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La folie du symbolique (et des grandeurs)...

Bien sûr, plusieurs pays sont capables de tuer le président soudanais. Ce qu’on voit à la télévision et au cinéma (ciblage par satellite, missiles téléguidés d’une grande précision, opérations commando) ont fait leurs preuves dans la réalité. On peut assassiner le président tchétchène en suivant les traces de son téléphone portable, on peut arraisonner un « cigarettier » hors bord des narcos aux Caraïbes en calculant avec une précision extrême (avec des indices minimes) sa trajectoire et le lieux de sa destination finale, on peut aussi éliminer un dirigeant du Hamas, même s’il ne reste que quelques minutes exposé en plein air. On peut aussi envoyer des missiles à tête chercheuse à la frontière afghano-pakistanaise…

Tout cela donne sans doute un sentiment de puissance prométhéen, permet des dérives décisionnelles et quelques bavures notoires. Ce que l’on ne peut pas faire, c’est assumer et agir en fonction de la complexité d’une situation, évaluer et prévoir les risques, calculer efficacement la montée des périls, anticiper. Ce que l’on peut pas faire non plus c’est arrêter une machine bureaucratique, arrêter une pulsion de pouvoir, arrêter un sentiment d’insatisfaction qui résulte, justement, de tout ce que l’on sait que l’on peut faire de notre force ponctuelle mais qui s’avère inefficace. Enfin ce qu’on est incapable de faire, c’est de hiérarchiser. Car Prométhée n’a pas à se questionner de ce qu’adviendra demain : même si on l’ampute quotidiennement de son foi, il se sait immortel. Le symbolique a fait irruption au sein du réel, nous ne savons plus faire la part des choses entre mythe, symbole et réalité.

Aplanir le monde, le façonner à notre volonté, courir derrière des certitudes en se questionnant à peine, même si l’on a fait la preuve de nos lacunes, de nos dérives de nos pulsions morbides en créant une crise économique sans précédant, n’est pas faire de la géopolitique, n’est pas gouverner. Prisonniers de l’image et de sacerdoces abscons, nous mettons systématiquement les charrues mythiques avant les bœufs du réel. Revenons à nos moutons : peux-t-on condamner aujourd’hui le président soudanais El-Bechir ? Non. Peut-on protéger efficacement les 1200 soldats onusiens sur place ? Non. Avons nous les moyens et la volonté d’intervenir massivement ? Non. Peut-on garantir la présence pérenne des ONG sur le terrain et qui sont les seules à faire quelque chose (si peu, j’en conviens) pour les victimes du Darfour ? Non. Bien au contraire. Elles ont déjà reçu leur feuille de route. Peut-on changer la position de la Russie, de la Chine, de l‘Union Africaine, des voisins directs du Soudant en particulier l’Egypte ? Non. Par contre, on peut leur donner le sentiment que, une fois de plus, nous savons et qu’ils sont des ignares. Que nous avons raison et qu’ils ont tort. N’avons nous donc pas, en ces moments si difficiles concernant le conflit israélo-palestinien besoin d’eux ? Sommes nous seuls au monde, pire, vivons nous en Occident un monde parfait face à un reste du monde imparfait et qui doit, en conséquence rester muet, inactif, résigné ? En quoi radicaliser encore plus - oui, cela est paradoxalement possible - les ultras dans la région est-il efficace ? Les Etats Unis, Israël, reconnaissent-ils le CPI, sont-ils prêts à payer de leur personne ? Non. Existe-t-il un « Etat de droit global » efficace et ayant les moyens non seulement de condamner mais aussi de punir, reconnu par tous ? Non. Voilà la charrue. On la promène, on la pousse péniblement à travers le monde, trou noir de nos contradictions, en Afghanistan où on s’allie aux seigneurs féodaux producteurs d’opium, au Kossovo, en effaçant l’identité criminelle de ses dirigeants, aux Caraïbes, en « cédant » des avionnettes de la CIA à des hommes d’affaires et des mafieux des cartels dont on met par ailleurs leur tête à prix. On sectionne, on oublie, on fait abstraction, on zappe à notre guise, on tranche. On s’inquiète de là bombe atomique potentielle iranienne, mais celle du Pakistan, on s’est déjà inquiété, c’est de l’histoire ancienne. Que ce pays concède à une partie de son territoire, de faire fit de l’Etat de droit et de le remplacer par la charia, qu’il passe un pacte avec le foyer historique d’Al Quaida, c’est pas important. Ce qui est important dans cette vision du monde, qui singe la vitesse et le vide de sens de nos télévisions, c’est que le CPI existe aux dépends de la réalité, que nous soyons rassurés dans nos chimères, que nous soyons, pendant que les bourses s’effondrent et que les escrocs montent des escroqueries globales par leur taille et leurs effets, toujours les meilleurs, les élus. 

En ces jours de la journée de la femme, comme Salman Rushdie, je considère qu’il faut se battre pour l’essentiel : la mini-jupe. Comme Milk, je pense qu’on peut mourir pour des enjeux qui ne sont pas travestis. Un chat est un chat, qu’il soit saoudien ou persan. Mais cela exige de savoir hiérarchiser, sortir de l’infantilisation et payer de sa personne. Bref, avoir un objectif moral et une vision du monde qui ne soit pas séquencée, manipulée et travestie en fonction de ses rêves d’enfant gâté.


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3 réactions à cet article    


  • Ahlen Ahlen 8 mars 2009 01:12

    Cet article me fait penser à un parallèle entre la démocratie telle qu’elle est pratiquée de nos jours et la crise économique. Toutes les deux ont tendance à pousser l’humanité vers le trou noir ! Tellement que votre dernière phrase : "avoir un objectif moral et une vision du monde qui ne soit pas séquencée, manipulée et travestie en fonction de ses rêves d’enfant gâté" n’est qu’un voeux pieux.


    • Cosmic Dancer Cosmic Dancer 8 mars 2009 13:20

      "Heureux les simples d’esprit..." La conscience douloureuse d’un monde qui n’a jamais connu le mythique Age d’or et ne le connaîtra jamais que dans les légendes au mieux, dans la fureur de révolutionnaires nihilistes au pire, se dit parfois comme un chant torrentiel qui en embrasse violemment les meutrissures et les contradictions. Entre porter sur les épaules ces infamies et porter la mini-jupe, en ce 8 mars mon choix est fait smiley


      • Veilleur de Nuit 10 mars 2009 15:17

         
        "Le problème avec la folie des grandeurs, c’est qu’on ne sait pas où finit la grandeur et où commence la folie."
         Quino

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