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Accueil du site > Tribune Libre > L’interrogatoire judiciaire : la psychologie de l’aveu

L’interrogatoire judiciaire : la psychologie de l’aveu

Lundi 29 janvier 2018, les gendarmes interpellent l'époux d'Alexia Daval dont le corps avait été retrouvé partiellement calciné au mois d'octobre. Jonathann commence par nier être l'auteur de l'homicide avant de passer aux aveux une trentaine d'heures plus tard, après s'être entretenu avec ses conseillers. Peu après leur emménagement il y a deux ans, des tensions sont apparues au sein du couple, en cause ? le désir d'avoir un enfant. Selon maître Schwerdorffer. «  À un moment, il y a eu des mots de trop, une crise de trop, qu’il n’a pas su gérer » .

L'enquêteur doit faire parler la personne afin d'obtenir d'elle des informations qu'elle a peut être l'intention ou intérêt à taire. L'interrogateur est un acteur qui écrit ses propres dialogues et joue différents rôles, il peut se transformer en « père  », en juge, en « grand-frère  », etc. L'interrogateur doit motiver la personne interrogée afin d'en obtenir la coopération la plus complète possible. L'interrogateur commence par se situer socialement à l'autre, cela se fait généralement par le rapprochement de points communs qui ne servent qu'à briser la glace et à faciliter la prise des repères sociaux. La collaboration pleine et entière de la personne auditionnée n'est jamais acquise totalement ni définitivement, et encore moins rapidement. Des réticences, voire une résistance nouvelle peut apparaître surtout s'il s'agit de questions embarrassantes appartenant au domaine de sa vie privée. La collaboration peut être partielle, sélective, déniée et remise en cause devant le juge d'instruction ou le tribunal.

L'état émotif peut parasiter l'interrogatoire, l'interrogé formule des réponses évasives, fait montre d'une difficulté à fixer son attention, ne parle que pour son propre compte, ou bien est incapable de répondre : étranger, muet, ou muré dans le silence. Le mutisme peut être absolu, partiel, continu ou intermittent, volontaire ou involontaire. L'intelligence a un effet sur les capacités de jugement, le raisonnement, l'attention, et une répercussion sur la capacité d'imagination, imagination qui peut être diminuée, accrue, pervertie (erreur, délire). Le langage est généralement associé à l'intelligence, l'interrogateur peut y déceler des éléments significatifs de la personnalité (prétention, timidité, etc.). En ce qui concerne la modification de la voix au cours de l'interrogatoire, cela peut traduire le trouble, le doute, la crainte ou trahir l'histrionisme.

Le choc de l'arrestation peut suffire chez certains à déclencher une bouffée délirante ou un état maniaque : mégalomanie, humilité, indignité, auto-accusation, persécution jusqu'alors passé inaperçu. Une personne souffrant de confusion mentale éprouve l'incertitude et présente une désorientation dans le temps et l'espace, ses réponses peuvent être : vagues, embrouillées, incohérentes, et elle éprouve la plus grande difficulté à fixer son attention. La logorrhée peut venir contaminer l'inter-relation et l'interrogé confondre les périodes, les faits, les lieux. Un étude de Binet a établi que les erreurs dans un interrogatoire peuvent osciller entre 26 et 60 % !

La mémoire d'un individu peut être exagérée, diminuée, être plus ou moins sélective pour n'atteindre que certaines parties du vécu, pervertie (jamais vu, déjà vu, déplacement dans le temps, lieux), abolie (amnésie globale ou lacunaire pouvant favoriser une affabulation ou suggestibilité). L'impossibilité à se souvenir d'un acte, de la chronologie de son exécution est souvent le signe d'obtusion, d'obnubilation, ou d'une amnésie de fixation, sans oublier les dysfonctionnements ou infirmités, le sourd ne peut parler de ce qu'il a entendu, ni l'aveugle de ce qu'il a vu.

Les interrogateurs vont tenter de susciter chez l'individu le désir de parler, de s'expliquer, de se justifier. Tout enquêteur sait que la première chose à faire pour inciter une personne à parler est d'entraîner chez elle un état de dissonance cognitive en l'obligeant à soutenir, en même temps deux idées ou deux opinions inconciliables, comme l'honnêteté et la déshonnêteté, le bien et le mal, etc., (études de Festonner et Carlsmith). La situation étant désagréable, l'individu cherche à faire disparaître la tension par tous les moyens à sa disposition, et cela lui sera d'autant plus facile que l'interrogateur va lui proposer des circonstances minorantes : «  parlez, le juge en tiendra compte, à votre place j'aurais agi de même  », etc., et la tension du moment venir s'opposer à tout auto-contrôle

L'interrogatoire est une situation limite dans laquelle l'interrogateur est à l'origine chez l'interrogé de mécanismes de défense plus ou moins bien adaptés à la situation. L'enquêteur qui empêche un citoyen de quitter le commissariat, d'aller aux W-C, de fumer, de se reposer, etc., contribue à l'apparition d'un stress actif externe, tandis que la tension psychique entre les besoins contradictoires (la gêne à mentir par exemple) peut être à l'origine d'un stress interne.

L'attitude psychologique de l'un ou l'autre des protagonistes peut transformer la situation, et l'interrogé de traduire :

  • une attitude hostile empreinte de colère dirigée vers autrui ;

  • se culpabiliser et retourner l'agressivité vers lui ;

  • une réaction d'embarras en cherchant à concilier les différents points de vue en cause.

La réaction de l'individu peut se modifier au cours de l'interrogatoire. L'individu peut commencer par se culpabiliser, puis agacé par la situation, son agressivité apparaître et entraîner une réaction hostile. L'inverse est tout aussi possible. D'autre part, un individu peu combatif, naïf, immature pourra ne pas prendre parfaitement conscience de ce qu'il risque et se «  déboutonner  ».

Voici la sainte trinité de nombre d'interrogateurs pour déstabiliser l'interrogé : la culpabilité qui va entraîner une mauvaise conscience - la faute qui est susceptible d'entraîner la honte - la crainte, la peur, ou l'indulgence ! Rappelons que la culpabilité naît du non respect d'une loi, tandis que la honte serait plutôt une entorse à la loi morale capable entraîner à son tour une douleur morale. Il est possible d'avoir honte sans pour cela éprouver la moindre culpabilité. Les raisons pour entraîner la honte chez l'interrogé ne manquent pas : utilisation de certains comportements connus de sa vie privée, l'obliger à laisser la porte des toilettes ouverte et placer un garde pour le surveiller, utiliser une infirmité, un complexe, faire rejaillir sur lui la honte d'une famille, lui faire éprouver la honte d'avoir honte. L'individu peut aussi se sentir honteux de s'être laissé piégé ou d'avoir peur. La honte est une arme redoutable, puisqu'il est possible d'entraîner chez une personne un sentiment de honte alors qu'elle pensait faire le bien.

«  La situation n'a de réalité que par la représentation que l'on s'en fait et de la propre estime que l'on a de soi.  » Pour éprouver de la culpabilité, point n'est besoin que l'interrogé ait transgressé les lois, il suffit qu'il est transgressé un interdit, ne fusse que culturel. La culpabilité naît d'un conflit entre le Moi et le Sur moi. L'individu peut aussi ressentir cette culpabilité d'avoir peur comme une faiblesse et ne pas tarder à avoir honte de se sentir coupable. On notera que l'appartenance éthique a une répercussion sur le ressenti de la honte ou de la culpabilité. Les civilisations africaine et asiatique seraient plus sujettes à la honte, et la civilisation occidentale à la culpabilité.

Les policiers sont susceptibles d'employer plusieurs techniques (une cinquantaine), en voici quelques-unes :

Le Choc psychologique : la personne arrêtée qui est sous l'emprise d'un choc émotionnel est interrogée immédiatement.

La Perte de dignité : le fait que le suspect se voit privé de ses lacets, ait été dépossédé de sa cravate, sa ceinture, ses lunettes, et soit passé à la fouille, voilà déjà de quoi le diminuer psychologiquement et lui faire comprendre qu'il ne tient qu'à lui que cette dévalorisation cesse.

Le Feu rapide : l'interrogateur pose des questions les unes derrière les autres sans attendre les réponses du suspect pour le déstabiliser et à le frustrer de la parole coupée. l'interrogé va être sur la défensive et finir par se contredire.

La Provocation : technique qui vise à provoquer le suspect pour qu'il commette une faute (coup et blessure, rébellion, bris de matériel), faute qui deviendra un atout policier.

Les Remords : reposent sur le sentiment de culpabilité d'avoir fait quelque chose de mal chez les personnes socialisées ou religieuses. Inutile de dire que cette approche ne fonctionne pas avec des psychopathes ni avec des individus ayant des valeurs diamétralement opposées.

Prouvez votre innocence ! : On dit à l'individu qu'on ne le croit pas, à lui de livrer des détails prouvant ce qu'il avance.

Promesse mensongère  : approche blâmable, un fonctionnaire de police ne dispose d'aucun moyen pour tenir certains engagements. En aucun cas les magistrats se sentent engagés par les promesses des policiers.

La fatigue : le suspect est appelé au milieu de la nuit pour être interrogé quelques minutes avant d'être renvoyé en cellule, pour de nouveau être rappelé quelques instants plus tard ou lui fait tenir une position fatigante.

Audition à décharge : l'enquêteur dit que son audition est à décharge ou qu'il ne lui appartient pas de juger. Il tente de réunir les éléments en faveur de l'interrogé et semble disposé à atténuer la responsabilité.

La Crainte des retombées : elle s'appuie sur la «  publicité  » que l'acte va déclencher sur l'interrogé, ses proches, ses affaires, et qu'il est préférable de parvenir à une solution.

La Dramatisation : l'interrogateur tient un discours paternaliste : «  Si vous êtes vraiment coupable, vous allez avoir besoin d'un bon avocat, et pas n'importe lequel. Il faudra prendre le meilleur qui soit pour avoir une petite chance de ne pas en prendre pour le maximum. Si vous êtes innocent, cela va vous conduire à jeter l'argent par les fenêtres, et le juge pensera peut être que pour prendre un bon avocat, c'est que vous êtes impliqué lourdement, et renoncer à un ténor, c'est aussi la certitude d'en prendre pour le maximum. Il ne tient qu'à vous de minimiser votre participation, c'est de me raconter l'histoire  ».

A la limite des conventions humanitaires : sous alimentation, retarder les besoins naturels, de soins, privation de sommeil, privation de tous ses vêtements, l'isolement, le respect d'un règlement mesquin dont la moindre omission entraîne des sanctions, des brimades, voire des sévices.

Selon le type de personnalité et les circonstances, certaines de ces pratiques peuvent conduire la personne interrogée à l'auto-mutilation ou au suicide. Parmi les individus les plus à risque : l'intoxiqué, le drogué, le mélancolique, l'halluciné, le mystique, l'épileptique, le déséquilibré. Des signes précurseurs peuvent exister : refus d'alimentation, mutilation, avilissement, prosternement, phrase en suspens. Le calme apparent de l'individu peut être le signe d'une décision déjà prise. Un seul moment d'inattention suffit pour le passage à l'acte.

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17 réactions à cet article    


  • Diogène diogène 1er février 2018 08:45

    Comme Galilée, on peut aussi avouer pour avoir la paix , ça n’empêche pas la terre de tourner.


    • Diogène diogène 1er février 2018 09:02

      @diogène

      On peut introduire de faux souvenirs chez à peu près n’importe quelle personne.

      Il arrive même que des accusés avouent des crimes qu’ils n’ont pas commis parce qu’ils sont persuadés les avoir commis. C’est ce que l’on appelle les faux souvenirs intériorisés.

      On demande à la personne de fermer les yeux et de visualiser comment l’événement aurait pu avoir lieu. La personne interrogée passe progressivement de la question : « Comment un tel crime peut-il être commis ? » à « Comment ai-je pu le commettre ? » pour enfin aboutir à « Comment je l’ai commis ? » . Elle est devenue incapable de différencier ses vrais souvenirs des faux souvenirs.
      La technique consiste à semer le doute chez la personne interrogée en lui donnant une version des faits qui comporte une part de vérité, ce qui réactive des souvenirs authentiques et donne de la crédibilité à l’interrogateur. Puis laisser l’individu en proie à ses doutes avant de recueillir les aveux complets d’une personne innocente qui va même donner une multitude de détails imaginés afin de construire une vision cohérente du scénario.

      La pression peut conduire à avouer n’importe quoi pour mettre fin à cette situation. Les personnes influençables, dociles ou imaginatives sont susceptibles de fournir de faux aveux auxquels elles croient elle-mêmes.


    • ZenZoe ZenZoe 1er février 2018 09:53

      Je remercie l’auteur de cet article plein d’informations et très intéressant, ce qui nous change des tartes à la crème qu’on lit sur le sujet par ailleurs. Bravo.


      • Fergus Fergus 1er février 2018 11:17

        Bonjour, ZenZoe

        En effet, bon panorama des différentes techniques d’interrogatoire des suspects mises en œuvre, souvent de manière combinée, par les enquêteurs.

        Relativement peu de surprises dans cet article pour les grands amateurs de polars (romans et films) dans la mesure où ces techniques y ont toutes été peu ou prou illustrées.

        A noter que si les fictions pêchent ici et là, c’est moins sous cet angle des techniques de conditionnement psychologique que sous celui des procédures judiciaires, parfois erronées.


      • Et hop ! Et hop ! 1er février 2018 14:22

        @ZenZoe : Je trouve aussi cet article très intéressant.


        Il permet de comprendre pourquoi dans la procédure criminelle française, on considère traditionnellement que l’aveu de culpabilité n’était pas une preuve de culpabilité. C’est une conception très différente de la procédure anglaise qui exige que l’accusé déclare préalablement si il s’avoue coupable ou pas.

      • Fergus Fergus 1er février 2018 16:58

        Bonjour, Et hop !

        En droit anglo-saxon, c’est le système accusatoire qui est en place, et la totalité de la procédure est orale (accusation contre défense sous le contrôle d’un juge réduit à un rôle d’arbitre durant les débats) contrairement à la France où seul le procès est oral, la phase inquisitoriale (l’enquête préliminaire puis l’instruction) étant écrite.

        Le plaider-coupable anglo-saxon (autrement dit l’aveu) permet aux prévenus d’échapper à un procès public (coûteux pour l’Etat) en échange d’une peine réduite, et le plus souvent négociée avec le procureur par les avocats de la défense.

        En France, l’aveu ne dispense effectivement pas d’apporter des preuves (directes ou indirectes) de la culpabilité d’un prévenu. A défaut de preuves, une condamnation aux assises reste en effet très aléatoire, et cela d’autant plus que l’accusé a parfaitement le droit de revenir sur son aveu lors de son procès.


      • JL JL 1er février 2018 11:55

        bon panorama en effet.
         
         A mon avis, il manque un chapitre sur les pièges à éviter, je parle des biais cognitifs qui peuvent affecter les enquêteurs, notamment le fait que la compréhension est toujours une adéquation à nos intentions. Si le but est de faire avouer sans laisser place à la présomption d’innocence, ça peut déraper.
         
        L’auteur de ’article dit : ’’Rappelons que la culpabilité naît du non respect d’une loi, tandis que la honte serait plutôt une entorse à la loi morale’’
         
         Je me demande si c’est juste : On peut transgresser une loi au nom de ses principes moraux. cf. Antigone.
         
         A contrario, comme disait George Bernard Shaw, quand un imbécile fait une action dont il a honte, il prétend toujours que c’est par devoir.
         
        La honte porte sur le soi alors que la culpabilité concerne ce qu’on fait.
         


        • Et hop ! Et hop ! 1er février 2018 14:52

          La procédure criminelle de l’Ancien régime est intéressante parce qu’on y prévoyait d’extorquer des aveux sous la torture, ce qui est pour nous une monstruosité.


          Or quand on lit les règlements et les circulaires annexées au Code de justice criminelle, on s’aperçoit que c’était extrêmement bien encadré.

          Il n’y a que le juge qui pouvait décider qu’un accusé serait soumis à la question. Pour cela il fallait comme condition :
          1°) Qu’il est un faisceau de présomptions très fort,
          2°) Qu’il soit constaté l’impossibilité d’apporter la preuve autrement.

          Le juge devait alors rédiger un arrêt dans lequel il faisait ces constats et rédigeait trois questions qui devaient être probantes. Une question du type « Est-ce vous qui avez violé et tué la victime » n’était pas probant. Il fallait faire avouer au présumé coupable des circonstances de fait que seul le coupable pouvait connaître, comme par exemple la nature de l’arme et dire où elle se trouvait.

          Il y avait deux sortes de tortures : le supplice de l’eau avec ou sans extension, et si la personne était d’une constitution ne permettant pas de le supporter, les brodequins : on entourait les mollets avec des planchettes serrées dans une corde permettant de serrer les planches et de provoquer de la douleur. Il n’y avait aucune autre torture ou contrainte autorisée.

          Le juge assistait avec un médecin qui faisait une visite médicale avant et après, et remettait un procès verbal, avec un greffier, avec deux gardes et avec le bourreau qui était seul à pouvoir effectuer ce genre d’opération. Il y avait aussi une matrone quand il s’agissait d’une femme. Il ne pouvait pas y avoir de conseil pendant cette phase de l’instruction. La question avait été débattue lors des travaux préparatoires de l’Ordonnance criminelle sous Louis XIV : il avait été décidé que pendant l’instruction, un accusé n’avait rien d’autre à faire que de dire ce qu’il savait du point de vue des faits, et qu’il n’y avait pas besoin de conseil juridique pour cela.

          Le juge posait trois fois la première question, en l’absence de réponse on procédait à la contrainte. Le greffier notait les questions, les réponses, et toutes les choses dites pendant la séance. Le médecin pouvait exiger l’interruption.

          Une fois les trois questions posées, le greffier dressait un procès verbal.

          Si la procédure de question n’était pas concluante, l’accusation était définitivement purgée, et le juge devait prononcer la personne innocente.

          Il était impossible par la suite d’utiliser d’autres preuves pour soutenir ou recommencer l’accusation.

          Par rapport aux coups de bottins, privation de sommeil, épuisement, stress, et autres sévices physiques ou psychologiques faits dans les commissariats ou les gendarmeries, sans aucun cadre et sans que ce soit enregistré, je trouve que c’était finalement plus juste et plus probant. Le système actuel est très hypocrite.

          • Fergus Fergus 1er février 2018 17:17


            @ Et hop !

            Attention de ne pas idéaliser l’Ancien régime. Le fameux faisceau de présomptions relevait parfois du plus grand pittoresque serait-on tenté de dire si l’action des juges n’avait si souvent débouché sur des tortures insoutenables et des mises à mort atroces.

            Cela a notamment été le cas dans les affaires de sorcellerie où lesdites présomptions étaient souvent des témoignages hallucinés et des faits pour le moins grandguignolesques.

            Et que dire de ces justiciables dont le seul tort était de gêner des puissants ? À cet égard, je vous invite à lire un article que j’ai rédigé en janvier 2017 : Jeanne des Anges vs Urbain Grandier, ou l’histoire extravagante des « Possédées de Loudun » et du calvaire d’un prêtre qui aimait trop les femmes.

            Un mot pour finir sur les coups, humiliations et privations infligées aux suspects d’une affaire criminelle. Certes, cela a existé, et il y a sans doute encore des abus ici et là dans certains locaux d’enquête judiciaire. Mais c’est devenu très marginal, et cela d’autant plus que les expertises de la police scientifique jouent un rôle de plus en plus déterminant dans la résolution des affaires.


          • Et hop ! Et hop ! 4 février 2018 22:15

            @Fergus : Il ne faut pas se baser sur des films, romans, et autres oeuvres de fictions (même si elles sont inspirées de faits réels) pour savoir comment fonctionnait la procédure après le XVIIe siècle en France. 


            Il ne faut pas non plus confondre les tortures faites pendant l’instruction, et celles pour punir le coupable et impressionner le plus possible le public. Pour les tortures punitives, il y avait presque toujours un « retentum » donné au bourreau qui savait tuer discrètement le patient en lui cassant une vertèbre cervicale avec une pression des doigts. Le but de la peine n’était pas du tout d’amender le condamné, mais de faire peurs à ceux qui seraient tentés de faire la même chose. C’est pour ça que les condamnations étaient publiques, annoncées avec des affiches et des proclamations.

            Ce dont je parle, c’est du règlement qui décrit la façon de procéder, je la trouve moins hypocrite qu’une absence d’encadrement sachant qu’il y a toujours une pression intense faite sur les prévenus, même si ce n’est plus une pression physique, ça reste de la douleur. Les hommes du XVIIe siècle étaient à 95 % des paysans, des marins, des gens durs au mal, et assez imperméables aux pressions psychologiques. Les peines étaient physiques, la prison ne faisait pas partie des peines prévues, sauf par des lettres de commutation de peine lorsque la peine donnée ne convenait pas. Par exemple lorsqu’une femme était jugée coupable d’un crime passible des galères ou du bagne, leur peine était absolument toujours commuée en détention dans un monastère pour une même durée (qui était de 3, 6 ou 9 ans). Les bagnards étaient payés comme les autres ouvriers des ports, ils avaient les mêmes jours fériés, dimanches, et fêtes, mais la moitié de leurs gars étaient retenus pour payer leur entretien, l’autre moitié leur était remise à leur libération.

            Est-ce qu’il serait possible actuellement de définir pratiquement les moyens et les limites de la torture mentale au cours de l’instruction, de définir quelles sont les questions pertinentes et probantes. Cela supposerait de le reconnaître. 

            Il n’y avait plus de tribunal d’inquisition en France après le XIIIe siècle, le roi Saint Louis les a supprimés après la guerre contre les Cathares où il estimai qu’il y avait eu des excès, les tribunaux ecclésiastiques qui restaient, appelés officials, n’étaient compétents que pour des quêtions de discipline ecclésiastique internes à la hiérarchie et aux monastères, et aussi pour annuler des sacrements comme le mariage. Ils n’avaient pas le pouvoir de donner des peines pour des crimes, dans le cas ou un moine ou un clerc avait commis un crime, ils devaient le remettre au bras séculier qui refaisait le procès.

            Le cas de Jeanne d’Arc est une anomalie, l’évêque Cauchon, qui avait été recteur de l’université de Paris, et acteur important de la révolution cabochienne, avant de prendre fait et cause pour la cause anglaise, a créé un tribunal spécial qui n’existait pas ailleurs. La procédure a été déclarée nulle par Rome, et le procès de réhabilitation lancé peu après. 


          • erichon erichon 1er février 2018 15:50

            J’avoue !!! 

            J’ai apprécié cet article ! smiley


            • ung do 1er février 2018 18:42

              A mon humble avis (SGDG ), l’interrogatoire peut se résumer à : pressions psychologiques associées
               à pressions physiques . Le suspect est isolé pendant la période d’interrogatoire , il subit des menaces , des harcèlements ; on l’empêche de dormir ; je ne suis pas sûr que le coup de l’annuaire
              ait été abandonné . C’est comme cela que ça se passait avant l’avènement de la police scientifique . La science judiciaire a beaucoup amélioré le processus  ; quand elle a été adoptée , un grand professeur de médecine légale a soupiré : enfin , on va pouvoir mettre à la poubelle le fameux « flair policier » qui a fourni tant de ( faux ) coupables  ; elle a donné un coup de frein à l’arbitraire des policiers et procureurs Mais elle n’est pas une panacée . D’après ce que j’ai lu quelque part ( mon « flair » ) , 80% des affaires sont résolues grâce aux aveux .


              • pemile pemile 1er février 2018 18:47

                @ung do « 80% des affaires sont résolues grâce aux aveux »

                Ou, dans les cas d’absence de preuve (témoin, adn, etc), 20% des affaires ne sont pas résolues en absence d’aveux ?


              • Fergus Fergus 1er février 2018 20:11

                Bonjour, pemile

                Il faut être réalistes : dans la majorité des cas, les aveux ne surviennent que lorsque les suspects sont confrontés à des preuves ou à des faisceaux de présomptions accablants.


              • pemile pemile 1er février 2018 20:33

                @Fergus

                Bonsoir

                Existe-t-il des stats sur le nombre de condamnations sans aveux ?


              • Fergus Fergus 2 février 2018 09:26

                Bonjour, pemile

                Aucune idée ! Je ne crois d’ailleurs pas que cela puisse être un indicateur utile.

                A mon avis, il serait plus intéressant de connaître - pour les affaires criminelles - le pourcentage des condamnations prononcées en l’absence de preuves irréfutables de la culpabilité, autrement dit sur la seule intime conviction des jurés. Cette question est en effet au cœur de la philosophie de notre système judiciaire.


              • ung do 1er février 2018 22:19

                20% des affaires résolues le seraient grâce aux preuves scientifiques : comme l’affaire du pompier de Montpellier confondu 18 ans après par l’analyse ADN
                http://www.liberation.fr/societe/2006/06/24/dix-huit-ans-apres-le-meurtre-le-pompier-confondu-par-son-adn_42482
                Quel est grosso modo le taux de résolution des affaires de meurtre ? 20 à 40% peut-être ?
                Pour en revenir aux techniques d’interrogatoire , il n’y a pas de grand changement par rapport aux temps d’avant l’avènement de la science judiciaire : pressions et pressions , comme dans l’affaire Villemin , sur Muriel Bolle et les époux Jacob .

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