• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > L’occupation de la Ruhr en 1923, ou comment crocheter le capital (...)

L’occupation de la Ruhr en 1923, ou comment crocheter le capital allemand

Dès 1921, un peu moins de deux ans après la signature du traité de paix de Versailles, c’était décidé : la France allait faire à nouveau retentir le bruit de ses bottes en Allemagne… Jacques Bariéty écrit :

« Le 22 avril, le plan est prêt : il consiste essentiellement à occuper le bassin de la Ruhr, à l’incorporer dans l’entité économique que constituent depuis un mois les territoires occupés du fait de la frontière douanière intra-allemande érigée à titre de sanction, à distendre autant que possible les liens économiques de ce nouvel ensemble avec le reste de l’Allemagne, et, au contraire, à les faciliter avec la France, malgré les récriminations qu’une telle politique ne manquerait pas de susciter dans les milieux d’affaires français, qui crieront à la concurrence et à l’abandon des intérêts nationaux. » (Idem, page 72)

La parenthèse Rathenau qui visait, du point de vue allemand, à contrecarrer les projets de Ferdinand Foch et de Paul Tirard dont nous découvrons ici le contenu, avait été authentifiée par l’Accord conclu avec la France à Wiesbaden le 6 octobre 1921. Mais celui-ci ne pouvait que déplaire aux Britanniques qui, tout en ne voulant pas nuire à l’Allemagne pourvu qu’elle échappât à la fièvre révolutionnaire venue de l’Est, ne pouvaient permettre – au titre des réparations – un transfert de biens en nature du pays vaincu vers la France, dans la mesure où ce transfert avait de fortes chances de se traduire par un affaiblissement de la monnaie allemande au moyen de laquelle les autres Alliés devaient être eux-mêmes indemnisés…

Cependant, Walther Rathenau n’avait pas fait que tenter de régler la question des réparations… Alors que la conférence internationale organisée à Gênes du 10 avril au 19 mai 1922 mécontentait les Allemands tout autant que les Soviétiques, il obtenait pour son pays, dès le 16 avril 1922, et dans la ville voisine de Rapallo, un accord avec cette URSS qu’abhorraient tous les gouvernements occidentaux…

Il ne lui restait plus alors que deux mois à vivre : il serait assassiné le 24 juin 1922 à Berlin par deux anciens officiers de marine appartenant à un groupe de terroristes nationalistes…

Mais revenons en France, tout juste après que l’accord germano-soviétique de Rapallo y ait été annoncé…

Selon Jacques Bariéty, le général Jean-Marie Degoutte, dont nous savons maintenant qu’il devait commander les troupes françaises lors de l’occupation de la Ruhr, s’y montre plus actif que jamais…
« Le 2 mai 1922, Degoutte adresse à Maginot, ministre de la Guerre dans le gouvernement Poincaré, un rapport secret. Degoutte étudie les bouleversements que va apporter le rapprochement germano-soviétique que viennent de révéler les accords de Rapallo. » (Idem, page 96)

Mieux…
« Au rapport de Degoutte est jointe une étude sur les possibilités de prises de participations au capital d’entreprises de la Ruhr. Il y a lieu de penser que le rapport de Degoutte fait une très grosse impression à Paris. Poincaré le lit. » (Idem, page 96)

Mais, bien sûr, l’armée française n’est pas seule à s’exprimer sur la question du… capital. Ainsi, au printemps de 1922, le président de la Commission des Finances de la Chambre des députés, Adrien Dariac, vient-il dans les territoires occupés, puis rédige lui aussi un rapport dont il réserve toutefois l’accès aux seuls commissaires. On peut y lire ceci :
« En fait, si le mark-papier s’effondre de jour en jour, les moyens de production des Stinnes, des Thyssen, des Krupp, des Haniel et de leurs confrères restent debout et valent de l’or. C’est ce qui fait la valeur de notre gage. » (Idem, page 98)

D’où vient qu’il ait pu y avoir cette séparation si nette entre la monnaie – celle qu’utilisait alors l’ensemble du peuple allemand – et le capital industriel ? C’est tout d’abord dû au fait que celui-ci dispose d’appuis qui lui sont d’autant plus fidèles qu’il se trouve, d’une façon ou d’une autre, à l’abri de tout ce qui vient frapper, par ailleurs, la population, ou travailleuse, ou en manque d’outils de travail. C’est ce qu’indique le rapport Dariac :
« L’Allemagne des grands consortiums trouvera à l’étranger tous les crédits qu’elle voudra. Nous devons donc conserver à tout prix nos moyens d’action éventuels contre cette Allemagne de la production, qui achève de s’organiser. » » (Idem, page 99)

Cependant, selon Adrien Dariac, c’est tout de même la matérialité du capital industriel qui compte. D’où la ligne d’action qu’il propose avec ce versant territorial très prononcé auquel il faudrait absolument tenir pour les raisons qu’il fournit lui-même :
« En cas de carence de l’Allemagne, nous pouvons encore, en laissant fonctionner à plein l’industrie métallurgique allemande, rétablir la barrière douanière entre nos têtes de pont et le pays non occupé et percevoir, à l’entrée et à la sortie, des droits qui, convenablement gradués, alimenteraient la caisse des réparations.  » (Idem, page 99)

Tout cela parce que, en bout de ligne, le président de la Commission des Finances de la Chambre des députés voit déjà l’objectif final de cette manœuvre qu’il feint de proposer en toute bonne foi :
« Politique de longue haleine où une diplomatie avisée doit rattacher l’un à l’autre les chaînons successifs d’une action réfléchie qui détachera peu à peu de l’Allemagne une Rhénanie libre sous la garde militaire de la France et de la Belgique.  » (Idem, page 100)

Nous allons voir que, chez Paul Reynaud – l’homme qui, une douzaine d’années plus tard, a réussi, en usant d’une belle constance, à éviter à la France le piège de la dictature militaire qu’à travers lui un certain Charles de Gaulle se croyait en mesure d’établir dès les années 1934-1940 -, l’approche était bien plus fine… et bien plus significative de ce que la finance internationale est désormais capable d’organiser un peu partout dans le monde…

NB. Cet article est le cent-treizième d'une série...
« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? »
Pour revenir au document n° 1, cliquer ici


Moyenne des avis sur cet article :  1.8/5   (5 votes)




Réagissez à l'article

2 réactions à cet article    


  • dr.jambon-beurre dr.jambon-beurre 18 juillet 23:46

    Quand allons nous récupérer nos frontières naturelles ?

    Car notre frontière nord/nord-est actuelle est une vraie passoire, on a pu s’en rendre compte à 3 reprises depuis 1870.


    • Destouches_ 19 juillet 12:45

      Une période très intéressante qui en dit long sur ce qu’allait être l’avenir de l’europe mais surout de la France, face à la duplicité de nos voisins germaniques.

      L’annexion de la Rhur était inévitable et nécessaire. Deux extraits du chapitre final du célèbre Bainville :

      "La France en revenait donc à l’exécution intégrale du traité par la contrainte au besoin, les autres moyens ayant échoué, tandis que les Allemands, alléguant le désordre de leurs finances, suspendaient une à une toutes leurs prestations. Après tant d’expériences qui n’avaient pas réussi, il ne restait qu’un système à essayer, celui des gages. On avait déjà pensé au bassin de la Ruhr, une des régions minières et industrielles les plus riches de l’Allemagne. Les manquements répétés et volontaires de l’Allemagne à ses engagements ayant été constatés, selon les règles du traité de Versailles, par la Commission des Réparations, le gouvernement français, de concert avec la Belgique, prit la solution d’occuper la Ruhr. Le 11 janvier 1923, sans coup férir, les troupes françaises entraient à Essen. Ainsi le traité de paix n’avait rien terminé par sa propre vertu. Il exige encore de nous des efforts et notre compte avec l’Allemagne est loin d’être réglé

      « 

       »Les réparations sur lesquelles la France comptait n’étant pas payées et ne devant plus l’être depuis l’accord de Lausanne de 1932, nous sommes, en dépit de la victoire, un peuple qui a été envahi et dévasté. Le mal que l’Allemagne nous a causé avec intention nous reste et nous sommes, à cet égard, comme si nous avions été vaincus.

      "

      Au IIIème siècle déjà, les barbares allemands, repoussés de gaule, coupaient déjà les arbres fruitiers dans leur retraite.

      L’union européenne, une longue histoire drôle à base d’omelette et d’oeufs durs.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès