le fruit d'une réflexion tordue ou un choix stratégique imposé par une main invisible ? Nous y reviendrons.

3- Des services secrets omniprésents et actifs

C'est le point le plus sensible. Duprat était à la fois un indicateur de police, un agent de la DST (en Afrique notamment), peut-être de la CIA voire même... du KGB. Un jour, tabassé et dépouillé par des gauchistes proche de Krivine devant la Sorbonne, ses agresseurs trouvent dans ses papiers... la carte d'un colonel soviétique ! Agent multiple, qui mangeait à toutes les sauces, ou qui calculait ses coups. Duprat était un homme très intelligent, de grande culture, qui pratiquait la manipulation avec dextérité.

Tous les mouvements extrémistes, d'Occident au GUD, étaient sous contrôle parfait des services de renseignement. Ils servaient ainsi à la lutte anti-syndicalistes, en complément aux exactions du fameux SAC (service d'action civique). A l'ultra-gauche, même topo : de l'entrisme, des indicateurs... En partant du principe que ces "militants de la radicalité" étaient encadrés par les pouvoirs publics il y a quarante ans, on voit mal pourquoi il n'en serait pas de même aujourd'hui, avec les islamistes par exemple. Le cas de cet imam salafiste marseillais expulsé vers l'Algérie il y a quelques temps est d'ailleurs troublant : il clamait qu'il avait toujours collaboré avec la police française !

Dans le contexte actuel du terrorisme, chacun s'interrogera sur l'efficacité et le caractère de ces pratiques...

4- Des thématiques qui dépassent le clivage gauche-droite

Duprat est le concepteur de l'anti-immigrationisme de l'ultra-droite des seventies. Avant, il s'agissait surtout d'anti-communisme. "Un million d'immigrés= un million de chômeurs français", çà vient de lui. C'est difficile à comprendre aujourd'hui, dans notre France consensuelle paradis de la diversité, mais à l'époque la quasi-totalité de nos compatriotes étaient hostiles à l'immigration économique, y compris au PCF, très patriote à l'époque. En témoigne cette vidéo sur la campagne électorale de 1981 (meeting de Georges Marchais) :

https://www.youtube.com/watch?v=sCfVkATt1vs

Objectons que dans beaucoup de pays européens (à l'est surtout), le souverainisme et l'hostilité aux migrants font consensus...

5- Rendre infréquentable le patriotisme

De nationalisme, on glisse vers le patriotisme et tout ce qui touche au souverainisme. Avec la construction de l'Europe des banques et du libre-échange, il fallait casser identités nationales et cultures communes pour diviser le peuple en masse de consommateurs abrutis et égocentriques. Le communisme et le gauchisme discrédités (crise des régimes d'Europe de l'est, khmers rouges...), il fallait achever l'ultra-droite ou l'empêcher d'accéder aux affaires. D'où le venin révisioniste et l'antisionisme diffusés par notre Duprat, agent multi-fonction, qui confessait à ses élèves qu'il faisait de la politique pour se divertir... et pas seulement. 

La création du Front National entrait dans ce cadre : créer un part de masse, anti-tout, pour constituer une force électorale permettant d'accéder à des places, sans viser le pouvoir réel. Pour les services de renseignement, le fichier des adhérents était utile, et permettait de recenser les activistes. Pour le pouvoir, le parti permettait de grignoter le PCF tout en discréditant le nationalisme républicain, où Barrès se retrouvait dans le même sac que Pétain. Un rôle multifonctions, à l'image de l'oeuvre de François Duprat.

Il est mort, donc, violemment. Comme Pierre Goldman à gauche, comme d'autres à cette époque de la guerre froide. Ses assasins potentiels étaient nombreux, et n'ont jamais été retrouvés. Son parcours nous sert de leçon pour comprendre à quel point les manipulations sont monnaie courante au sein des extrêmes, et que le hasard tient peu de place. Appliquons le cas Duprat à la situation actuelle, des antifas aux femen en passant par les "indigènes de la république" et les salafistes : laxisme, tolérance ou calcul contrôlé des pouvoirs publics ? il ne s'agit pas de complotisme mais de lucidité, l'extrémisme a toujours son utilité pour le système...

Source de l'article : Duprat, l'homme qui inventa le Front National, de N.Lebourg et J.Beauregard, Denoel, 384 p. , 2012

 


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3 réactions à cet article    


  • Jean-Yves TROTARD Jean-Yves TROTARD 18 avril 13:05

        Quoi ? Le FN serait un parti de barbouzes crée par l’ appareil d’Etat ?


    • V_Parlier V_Parlier 18 avril 16:37

      @Jean-Yves TROTARD
      Je n’irais pas si loin. Disons que pour Mitterrand ça a été utile de faire un peu de pub (même négative) pour JMLP afin de lui faire siphonner les voix du RPR. Mais lorsque ce parti s’est réorienté (du moins dans sa communication) vers des positions plus réalistes et équilibrées, ça a commencé à poser un vrai problème à ceux qui jouaient dans la cour des grands.


    • V_Parlier V_Parlier 18 avril 16:32

      Assez intéressant. Avec suffisamment de recul au delà des traditionnels et banals « les extrêmes c’est pas bien ». Je remarque une phrase : « Son parcours nous sert de leçon pour comprendre à quel point les manipulations sont monnaie courante au sein des extrêmes » -> Principalement la manipulation des extrêmes par ceux qui prétendent ne pas en être et les combattre. C’est le cas le plus courant, même si j’admets que les extrémistes doivent aussi se créer des épouvantails au sein de leurs adversaires (il y a quelques exemples tellement caricaturaux aujourd’hui, dont ceux donnés dans l’article, que c’est bien possible).

      Mais soutenir discrètement les vrais extrêmes pour discréditer et diviser les souverainistes ou autres courants d’oppositions légitimes, ça a toujours fait partie du plan des « politiquement corrects », autrement dit : les puissants du moment.

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