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La cigale qui chantait comme une fourmi

Muriel Pénicaud, autrement surnommée la cigale du capital, a décidé de chanter tout l’été. Ainsi ce matin sur France culture. A sa manière particulière : aigrelette, dysharmonique et insupportable. L’ancienne DRH pense que son ministère est une gigantesque direction des ressources humaines et que tous les français ont la même opinion qu’elle sur le travail. Elle se moque, à sa manière, des fourmis françaises qui, selon elle, ne sont bonnes qu’à se former, changer de métier, et s’émanciper en faisant de la formation professionnelle. Voilà la vraie révolution.

Outre le fond, d’une indigence rare, ce qui m’a interpellé, c’est la manière de parler de la DRH du ministère en charge du STO : elle coupe systématiquement la dernière syllabe des mots. C’est non seulement insupportable, mais donne également l’impression de quelqu’un qui cherche à dire vite de peur d’avoir à s’expliquer. Habitude de DRH. De fait, ses raisonnements sont du même tonneau : coupés, tronqués, prenant le raccourci plus rapidement que le cancre le chemin de l’école buissonnière, faits de litotes, de tautologies, et d’euphémismes.

Cette cigale-là a toutefois le talent particulier des DRH : celui de noyer le poisson en parlant pour ne rien dire. A la question de la journaliste (qui, soit dit en passant, dit « faisez » au lieu de « faites », comme quoi on peut citer Foucault tout en s’exprimant dans le langage des faubourgs) sur le fait qu’il y a de moins en moins de CDI et de plus en plus de CDD. La cigale se mit, illico presto, à chanter le langage particulier des patrons, démarrant son raisonnement par un peu convainquant « nous ne travaillons pas seulement sur le quantitatif mais sur le qualitatif », enchaînant par un long argumentaire (auquel je ne compris goutte), dans la veine de ceux du Président Janus-Jupiter et se terminant par le fameux CQFD qui lui permit d’expliquer que moins de CDI ne signifiait pas que l’emploi était plus précaire.

Le raisonnement CQFD, rappelons-le, a été inauguré par notre Très Haut et Très grand Président, Dieu le garde, lors du transfert des Veil au Panthéon ; il a été synthétisé dans la proposition suivante : « Simone VEIL s’est battue pour la paix et, donc, pour l’Europe ». CQFD. Ce qui consiste, ainsi qu’on le voit, à ramener le raisonnement à deux propositions : une mineure qui doit porter sur n’importe quel sujet, et une majeure qui permet d’en tirer une conclusion générale sans qu’il soit forcément nécessaire qu’elle ait un rapport avec la mineure : on ne va quand même pas s’emmerder avec la logique dans le « nouveau monde » ! L’avantage réside dans le fait que les deux propositions n’ont pas besoin d’avoir de lien entre elles. « Il fait beau aujourd’hui, donc Socrate est mortel », « Vous mangez du steack haché, donc vous aimez les américains », ou encore « Il fait froid dans le nord de l’Europe, donc les russes ont truqué les élections américaines ». Magie de notre époque, le raisonnement CQFD, permet en plus, à peu de frais, de passer pour un intellectuel auprès des publicistes qui font l’opinion, lesquels ne manqueront pas de distinguer votre « hauteur de vue » et se demander si vous n’êtes pas « trop intelligent ».

Là où l’on voit que la cigale maîtrise moins le CQFD que son Maître, c’est qu’elle n’a pas osé aller jusqu’à une affirmation sèche et définitive du genre : les CDD ont une durée plus courte donc les salariés sont protégés. Peut-être est-ce le mode de communication qui ne l’y a pas incité ? Dans une entrevue radiophonique, le contradicteur peut (utilisons le conditionnel) sortir de sa torpeur et vous demander des explications même si les risques sont limités, surtout quand la présentatrice semble sous neuroleptiques.

Revenons sur Foucault, dont la présentatrice fit une citation qui expliquait qu’en substance, et pour Foucault, dans la société capitaliste moderne, chacun devait devenir à son échelle un entrepreneur. Foucault n’avait ainsi rien fait d’autre que de remettre au goût du jour et dans le langage de l’époque (qui implique que tout doit être positif) ce que Proudhon et Marx avaient théorisés en expliquant que le travailleur ne pouvait vendre que sa propre force de travail. La cigale du capital dut se demander pourquoi on lui parlait d’un présentateur de télévision sur le plateau de France Culture, et se rangea à l’avis de Michel en pensant répondre à Jean-Pierre. Elle ajouta qu’il manquait tout de même, à l’analyse de Michel/Jean-Pierre une dimension : celle de la solidarité, parachevant par là sa descente aux abymes, et démontrant que la culture n’est pas ce qu’on demande à un DRH, ni plus généralement, aux ministres du conseil de Janus-Jupiter aux deux têtes et aux deux alliances.

Toutes deux babillèrent encore de longues minutes sur de nombreux sujets faisant assaut pour savoir laquelle maîtrisait le mieux la cuistrerie de l’époque, mais je dois avouer qu’il ne m’en reste aucune forme de souvenir, tant la voix de la cigale est insupportable. Je n’ai retenu qu’une chose la fameuse « flexisécurité » qui, si j’ai bien compris, se résume à : la flexibilité des employés, qui sont appelés à aller se faire voir chez les grecs, en fonction du bon vouloir de leurs employeurs (on dit d’ailleurs « trouver un travail compétitif et sécurisé dans la péninsule hellénique en fonction des externalités de l’entreprise » dans le parler moderne) et la sécurité pour le capital qui sort toujours renforcé et doit être augmenté sans fin.

Bien sûr, quand les Ordonnances de sa Majesté, auront démontré que j’ai raison sur la flexisécurité, que les chômeurs se seront multipliés encore plus vite que les pains aux noces de Cana et seront en plus devenus impécunieux, on a déjà trouvé la parade : c’est que les « entreprises qui ne se seront pas emparées du dispositif ». Quand le français était encore une langue, on s’emparait volontiers d’une ville ou d’une province au terme d’une expédition militaire ou alors de l’argent d’un défunt par un mariage dolosif, bref on s’emparait au terme d’une action violente et pas spécialement parée de bonnes intentions. Aujourd’hui, on s’empare de tout et de n’importe quoi et si l’on s’empare d’une disposition législative, cela veut signifier qu’on l’a fait sienne. Quoique le lapsus soit, on le voit, révélateur. Ainsi donc, quand le menu peuple se sera fait avoir dans les grandes largeurs par les Ordonnances de Sa Majesté, la cigale pourra toujours dire « mais, c’est pas ma faut’ m’sieur, dames, c’est les patrons qui se sont pas emparés du dispositif législatif » et tout se terminera comme dans l’ancien monde : les politiques auront distribué aux plus nantis les quelques écus qu’il restait dans la poche des plus pauvres, et bénéficieront de la plus large impunité, car ils n’auront fait que de la politique. Après les coups de casque de El Guerrab et plus récemment Bennalla, viendra celui de la cigale, et c’est celui là qui fera le plus mal aux fourmis qui, au rebours de la fable, danseront pour payer les chants de la cigale.


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3 réactions à cet article    


  • cevennevive cevennevive 24 juillet 2018 10:05

    Bonjour,


    Savez-vous qu’une cigale ne vit à l’air libre que trois semaines ? Deux ans sous terre à se préparer à chanter et surtout à se reproduire.

    Dommage de comparer cette chipie à une charmante cigale.

    Pour parodier Muriel Pénicaud, elle s’est « emparée du dispositif » journalistique de la langue de bois. Et à mon avis, elle mérite un large coup de pied à son ministrable derrière. (car il n’y a que cette partie de son anatomie qui mérite ce titre de ministre).

    Mais peut-être, à l’instar de la cigale, ne restera-t-elle au pinacle que quelques semaines ? Comme d’ailleurs deux ou trois collaborateurs de notre Manu ? C’est à souhaiter pour les fourmis...

    Bien à vous.


    • cevennevive cevennevive 24 juillet 2018 10:39

      @Nstr Salut !


      Oui, en effet, cela peut aller jusqu’à une bonne dizaine d’années !

      Mais les « nôtres », c’est deux ans. J’ai un frêne couvert d’enveloppes de cigales. J’en ai compté douze à portée de ma vue, sur le tronc.

      Voyez-vous, il vaut mieux parler de cigales que de ces malfaisants au pouvoir...

      Bonne journée. Restez au frais !

    • ZenZoe ZenZoe 24 juillet 2018 15:44
      Dommage de comparer cette chipie à une charmante cigale.

      Bonjour cevennevive. Très juste votre remarque, d’autant plus que si je me souviens bien de la fable de la Fontaine, la pauvre cigale est bien démunie - or elle et Hulot sont les deux ministres les plus fortunés du gouvernement.
      Pénicaut c’est juste le vilain bruit de crécelle, pas la beauté sonore.

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Sébastien A.


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