• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > L’origine lointaine de nos chers (très chers pour les peuples !) (...)

L’origine lointaine de nos chers (très chers pour les peuples !) paradis fiscaux…

Pour mieux comprendre ce qu’est le mode de vie général des multinationales d’aujourd’hui et le pourquoi des paradis fiscaux qui leur assurent ce contexte précis dans lequel elles peuvent venir régulièrement se ressourcer avec le plein accord des plus importants Etats impérialistes, nous pouvons faire un petit bond en arrière qui couvrira la bagatelle de trois siècles… John Law venait de créer la Banque générale (1716) et la Compagnie d’Occident (1717), celle-ci servant de grand corsaire pour donner à celle-là le moyen de faire se perdre dans la nature les dettes de l’Etat royal…

Dans le tome premier de l’ouvrage extrêmement documenté qu’il a publié en 2005 aux Indes Savantes, sous le titre La Compagnie française des IndesPhilippe Haudrère écrit :
« Outre l’espoir lointain d’une spéculation avantageuse, il est probable que ces financiers voyaient dans la Compagnie d’Occident un moyen de placer les papiers d’Etat, dont ils étaient encombrés, et qui perdaient jusqu’à 70% sur la place. » (page 44)

Ceci se comprend lorsque l’on ajoute que les actions de la Compagnie pouvaient être réglées, pour un quart, en argent et, pour les trois-quarts restants, en billets de l’Etat… L’un des bateaux coule : on prend le suivant… qui prétend, peut-être, à plus de solidité…

En tout cas, un privilège royal permet dès le 23 mai 1719 à la nouvelle Compagnie de récupérer, au titre de l’ « édit de réunion », à la fois les monopoles de commerce de la Compagnie des Indes orientales et de la Compagnie de la Chine, tandis qu’elle-même reçoit, à l’instant même, le titre de « Compagnie des Indes ».

Pour s’assurer une assiette financière plus ample, elle réalise alors une émission d’actions nouvelles au prix de 550 livres (presque trois ans de travail pour un manouvrier parisien)…

À ce moment-là encore, Law – tellement bien parti – est persuadé du fait qu’un phénomène retentissant ne va pas tarder à se produire. Voici ce qu’en dit Philippe Haudrère  :
« Law voulait faire attribuer à la Compagnie, outre les privilèges commerciaux, la perception de tous les revenus de la Couronne ; en contrepartie, elle devait se charger des dépenses de l’Etat et du remboursement de ses dettes. L’avantage en serait double : une simplification de la perception des revenus, avec la « disparition de cette foule de receveurs, commis, directeurs, trésoriers, fermiers et sous-fermiers » ; ensuite le remboursement des dettes de l’Etat, avant tout les rentes, dont le chiffre considérable immobilise des capitaux, permettant de libérer des fonds susceptibles d’alimenter le débouché plus lucratif des actions, et que la compagnie pourra employer à la restauration de l’économie française. » (Idem, page 49)

On le voit : il s’agissait de faire, de la toute neuve Compagnie des Indes, le fer de lance d’une part essentielle de l’économie du royaume de France… Rien moins.

En effet… Privilège, d’un côté, qui permet de naviguer à l’aise sur les mers du monde, mais, de l’autre, amélioration substantielle des performances à l’intérieur même du pays grâce à l’exportation d’une quantité importante de sa production…

Et si, de plus, par le biais des finances d’Etat, la Régence-Royauté pouvait tomber dans les mains des quelques plus gros d’entre ces investisseurs de haut vol (où on retrouvera bientôt un certain Voltaire enrichi par ses heureuses spéculations sur la dette publique en France, en Lorraine et même en Prusse), le capitalisme commercial et financier serait en passe de devenir, avec ses petits copains d’Angleterre plus particulièrement, le véritable maître du monde !…

Toutefois, car il y a un « toutefois » que nous livre Philippe Haudrère… qui se trompe peut-être de main… :
« Toutefois, ces projets consistant à mettre dans la main du roi, par la Compagnie des Indes, la perception des impôts, constituaient une grave menace pour la finance traditionnelle qui vivait de cette perception.  » (Idem, page 49)

Laissons cela, et passons à ce sur quoi portaient les fameux privilèges qui n’étaient pas encore liés aux paradis fiscaux, et peut-être pas seulement pour cette bonne raison qu’ils concernaient une forme d’enfer dont il n’est pas très sûr qu’il n’existe pas encore pour partie aujourd’hui. Retenons qu’en ce temps-là, il ne contrariait ni la monarchie de droit divin, ni celle de droit anglican, ni la papauté elle-même… et passons à ce que nous en dit l’auteur que nous suivons aujourd’hui pas à pas :
« La Compagnie des Indes fut d’abord subrogée, moyennant le versement d’une indemnité de plus de six millions de livres, aux droits de la Compagnie de Saint-Domingue, révoquée quatre mois auparavant. On espérait beaucoup de la traite des noirs, dont la Compagnie annonçait qu’elle pourrait transporter trente mille dans l’île dans les quinze années à venir. » (Idem, page 51)

Mais on pouvait également « espérer » ailleurs :
« Le second privilège, celui de la traite exclusive des nègres sur la côte de Guinée, depuis la rivière de Sierra Leone jusqu’au cap de Bonne-Espérance, que la Compagnie avait exercée jusque-là « en concurrence avec les particuliers  », découle de la décision précédente. La mesure était justifiée, selon la Compagnie, par la forte augmentation du prix des esclaves à la suite de l’afflux des commerçants sur cette côte, depuis que le commerce en avait été déclaré libre en janvier 1716. » (Idem, page 51)

…Ce qui ne pouvait bien sûr pas encore découler d’une décision du GATT ou de l’OMC…

NB. Cet article est le quarante-neuvième d'une série...
« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? »
Pour revenir au document n° 1, cliquer ici


Moyenne des avis sur cet article :  4/5   (5 votes)




Réagissez à l'article

8 réactions à cet article    


  • Et hop ! Et hop ! 14 mai 22:01

    « Law voulait faire attribuer à la Compagnie, outre les privilèges commerciaux, la perception de tous les revenus de la Couronne ; en contrepartie, elle devait se charger des dépenses de l’Etat et du remboursement de ses dettes. L’avantage en serait double : une simplification de la perception des revenus, avec la « disparition de cette foule de (fonctionnaires) : receveurs, commis, directeurs, trésoriers, fermiers et sous-fermiers » (pour les remplacer par qui ?)

    Il faut préciser qu’ à cette époque, il n’y avait pas de roi, le roi était mineur, c’était la régence du Duc d’Orléans.

    C’est à cette époque que pour la première fois un armateur français (de Nantes) a reçu des lettres patentes du roi l’autorisant à faire du commerce d’esclaves, Louis XV avait 9 ans. Auparavant c’était un trafic presque exclusivement hollandais et anglais, protestant et juif parce que l’Église aussi l’interdisait.

    Au commencement de la Régence en 1715, Louis XV avait 5 ans.

    Le Régent (1673-1723) est le grand-père de Philippe d’Orléans, le conventionnel qui se faisait appeler Philippe-Égalité, siégeait parmi les Montagnards et vota la mort de Louis XVI. Sont fils est Louis-Philippe, il sera nommé régent du fils de Louis XVIII qu’il détrona pour prendre sa place et s’auto-nommer roi des Français, roi du libéralisme économique anglais, de la bourgeoisie d’affaire et du régime manufacturier qui envoyait les petites filles pousser les wagonnet dans les mines.


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 14 mai 22:13

      @Et hop !
      Merci pour ce commentaire très documenté et qui fourmille d’éléments tous plus intéressants et plus significatifs les uns que les autres.


    • Et hop ! Et hop ! 15 mai 11:59

      @Michel J. Cuny

      Je vois que cet article contribue à une suite consacrée à la domination trans-historique de la France par l’Allemagne.

      Or il me semble que John Law, la spéculation financière, le libéralisme économique et commercial, l’exploitation des esclaves noirs (et banc *), et des ouvriers, c’est typiquement l’idéologie de l’impérialisme de la monarchie bourgeoise anglaise fondée par Cromwell et financée par les milieux d’affaires hollandais.

      L’Allemagne a commencé à émerger comme puissance lorsque l’Empire romain germanique a commencé à être unifié et organisé en État nation par les rois de Prusse, et c’est Bismark surtout à la fin du XIXe qui en a fait une puissance équivalente à la France et à l’Angleterre.

      A mon avis, la première guerre mondiale a été provoquée à l’instigation de la diplomatie anglaise pour anéantir deux puissances rivales qui menaçaient son hégémonie maritime, et déjà pétrolière au Moyen Orient. En particulier le projet de construction du chemin de fer Bagdad-Istanbul-Vienne-Berlin qui devait passer par la Serbie et qui aurait acheminé le pétrole irakien en se passant des compagnies pétrolières et maritimes anglaises. Les Anglais finançaient les mouvements séparatistes et nationalistes dans les Balkans, notammment en Serbie. (L’organisation secrète « Jeune Bosnie » était un petit groupe révolutionnaire proche du Parti social-démocrate serbe dont l’objectif était de promouvoir la démocratie dans tout l’empire autrichien)

      L’Angleterre n’affrontait pas directement les ennemis qu’elle voulait abattre, elle utilisait d’autres puissances, en l’occurrence la France et la Russie qui se sont retrouvés sans aucune raison en guerre contre les empires allemand, turc et autre-hongrois.

      A la fin de la guerre de 14-18, l’Autriche-Hongrie et l’Empire Ottoman ont été complètement démantelés, l’Allemagne réduite de moitié et séparée de la Prusse, ce sont les Anglais qui ont récupéré les champs pétrolifères et les Juifs la Palestine.


    • Et hop ! Et hop ! 15 mai 12:01

      @Et hop !

      esclaves noirs (et banc *) : Les Anglais capturaient en Irlande des enfants et des jeunes gens qu’ils vendaient comme esclaves aux planteurs de Virgine et des autres colonies britanniques.


    • JC_Lavau JC_Lavau 15 mai 12:33

      @Et hop ! : « sans aucune raison », hélas si. Les castes dirigeantes avaient une paysannerie et une classe ouvrière à saigner, car elles en avaient peur. Vrai de la France, de l’Italie, de l’Autriche-Hongrie, voire davantage.
      L’empire Austro-Hongrois était essentiellement le pouvoir d’une caste militaire allemande sur des peuples qui se détestaient les uns les autres. Voir les crasses qu’ils firent à Semmelweis, hongrois.


    • Michel J. Cuny Michel J. Cuny 15 mai 13:35

      @Et hop !
      Merci à vous.
      Je pense pouvoir souscrire à l’essentiel de ce que vous venez d’écrire.
      Je ne peux moi-même y venir que peu à peu, soucieux que je suis de fournir un maximum d’enchaînements (ce qu’à la suite de Lacan, j’appelle des « articulations symboliques »). Mais je vois, avec plaisir, que vous-même ne cesser d’en fournir à propos de points tout à fait essentiels, et qui concernent les grands équilibres (ou déséquilibres)...


    • Et hop ! Et hop ! 15 mai 19:25

      @JC_Lavau

      Entre saigner la classe ouvrière et la paysannerie au sens figuré, et la saigner au sens propre, il y a une énorme différence.

      La guerre de 14-18 c’est 65 % des garçons de 18 à 28 ans qui ont été tués, une bonne proportion des autres souvent très grièvement mutilés. 

      La France et les Français n’avaient rien à foutre de l’assassinat de l’archiduc d’autruche, ni du nationalisme serbe, ni des querelles entre l’Autriche et la Russie.

      La France est entrée en guerre sans vote du Parlement comme le prévoyait la Constitution, par une décision du chef du gouvernement de la IIIe République, André Viviani, avocat juif radical-socialiste, décrétant la mobilisation générale aux frontières de l’Allemagne. Il avait été ministre des colonieset fait voter une loi qui étendait la conscription sur les populations arabes et noires des colonies, alors qu’elle était limitée aux citoyens français métropolitains.

      Ce sont toujours les républicains qui ont institué la conscription et qui ont été bellicistes. Avant 1789, l’armée était faite d’engagés, sauf les officiers qui devaient le service militaire. La Révolution a créé la conscription, c’est-à-dire institué une corvée de 2 ou 4 ans pour la guerre. Louis XVIII l’a supprimé. La révolution de 1845 a rétabli la conscription.Napoléon III l’a presque supprimée. La IIIe République l’rétablie, en 1912 elle a porté le service militaire à 3 ans.

      La droite n’aurait pas dû accepter l’union sacrée, elle aurait dû refuser la guerre, appeler à déserter.

      L’Allemagne qui avait le dessus des armes a propsé en 1916 de cesser la guerre et de revenir au statu-quo d’avant 1914, sans indemnisation de part et d’autre. USA et l’Angleterre ont tout fait pour que la France refuse, en particulier Clémenceau qui était marié à une américaine.


    • JC_Lavau JC_Lavau 15 mai 19:58

      @Et hop ! Il s’agit bien de saigner au sens « propre ».
      Pas plus que les assassinats de Jaurès et de Raspoutine ne furent « au figuré ».

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON







Palmarès