• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > L’homme antique et l’homme moderne

L’homme antique et l’homme moderne

   L’homme antique et l’homme moderne ont des rapports radicalement différents au monde. Il est illusoire d’affirmer que la crise morale qui secoue le monde actuel, et dont le pape Pie IX rendait déjà compte dans son Syllabus il y a cent cinquante-cinq ans, repose sur des causes conjoncturelles, récentes. Le mal vient de plus loin. C’est toute la modernité qui génère des sentiments de trouble et de détresse chez les individus, et il n’y a pas de meilleur moyen de s’en rendre compte qu’en comparant la posture caractéristique de l’individu moderne et celle de l’homme antique face à leurs environnements quotidiens respectifs. 

 

Il ne savait comment échapper à cette angoisse.

Fiodor Dostoïevski, Crime et Châtiment

Chacun restait à sa place, situation terriblement humiliante. Ses aspirations, ses peurs, ses angoisses s’épanouirent, se déployèrent, l’engloutirent, lui paralysèrent la langue.

Philip K. Dick, Le Maître du Haut Château

 

   Notre rapport au monde est déterminé par la société au sein de laquelle nous évoluons. La liberté du sujet est infime dans ce domaine. Placé dans telle société, je me sentirai libre, maître de mon avenir et de mon destin. Placé dans telle autre, je me recroquevillerai comme une fleur marine tirée hors de l’océan.

   Qu’est-ce que l’homme antique ? C’est avant tout un homme libre. Pas de Dieu au-dessus de sa tête, un régime politique âpre et réaliste, fondé sur la domination des choses et des hommes, et non sur la régulation des émotions populaires. L’homme antique veut être libre, il est conscient de sa valeur, il jette un regard de mépris sur le monde, celui-ci n’est qu’un moyen d’assouvir ses désirs et de déployer l’ensemble de sa nature. L’homme moderne a honte de ses désirs. Alcibiade, l’élève de Socrate, « menait la vie la plus voluptueuse, et affectait le plus grand luxe : il passait les journées entières dans la débauche et dans les plaisirs les plus criminels ; il s'habillait d'une manière efféminée, paraissait dans la place publique traînant de longs manteaux de pourpre, et se livrait aux plus folles dépenses » (Plutarque, Vie d’Alcibiade, 16). L’homme moderne ne conçoit même plus la notion de noblesse. Il est assoiffé de plaisirs et de jouissance, mais il se cache, il rabaisse les aspirations de son cœur à la mesquinerie des plaisirs que la société veut bien lui allouer. L’homme antique était habité par la flamme de l’idéal, les jouissances mesquines ne l’intéressaient pas, à l’image d’Alexandre, qui, maître du monde, ne pensait qu’à se battre, dont le corps était couvert de cicatrices, qui admirait Homère, qui était chaste, fidèle à ses épouses légitimes et à son amant Héphaistion, et dont Plutarque nous dit : « Il fit connaître dès son enfance qu'il serait tempérant dans les plaisirs ; impétueux et ardent pour tout le reste, il était peu sensible aux voluptés et n'en usait qu'avec modération : au contraire, l'amour de la gloire éclatait déjà en lui avec une force et une élévation de sentiments bien supérieures à son âge » (Vie d’Alexandre, 6). L’homme antique ne se conforme pas à des notions prédéfinies du bien et du mal. Il est lui-même la mesure du bien et du mal.

   Maintenant, qu’est-ce que l’homme moderne ? Sortons dans les rues d’une grande ville et examinons nos sentiments, notre ressenti. L’homme antique paradait sur le forum, à moitié nu, et son cœur se gonflait à la vue des temples scintillants, des autels fumant de la graisse des sacrifices, des parois de marbre recouvertes des dépouilles des armées vaincues. L’homme moderne se faufile piteusement entre des ombres, sur du goudron, dans le vacarme des voitures et des mobylettes. Pour analyser le ressenti de l’homme moderne, rien n’est plus éclairant que d’étudier l’œuvre de deux des plus grands romanciers de notre âge : Fiodor Dostoïevski et Philip K. Dick. Les personnages de Dostoïevski, de Dick, sont écrasés par leur environnement. Loin d’imprimer leur marque à leur entourage, ils sont complètement soumis à leurs émotions, hypersensibles, paranoïaques, épileptiques, etc. Ce sont des petits fonctionnaires, enfermés dans un environnement mesquin, en butte à l’hostilité de leurs supérieurs, à l’agressivité de leurs compagnes, à des soucis insolubles d’argent, de famille, de santé, etc. Le monde dans lequel ils vivent les rend fous, les fait basculer dans le délire, dans le crime.

   Je lis beaucoup d’auteurs sur internet. À les en croire, notre société est en proie à un malaise généralisé, sur le point de basculer dans une révolte violente et légitime. Deux coupables : Emmanuel Macron et l’Union Européenne. Mais notre mal ne date pas d’hier. Je crois qu’il est même possible de déterminer assez précisément le point de basculement. Je me souviens que Roland Barthes avait intitulé une étude sur Voltaire : « Le dernier des écrivains heureux ». On connaît la phrase de Talleyrand : « Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c'est que le plaisir de vivre. » La génération où tout bascule, c’est la génération qui naît vers 1820. Par une étrange coïncidence, Dostoïevski, Flaubert et Baudelaire sont tous trois nés la même année, en 1821. On trouve chez tous les trois, à des degrés divers et selon les formes d’expression qui leur sont propres, un même rejet viscéral pour la société industrielle naissante, issue des ruines de l’Ancien Régime. En art, ils ont été les fossoyeurs du romantisme. Les premiers, ils ont compris que le monde avait changé, qu’un ver s’était glissé dans le fruit, que quelque chose de suspect couvait dorénavant sous la surface des bonnes mœurs et des bonnes manières. Un spectre hante le monde moderne. Tous sont atteints, nul n’est épargné. La candeur et la virilité de l’homme antique nous sont devenues aussi inaccessibles que les palais engloutis de l’Atlantide, et nous n’avons même plus la grandeur d’âme nécessaire pour les regretter.


Moyenne des avis sur cet article :  2.83/5   (6 votes)




Réagissez à l'article

7 réactions à cet article    


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 6 novembre 09:44

    Entre l’homme antique (libre) et l’homme moderne (occidental), il y a eu la joyeuseté de la féodalité, une sorte d’organisation mafieuse d’état et le pouvoir absolu de garçons aussi sympathiques que Charles-Quint et Louis XIV qui aimaient beaucup s’amuser à raser des villes.

    Que je sache, Flaubert, Dostoïevski et Baudelaire, s’il est vrai qu’ils avaient sur la société humaine des regards désespérés, n’en étaient pas pour autant nostalgiques d’un passé que vous idéalisez autant que le faisait John Milton dans « le pardais perdu ».


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 6 novembre 11:27

      @Séraphin Lampion

      Pour ce qui est de Baudelaire, s’il rejetait en effet « les Lumières », « la Révolution », « la démocratie » et « la tyrannie de l’opinion publique », ce n’était pas pour restaurer un idéal antique, mais pour s’aligner sur une sorte de mysticisme professé par Joseph de Maistre qu’il admirait, à travers un catholicisme aristocratique et mystique et dandy en totale contradiction avec les fulgurances païennes des « Fleurs du mal ». 


    • Kapimo Kapimo 6 novembre 22:13

      @Séraphin Lampion
      « le pouvoir absolu de garçons aussi sympathiques que Charles-Quint et Louis XIV qui aimaient beaucup s’amuser à raser des villes ».
      Alors qu’aujourd’hui, avec Churchill-Roosevelt à Dresde, et Truman à Hiroshima ou Bush à Fallouja, on ne s’amuse plus, on rit aux éclats à s’en faire péter les cotes...


    • Étirév 6 novembre 09:50

      A l’époque reculée où l’homme n’avait encore pour mœurs que ses instincts, on avait remarqué combien sa nature le portait à l’opposition, à la contradiction, à la domination.
      C’est pour enrayer ses mauvais instincts que les Mères instituèrent une discipline élémentaire qui est toujours restée depuis dans la société, et qu’on désigne encore par les mots « éducation », « convenance », « savoir-vivre », «  manières comme il faut ».
      C’est cette retenue des mauvais instincts qui fut d’abord la Religion. La connaissance que l’on avait des lois qui régissent la nature humaine avait fait comprendre que l’homme doit être discipliné, « apprivoisé », pourrait-on dire, afin de pouvoir vivre dans la société des femmes, des enfants et même des autres hommes.
      On institua donc une règle de vie commune, dont l’homme comprenait la nécessité, car il s’y soumettait volontairement. C’est dans cette vie calme et bien organisée qu’on élevait son esprit vers la pensée abstraite et qu’on lui donnait les moyens de vaincre les sens dont on sut bientôt que l’usage abusif mène à la folie.
      Dans cette société idéale, l’homme ne s’appartenait pas à lui-même, il était à la vie familiale qui devint la vie sociale, et c’est cela qu’on exprime par le mot civilisé (civis, citoyen, à Rome, était l’homme affilié à la communauté).
      Toutes les communes, toutes les républiques furent primitivement des associations de vie et de travail, sous les auspices d’une Déesse nationale. Et ces républiques ont été puissantes tant qu’un même lien unissait les citoyens entre eux comme des frères, et les unissait avec la Déesse comme avec une Mère.
      La dissolution des Etats, c’est-à-dire le désordre, commença quand certains hommes, troublés par le mauvais esprit qui engendre l’orgueil, voulurent mettre leur personnalité au-dessus des autres, s’affranchir des lois établies et dominer les faibles. Cette révolte fut le commencement de l’erreur sociale, c’est-à-dire de l’injustice.
      L’éducation était encore donnée chez les Gaulois par les grandes prêtresses et prophétesses que les Romains trouvèrent dans la Gaule et dans la Germanie lorsqu’ils allèrent combattre les guerriers de Vercingétorix et d’Arminius.

      (…)

      De toute la terre, partout la douceur de l’Enfant et la poésie de l’Adolescent ont précédé la brutalité de l’homme adulte.

      La femme celte ou la « fille » de Vercingétorix


      • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 6 novembre 10:58

        @Étirév

        à vous lire, on reste étonné du fait que l’homme et la femme puissent se croiser et procréer ensemble, car vous donnez l’impression qu’ils ne sont pas de même espèce et que la femme sensée, raisonnable et rationnelle a toujours eu à se battre contre cet être violent, impulsif et et gorgé de testostérone, incapable de dépasser sa condition bestiale.
        Vous vous trompez de cible et confondez l’ethnologie avec l’idéologie LGBT.


      • rogal 6 novembre 21:50

        Au lieu des tristes ’’petits fonctionnaires" modernes l’Antiquité avait de joyeux esclaves...


        • Kapimo Kapimo 6 novembre 23:35

          Le problème du tableau que vous tracez, c’est qu’il ne montre qu’une petite partie du décor. Durant l’antiquité, il y avait beaucoup beaucoup plus d’hommes accablés de misère matérielle ou en esclavage, que d’hommes capable de faire usage de leur « liberté » et de ne pas subir leur condition : difficile dans ce cas de « déployer sa nature » et de cultiver sa noblesse. Vision très élitiste.

          En même temps, je vous donne partiellement raison.

          Le monde moderne a prétendu mettre l’homme au centre, et le rendre libre et égal en droit par la « démocratie ». On sait que la démocratie est un leurre (les grandes familles ne meurent quasiment jamais), et que le monde moderne a été sauvé par le développement exponentiel de la technique qui a permis de distribuer des prébendes à la masse tout en l’affranchissant progressivement des taches les plus pénibles, prenant ainsi en charge les plus faibles dans la continuité du christianisme. Le monde moderne, ça a d’abord été cela, avant la « liberté », « l’égalité » ou autre « fraternité ». Mais l’homme, étant un animal dont la nature primaire est de convoiter tout ce qui est convoitable, est progressivement devenu obsessif devant la multiplicités des possibles exposés du soir au matin par les innombrables canaux de transmission de l’enviable, bien plus que dans les temps anciens. Cette obsession devient criante lorsque comme aujourd’hui le matérialisme et l’argent ont remplacé tous les totems, lorsque tout ce qui s’apparente à la noblesse et à la générosité gratuite est considéré publiquement comme une faiblesse et ridiculisé dans la lutte de tous contre tous : le temps consacré à la réflexion gratuite et au spirituel, temps qui peut permettre à l’homme de transcender sa condition, est aujourd’hui totalement dévalorisé avec toute la puissance des moyens d’influence contemporains.

          Aux nobles aventuriers libres qui dirigeaient le monde antique, ont désormais succédé une caste d’adorateurs de Mammon aux instincts malsains, qui imposent leur vision étriquée et médiocre à l’ensemble de la plèbe. L’élévation de l’esprit étant normalement le chemin le plus accessible pour le commun des mortels cherchant à améliorer sa condition, il n’est pas étonnant que le dogme de la médiocrité mis en exergue dans le monde moderne laisse un goût amer à tous ceux qui ne sont pas encore décérébrés. 

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON

Auteur de l'article

Laconique

Laconique
Voir ses articles






Les thématiques de l'article


Palmarès