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Accueil du site > Tribune Libre > L’homme, un « consummateur ? » (1)

L’homme, un « consummateur ? » (1)

Je ne sais s’il faut faire coïncider les origines de la guerre, entendue comme conflit organisé, avec la sédentarisation de l’espèce humaine, puis sa généralisation, à l’avènement de l’âge du bronze, avec la constitution de groupes sociaux plus larges. Toujours est-il que si notre espèce (hommes modernes) apparaît il y a de cela environ 120 000 ans (2) les premières traces de guerres ne remonteraient, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’environ 4000 ans, avant notre ère (3). Non pas que la violence fut exempte au sein des groupes humains auparavant, et les traces de quelques massacres collectifs, remontant à plus de 10.000 ans avant JC l’attestent, mais du moins aurait-elle été fort circonscrite et occasionnelle. A cela on peut, sans doute, donner une explication purement démographique (4), mais c’est largement insuffisant, et comme l’indique Pascal Picq, pour évoquer les relations entre Cro-magnon et Neandertal : « Sans nier l’évidence de conflits parfois mortels, il a bien fallu des relations plus pacifiques pour expliquer ces transferts culturels » (5) entre ces deux groupes d’hommes dont ont sait aujourd’hui qu’ils mêlèrent, outre des techniques et savoirs faire, quelques gênes. D’autre part, je n’ai jamais souscris aux thèses extrêmes ; la réalité est toujours plus complexe et plus nuancée que ne l’échafaudent les spéculations, idéologiquement orientée, des philosophes. Ainsi, en la matière, ce n’est ni vers Hobbes et son : « l’homme est un loup pour l’homme », ni en direction de Rousseau avec son mythe du bon sauvage, vers qui il faut se tourner, mais bien du côté de l’éthologie. L’homme, à l’instar de ses cousins panidés, est un animal territorial. Et à la tendance à former des groupes hiérarchisés, à l’instinct d’appropriation et de reproduction, il partage avec les grands singes la conscience de soi, l’art de l’imitation, de se mettre à la place d’un congénère (capacité d’empathie), de manipuler, d’afficher ou de camoufler ses intentions, de mentir, et, aptitude cruciale ; d’être apte à se réconcilier (6). Et plutôt que conjecturer sur un « propre de l’homme » aux contours inconsistants, constatons qu’entre Sapiens sapiens, si mal nommé deux fois sage, et les animaux, comme l’a sans ambiguïté démontré Montaigne dans le chapitre XII du livre 2 des Essais (7), il n’y a pas une différence de nature, mais de degré. Contre Descartes, les libertins érudits sauront s’en souvenir. La science leur donne raison. « Les animaux ont inventé la société. Les humains en ont inventé de nouvelles formes reposant sur l’imaginaire collectif. Charles Darwin et Emile Durkheim ne sont pas contradictoires : ils se complètent » (8).

 
Mais trêve de digressions, et entrons désormais de plain-pied dans les sociétés humaines. Lucrèce un siècle avant notre ère écrivait déjà :
 
« Ce qu’on a sous la main, si nous connaissons
Rien encore de meilleur, suffit à nous combler ;
Mais qu’on découvre alors quelque chose de mieux,
Le nouveau tue l’ancien, nous dégoûte de lui  » (9) 
 
 
Depuis lors, rien de neuf sous le soleil. Et avec l’avènement du capitalisme, la généralisation planétaire du « doux commerce », et le mythe de la « main invisible du marché  » en lieu et place de la volonté divine, nous n’assistâmes qu’à une mise en équation de nos pulsions les
plus primitives – les lois de l’économies singeant en cela les sciences mathématiques (10). Enfin, né dans les années 1980, dernier avatar de nos sociétés post-modernes, le néo-libéralisme ne fit que pousser à son paroxysme, à l’échelle mondiale, la brutalité absurde des rapports sociaux, en la justifiant par la pseudo-science du « darwinisme social », bâtie sur une mécompréhension totale des thèses de l’auteur de « L’origine des espèces par le moyen de la sélection naturelle », pour qui, chez l’homme, l’adaptation au milieu se trouve tout autant adossée - sinon davantage - sur la coopération que sur l’esprit compétition.
 
Aujourd’hui, « le but de ce qu’on nomme couramment, faute de mieux, le système économique, n’est pas la satisfaction des besoins. (…) Le but du jeu est l’accroissement infini du capital : faire avec de l’argent, plus d’argent. (…) « Our business is not to make cars, our business is to make money » (…)Ce n’est pas en baissant les prix des produits existants que l’on va accroître le profit, mais en en lançant de nouveaux. (…) Mais bien sûr, ce sera de courte durée : bientôt, les concurrents vont l’imiter. (…) Par conséquent, l’innovation perpétuelle est une condition nécessaire à l’accroissement du capital. C’est ce que Schumpeter nommait la “destruction créatrice” » (11).
 
Ajoutons un petit mot sur le désir mimétique de René Girard (" nous désirons un objet parce que le désir d’un autre nous le désigne comme désirable ") : il présente d’incontestables affinités avec la thèse de la " consommation ostentatoire ", défendue par l’économiste de la fin du XIXe siècle, Thorstein Veblen. Pour ce dernier, dans nos " sociétés de loisir ", les mécanismes sous-jacents poussant à une consommation toujours plus effrénée, proviennent pour l’essentiel de motivations relevant de la vanité et du désir de se démarquer de son voisin : « La possession de richesse est restée le moyen de la différenciation, son objet essentiel n’étant pas de répondre à un besoin matériel, mais d’assurer une « distinction provocante », autrement dit d’exhiber les signes d’un statut supérieur » (12).
 
On le sait bien, dans un monde fini, une croissance infinie est impossible. A l’heure du dérèglement du climat causé par l’homme ; à l’heure où le pic pétrolier est en passe d’être atteint, si ce n’est déjà fait ; à l’heure de l’effondrement terrible de la biodiversité, au point que certains évoquent déjà la sixième extinction ; à l’heure où commence à se faire sentir le manque de métaux précieux nécessaires pour le bon fonctionnement de nos économies (13), « la course à la distinction pousse à produire bien davantage que ce requérrait l’atteinte des « fins utiles » : « Le rendement va augmentant dans l’industrie, les moyens d’existence coûtent moins de travail, et pourtant les membres actifs de la société, loin de ralentir leur allure et de se laisser respirer, donnent plus d’effort que jamais afin de parvenir à une plus haute dépense visible (…) l’accroissement de la production et le besoin de consommer davantage s’entre provoquent : or ce besoin est indéfiniment extensible » En effet, il ne s’arrête jamais : repensons à nos milliardaires. Qu’acheter, quand chacun a son avion décoré de bois précieux et de marbre ? Une collection d’objets d’art. Une fusée. Un sous-marin. Et ensuite ? Une villégiature sur la lune. Autre chose toujours, car la satiété n’existe pas dans la compétition somptuaire » (14).
 
Rappelons enfin la fragilité de la planète : « Ramenée à un globe terrestre d’un mètre de diamètre, l’épaisseur moyenne de la biosphère serait de moins de un millimètre. Des trois éléments physiques qui la composent, l’océan, l’atmosphère et la surface de continents, l’atmosphère est la plus fragile (…) C’est dans cette piscine peu profonde que barbotent, sans beaucoup de précaution, plus de six milliards d’hommes et leur technique » (15).
 
Et à ceux qui, nombreux je n’en doute pas, seraient tentés de taxer cette prose de pessimiste, pour reprendre le reproche qui fut adressé en son temps à André Lebeau lors de la sortie de son livre « L’enfermement planétaire », il n’est sans doute pas inutile de rappeler qu’un constat n’a pas à verser dans l’optimisme, ou son contraire ; sauf à vouloir s’illusionner.
 
« Nous refusons de croire ce que nous savons », dit Jean-Pierre Dupuy. Espérons qu’il se trompe. Car nous sommes bien entrés dans l’anthropocène… 

 
 
(1) Néologisme. Consummation : "XVe s. « destruction » : Faire cuire et bouillir jusques à la consumation ». Consumer : User, détruire progressivement une chose par altération ou anéantissement de sa substance. Ainsi ce terme lie, de manière propice, la consommation à un acte de destruction. Il renvoie aussi à cette métaphore, où la Terre est vue comme une immense marmite posée sur le feu. L’inertie en est très grande. Et tant que l’eau ne bout pas on s’imagine que rien ne passe. Lorsque enfin l’ébullition se manifeste, il est trop tard.
 
 (2) Pascal Picq, Au commencement était l’homme P 178.
 
(4) http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1987_num_42_6_16996 « La population préhistorique de la France, Essai de calcul par la méthode de Peyrony », Jean-Noël Biraben , Claude Lévy : « Avec de telles densités, la France aurait eu, à l’époque moustérienne, 16.000 habitants répartis en une quarantaine de tribus… »
 
(5) Pascal Picq, op cité, P 164.
 
(6) Pascal Picq, op cité, P 23.
 
(7) MONTAIGNE - Essais - Livre II Chapitre XII Apologie de Raimond Sebond. http://www.site-magister.com/prepas/montess2.htm
 
(8) Jean-François Dortier, L’homme, cet étrange animal, P 307. Livre excellent, sous titré « Aux origines du langage, de la culture et de la pensée », dont je recommande lecture.
 
(9)Lucrèce V 1412-1415. Traduit par André Comte-Sponville, Le miel et l’Absinthe.
 
(10) « Que l’économie soit un peu, ou beaucoup mathématisée, n’a évidement rien à voir avec son caractère scientifique. La mathématique, dit Bertrand Russel, consiste en tautologies et ne prétend pas prouver autre chose que : « un quadrupède est un animal à quatre pattes ». (…) Les économistes adoptent la physique newtonienne et n’en sortent plus. Ils sont heureux de leur causalité, de leur déterminisme, ils utilisent le calcul différentiel et expriment la « tendance naturelle » des marchés à aller vers l’équilibre. (…) Voila nos premiers économistes « scientifiques »… Des copistes, pour ne pas dire pire. Ils construisent une physique sociale, où la société est composée d’individus autonomes, rationnels, cherchant à maximiser « l’utilité ». (…) L’équilibre de la mécanique classique est un équilibre du retour à l’équilibre, d’une science qui ignore le temps. (…) Malheureusement, la plupart des phénomènes physiques, sont irréversibles. Les gens ne rajeunissent pas. Les forêts primitives ne repoussent pas. Les bûches consommées ne refont pas des arbres… On ne revient pas de la mort à la vie… ». Bernard Maris, Antimanuel d’économie, livre 1.
 
(11) Guillaume Paoli, Eloge de la démotivation, p 77-78.
 
(12) Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, P 77.
 
(13) Voir à ce propos la conférence de Jean gadrey, crise écologique et crise économique http://aevigiran.over-blog.com/article-jean-gadrey-crise-ecologique-et-crise-economique-50238672.html
 
(14) Hervé Kempf, op cité, P80 (il reprend, dans cet extrait, pour part Thorstein Veblen)
 
(15) André Lebeau, L’enfermement planétaire, P 37.

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Axel

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