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La confiance dans l’échange, de la frontière afghane à l’économie numérique

Le corridor du Wakhan constitue une mince bande de terre d’une trentaine de kilomètres de large située au nord de l’Afghanistan et enclavée entre les frontières closes du Tadjikistan et du Pakistan. La logique géopolitique visant à séparer les empires russes et britanniques y a engendré une grande pauvreté, privant les habitants de tout commerce avec leurs voisins. Constatant ces difficultés socio-économiques, les autorités ont lancé une initiative originale en ouvrant tous les samedi à Korog, principale ville tadjike de la région, un marché transfrontalier. L’écart de développement saute aux yeux ; les commerçants tadjiks proposent d’industriels produits du quotidien quand les vendeurs afghans n’offrent que des balais faits mains et des plantes aromatiques ou médicinales. Revenus à la base du commerce, la centaine d’afghans présents tentent de vendre leurs maigres surplus pour se procurer savons et ustensiles de cuisine. Echanges anorexiques en apparence.

Un autre commerce fleurit

Pourtant, derrière ce bien faible marché officiel, un autre commerce fleurit. Quand la déficience des Etats se fait sentir, la spécialisation des territoires, les flux économiques et les mouvements de populations ne s’arrêtent point, ils se font simplement plus discrets. L’économie s’enfonce dans la zone souterraine et grise de l’informalité. Officiellement, point de contact hors du marché du samedi. Officieusement, “il suffit de prendre une barque pour passer d’un monde à l’autre, tous les hommes le font” révèle un jeune étudiant en informatique. La nuit tombée, les échanges deviennent ainsi permanents, outrepassant aisément les 1125km du poreux fleuve Piandj qui fait office de frontière. Selon l’UNODC, c’est ainsi plus de 20% de l’héroïne mondiale qui y transiterait. Pourquoi cette voie ? Evidemment, en premier lieu, parce que la longue frontière s’avère peu surveillée et la situation économique critique. Mais aussi et surtout parce que les habitants vivant des deux côtés du fleuve sont de la même ethnie et partagent ainsi langue, culture et lointaines cousinades. Ce sont ces liens socio-ethniques qui servent de terreau à l’échange et créent la confiance nécessaire à ces commerces illictes.

La confiance fondée sur des connaissances personnelles

Quand l’Etat ne joue plus son rôle de tiers de confiance, l’échange marchand doit ainsi reposer sur d’autres garanties. Dans les groupes mafieux, il s’agit souvent des codes de l’honneur. Dans les communautés commerçantes libanaises, juives ou chinoises, il s’agit des relations interpersonnelles et familiales tissées durant des générations. Loin des modèles théoriques de mise en concurrence généralisée entre des acteurs indifférenciés, l’échange marchand repose bien souvent sur des réseaux sociaux préexistants. Le sociologue américain Mark Granovetter parle pour ce phénomène d’un “encastrement” des marchés. En France, c’est par exemple le cas du marché du travail puisque 23% des actifs ont trouvé leur emploi par des “relations personnelles” selon une enquête menée par Pôle Emploi. Économiquement, il peut ainsi être moins coûteux de faire appel à un visage connu qui n’est pas le plus compétent qu’à un visage inconnu fort brillant mais dont il faut s’assurer de la fiabilité. L’encastrement des marchés permet alors aux acteurs de ne pas fonder uniquement la fiabilité d’un échange sur un tiers de confiance extérieur (que ce soit le contrat, la norme ou l’assurance) mais aussi sur le lien social.

Une limite économique : la dépendance relationnelle

Quelle limite à ce fonctionnement social des marchés ? En premier lieu, un sociologue americain, Brian Uzzi, a montré que l’encastrement fonctionnait comme une courbe en U. N’être inscrit dans aucun réseau nécessite de faire en permanence appel au contrat et aux clauses et coûte trop cher, mettant en péril le succès des affaires. Mais, à l’inverse, un encastrement trop prononcé donne la priorité aux connaissances et obstrue aussi la réussite économique. C’est la fine différence entre recruter des proches compétents et faire preuve de népotisme. Pour être efficaces, les trafiquants afghans doivent faire appel à leurs cousins tadjiks tout en restant aptes à s’en séparer si ces derniers se révèlent être de piètres passeurs.

Créer une confiance distribuée mais ouverte ?

Par-delà la réussite économique, la proximité affinitaire ou communautaire pose surtout un enjeu d’égalité. Quelle capacité à réussir pour ceux qui ne proviennent pas du bon milieu, du bon village, de la bonne famille ? C’est l’un des principaux enjeux de l’encastrement des marchés dans nos démocraties occidentales. C’est aussi ce qui avait particulièrement choqué la sociologue Monique Pinçon-Charlot dans sa découverte d’une puissante solidarité économique entre les “classes dominantes”. Ainsi, faire reposer la confiance sur des sources sociales est souvent efficace économiquement mais pose une question d’égalité des chances. Pour dépasser ce dilemme, il conviendrait de produire une confiance distribuée mais ouverte. Que l’échange repose sur une affinité sans être circonscrit à une communauté géographique, ethnique ou sociale. C’est l’une des promesses des systèmes de notation entre pairs sur de nombreuses plateformes numériques et à plus long-terme l’une des prétentions de la blockchain. De la frontière afghane à la révolution numérique en passant par la traditionnelle lutte des classes, l’avenir nous dira si la confiance peut s’émanciper de l’entre-soi.


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1 réactions à cet article    


  • robert robert 18 novembre 2017 17:06

    il faut être honnête : si les Afghans en sont réduits à une économie de marché, c’est bien la faute à bigbrother qui devait dégager en 2014 mais qui comme les français est toujours là

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