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L’Olivier du chameau

  "Chaque fois qu'un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui a brûlé", Cette phrase célèbre est prononcée au cours d'une assemblée générale de l’UNESCO à PARIS au début des années soixante, par Amadou Hampâthé Bâ. Elle est le plus bel hommage à la tradition orale, qu'a pu rendre cet illustre Africain du Mali, qui n'avait que son certificat d'étude primaire indigène.

 Il y a un endroit chez nous en Kabylie, appelé "Tazemourt b Oulguame" qui signifie : olivier du chameau. C’est un lieu-dit sans plaque indicatrice, mais connu dans toute la région. A cet endroit, un olivier millénaire se dressait majestueusement sur le bord de la route nationale numéro 30, au sud du village de Taourirt el Hadjadj, commune de Beni-Yenni,"At Yenni", dans la wilaya de Tizi-Ouzou, en Algérie. Ce bel arbre légendaire n'existe plus hélas maintenant, léché peu à peu par les flammes des feux criminels successifs de ces dernières décennies, est finalement réduit en cendre. Ce qui est encore plus désolant, c'est l'oubli de son nom insolite lieu symbolique, témoin des nobles activités de nos aïeux.

   Ces toponymes porteurs de légendes et d'histoires, tombent dans l'oubli pour s'effacer à jamais de la mémoire collective. Ils disparaissent peu à peu, après qu'on les ait modifiés ou changés parfois sciemment pour les détacher de l'histoire et de la culture millénaires. Ajouter à cela, nos vieux sages et cultivés, dotés de tant d'expérience, partent un à un eux aussi, sans trouver à qui transmettre leur savoir. "Chaque fois qu'un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui a brûlé", Cette phrase célèbre est prononcée au cours d'une assemblée générale de l’UNESCO à PARIS au début des années soixante, par Amadou Hampâthé Bâ. Elle est le plus bel hommage à la tradition orale, qu'a pu rendre cet illustre Africain du Mali, qui n'avait que son certificat d'étude primaire indigène. Même s'il y a une grande rupture aujourd'hui entre générations, nous ne devons pas ignorer les trésors contenus dans ces "bibliothèques avant de brûler". Nous devons utiliser les moyens de la technologie nouvelle, profiter de la présence des personnes âgées pour numériser leurs souvenirs et leurs connaissances qui peuvent nous apprendre plus sur nous-mêmes pour mieux construire l'avenir.

   L'olivier du chameau, est une histoire vraie, reconstituée d'après une dizaine de témoignages des anciens du village. Un exemple de pratiques courantes et anciennes dans nos villages, révélatrices de la générosité, de la solidarité, de compassion et de l'hospitalité de la société Kabyle.    

 Il y a de cela longtemps, des marchands venaient du sud du pays, avec des caravanes de chameaux pour faire du commerce et du troc avec les gens du nord. A cette époque il n'y avait pas ou peu de routes carrossables en Kabylie, c'est par les chemins escarpés et taillés à flans de coteaux, à la largeur d'une ânée, savamment entretenus par les villageois, que passaient les caravanes de chameaux chargés de marchandises à vendre ou à échanger. Ces bêtes du désert ne sont pas adaptées aux sentiers raides et sinueux qui conduisent aux villages. A l'approche du village, à un endroit où le chemin est plus abrupt et rétréci, un chameau trébucha et chuta : patte cassée ! C’est un drame pour les caravaniers. Une détresse incommensurable se lit sur le visage du propriétaire de la bête mal en point. Les villageois sont informés, comme d'ailleurs pour toutes les situations inhabituelles qui se produisaient autour de leur village, sans doute par habitude séculaire et eu égard aux différentes invasions et agressions vécues par le passé. Une rapide décision fut prise et toute la population y adhéra par compassion et générosité. Le chameau est abattu puis, accroché à l'olivier pour être dépecé. Depuis, ce lieu et cet arbre sont désignés sous le nom de : L'olivier du chameau ou "Tazemourt b oulghame". Coupée en morceaux, la viande ainsi obtenue fut équitablement répartie à travers la population du village par les chefs de familles, qui récoltèrent en contre partie une somme équivalent au prix de la bête. Après avoir écoulé leurs marchandises dans les villages voisins, les commerçants voyageurs et leurs montures sont installés à la place du village "ldjama" où fut érigé leur camp d'hôtes pour la nuit.   

 Les gens du village, par cet élan de solidarité hérité de leurs ancêtres ont transformé la tragédie en fête. Du café, des beignets, puis du couscous garni de viande du chameau, furent servis aux invités, autour d'un feu pour éclairer et chauffer, car en ces temps- là, même les nuits d'été étaient fraîches. Les bêtes qui firent la joie des enfants n’étaient pas oubliées : des litières et du foin leur furent offerts, des figues sèches et des glands étaient happés des petites mains de bambins téméraires par des lèvres baveuses de ces mastodontes. La lumière rouge du feu de bois de chêne et d'olivier projetait sur les murs les ombres des chameaux accroupis qui se mêlaient à celles des fillettes et des grand-mères en des mouvements de va et vient incessants. Elles étaient attirées par la curiosité et ce spectacle inhabituel. "C'est la fête ! " se disaient les responsables de "Tajmaït" et puis il fallait bien voir à quoi ressemblait l'animal qui est dans leur marmite. Une petite blonde accrochée au jupon de sa grande mère dit en parlant du chameau : 

- Qu'il est moche, je ne mangerai pas ça !

- Tais-toi ! Répondis sa grand-mère amusée ou agacée par les rires en chœur des jeunes, au sujet de la réflexion. C’était certain que beaucoup ne mangeraient pas cette viande peu connue. Elle allait sans doute être offerte aux chiens plutôt que d’être refusée. Il était de coutume et on ne pouvait se soustraire à cet acte de solidarité envers les petits paysans éleveurs, à qui il arrivait de perdre accidentellement leurs biens. C'était sûrement la première forme de mutuelle ou d'assurance qu nous connaissons aujourd'hui. Les sages du village étaient seuls à décider, en accord avec le propriétaire de la bête de l'opération d'abattage et de répartition de la viande sachant qu'aucun doute ne subsiste sur la santé de la bête et sur la qualité de sa viande.   

 Le propriétaire du chameau a été totalement dédommagé de la valeur de sa bête et de sa marchandise avec en prime une outre "Ayeudid" d'huile d'olive, une outre "Tayelouthh" de figues sèches et une autre, de glands. Ils repartirent heureux, sachant que, dans cette région l'hospitalité n'est pas un vain mot. Pendant très longtemps chaque année le village reçois la visite de ces commerçants avec leur caravane de chameaux jusqu'au milieu des années cinquante. Un jour, l'un d’eux nous révéla que c'est à son grand père que l'aventure arriva.     

 Ce qui importe, c'est la vérité. Cette histoire a mis du temps pour arriver jusqu'à vous. Avec l'âge, on devient tous conteurs pour extraire de l'oubli, les péripéties de notre vécu. C’est dire, nos conteurs n'ont pas seulement une mémoire mais aussi une imagination très fertile pour concrétiser l'hospitalité donnée aux enfants des sables et à leurs chameaux. Que reste-il de notre olivier séculaire ? Une gaule oubliée derrière la porte ou une canne qui a dû guider des vieillards vers cette place devenue célèbre, pleine de récits et d'odeurs de chameaux porteurs de toutes sortes d'aliments et d'ingrédients : épices, henné, blé, sel, pierre d'alun "Azarif", l’encens "el djaoui", pignon de pin "Azoumbi", l'huile de cade "kedrane" et de la chaux qui a blanchi les maisons où ont grandi ces hommes et ces femmes à grande moralité hospitalière.

Mohamed Tabeche .


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20 réactions à cet article    


  • Sozenz 28 novembre 13:36

    Merci pour cet article ,

    cette retransmission .

    qu’ elle continue à traverser les âges .


    • Mohamed Tabèche Mohamed Tabèche 28 novembre 13:50

      Merci @Sozenz, espérons !


    • JL JL 28 novembre 13:43

      Bonjour Mohamed Tabèche,

       

      belle histoire.’’ Avec l’âge, on devient tous conteurs pour extraire de l’oubli, les péripéties de notre vécu. ’’

       

       Ce n’est pas C’est Nabum qui vous contredira, qui a publié ici 2453 articles consacrés à ce thème.

       


      • Aimable 28 novembre 14:01

        @JL
        Si on veut que sa maison dure longtemps , il lui faut de bonne assises smiley


      • Mohamed Tabèche Mohamed Tabèche 28 novembre 21:14

        Bonjour @JL ! J’ai survolé rapidement les publications de « C’est Nabum » je n’ai pas trouvé les articles en question ! Il faut me donner le lien direct, Merci  ! 


      • JL JL 29 novembre 09:26

        @Mohamed Tabèche
        bonjour,
         
         je voulais dire : sur le thème du conte.
         
         J’ai peut-être mal compris. Désolé.


      • MagicBuster 28 novembre 14:40

        Le sanglier Kabyle, un vrai régal  !!!

        Les tables ploient sous les sangliers rôtis ; les cruches remplies de vin rouge passent de main en main.

        . .

        https://www.courrierinternational.com/article/2005/09/29/la-kabylie-toujours-frondeuse


        • popov 28 novembre 16:09

          @MagicBuster

          Il y a aussi le site kabyles.com.


        • sls0 sls0 28 novembre 16:19

          Dans ma ville d’origine la société d’histoire allait voir les anciens pour que leur savoir ne soit pas perdu.

          Rien que d’un point de vue historique c’est énorme ce cumul de savoir. Ils doivent être à 50 tomes et c’est pas du livre de poche. En 91 j’avais fait un programme en Dbase II pour digérer ou plutôt trier ce savoir.

          Parfois on me demande mon avis sur la mort, je réponds que ça ne m’inquiète pas ce naturel. Quand on insiste s’il y a vraiment rien qui me dérange dans la mort, je réponds que je ne pourrai plus transmettre un savoir acquit. La seule parade que j’ai trouvé c’est deux DVD avec ma base de connaissance technique, ça enlève la seule part de regrets de mourir.

          Ici le savoir des anciens c’est les ruines suite aux séismes, les crues, les glissements de terrain, les lahars, tsunamis. Il y a des pueblos dans la sierra qui sont accessibles par la route que depuis 10 ans ce qui explique des lacunes dans la connaissance du pays pour certaines choses. J’ai beaucoup plus de temps libre que mon pote prof de géophysique n’a pas, ça lui est très utile.

          Ici la nature à tendance â tout effacer les traces du passé, la mémoire des anciens est nécessaire.


          • Lambert 28 novembre 18:00

            On a besoin de telles histoires qui nous aident à vivre. Merci Monsieur.


            • foufouille foufouille 28 novembre 18:11

              histoire trop merveilleuse pour être vraie.


              • OMAR 28 novembre 19:04

                Omar9

                .

                Bonjour @Mohamed Tabèche :"Ils disparaissent peu à peu, après qu’on les ait modifiés ou changés parfois sciemment pour les détacher de l’histoire et de la culture millénaires."

                .

                Tout en lisant votre merveilleux conte, je voyais les scènes comme si j’étais le témoin intemporel de cette histoire, c’était fantastique.

                .

                Et tout ce que j’ai trouvé pour vous remercier de ce sauvetage culturel, c’est de vous offrir à vous et à l’ensemble des lecteurs, cette chanson de notre Idir, très symbolique et en lien à votre récit.

                https://www.youtube.com/watch?v=cywB8396Fmk


                • Mohamed Tabèche Mohamed Tabèche 29 novembre 09:50

                  Merci OMAR !


                • popov 29 novembre 10:11

                  @OMAR

                  Ça me fait bizarre, mais je viens de vous plusser pour le lien à ce chanteur.


                • OMAR 29 novembre 16:53

                  Omar9
                  .
                  @popov
                  .
                  Tu dois être à jeun.. smiley

                  .
                  C’est bien, c’est positif...


                • Cirrhose (Droll de Crane) Cirrhose (Droll de Crane) 1er décembre 00:15

                  @OMAR

                  ou alors c’ est sincère , car c’ est vrai que c’ est plus reposant de te lire quand le contenu donne envie de répondre gentiment .

                  Du coup je te vannerais ailleurs smiley


                • Bionic Beaver 30 novembre 01:17

                  @M. Tabèche

                  Tiens, popov vient de se faire interdire l’accès aux commentaires sous votre article !

                  Il n’y a que l’auteur qui a cette possibilité de censurer sous son article.

                  D’autant plus étrange que popov a plussé deux de vos articles consécutifs et a eu des commentaires plutôt élogieux.

                  Signé popov qui utilise un pseudonyme de secours chaque fois qu’il est censuré, et uniquement pour signaler la censure.


                  • Mohamed Tabèche Mohamed Tabèche 30 novembre 23:12

                    @Bionic Beaver Désolé popov, ça doit être une fausse manœuvre, je fouille pour rectifier ça ! 
                     


                  • Cirrhose (Droll de Crane) Cirrhose (Droll de Crane) 1er décembre 00:13

                    @Mohamed Tabèche

                    Une très bonne réaction ... c’ est toujours « mal ressentit » d’ etre discriminer sans que l’ autre explique son rejet .
                    Quand on fait une erreur , et qu’ on nous l’ explique on peut l’ asumer ;
                    Quand ca parait arbitraire , on rejette forcement la decision .

                    J’ ais bien aimé le texte sur la pivoine arborescente , je comprend un peut moins celui la .

                    Au plaisir de te lire sur un nouvel article . 


                  • popov 1er décembre 01:24

                    @Mohamed Tabèche

                    Bonjour

                    Rectifié.
                    Sans rancune.
                    Et merci pour l’article.

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