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La « Galère » de nos vignobles

Conte pour une balade dans les vignes

Une curieuse légende circule parfois dans la profondeur d'une cave ou la fraîcheur d'un cellier. Lorsque des vignerons, toujours soucieux de parfaire leur nectar, goûtent plus que de raison les belles promesses qui se préparent dans le secret de leurs tonneaux, il y a quelquefois un plus bavard ou un moins prudent pour dire à la cantonade : « Il n'y a pas lieu d'être surpris de la délicatesse de ce vin. La vigne, cette année-là a reçu la visite de Saint Vincent et de Saint Nicolas, tous les deux en goguette sur leur étrange bateau ! »

C'est un assidu et goulu dégustateur de vins de Loire qui me fit un jour le cadeau de ce récit. Grande est sa connaissance des subtilités du Chenin Blanc, du Sauvignon, du Romo et du Chardonnay pour les blancs, du Cabernet, du Côt, du Pinot meunier, du Grolleau et l'Oberlin pour les rouges. L'homme aime à s'emparer du sécateur pour la taille d'hiver et les travaux de printemps. Il aime plus que tout encore, participer aux vendanges, et le soir, autour d'une bonne « bernache » raconter des histoires à s'assoupir contre une barrique. Nous pouvons donc lui faire confiance, les yeux fermés et la bouche grande ouverte.

C’est un soir de bombance à la Grande Maison que sa langue se mit à dévoiler ce qu'il n'aurait pas dû raconter au béotien que je suis. Cette précieuse confidence, qui devait rester à jamais circonscrite aux habitués des chais, venait de tomber dans l'oreille d'un bavard, incapable d'en garder aucune. Ainsi, vous allez à votre tour bénéficier du secret des dieux, celui qui fit qu'un jour, notre maître à tous, François, le natif de Seuilly à deux lieues de Chinon, évoqua la Dive bouteille en parlant de ce breuvage que nous chérissons tant !

Mais revenons à nos moutons ; ceux-là même que le gars Panurge avait laissé filer, tandis que lui aussi était de ce fameux voyage dont je vais tenter de restituer quelques bribes. Vous essayerez d'en suivre les divagations parmi vapeurs d'alcool en compagnie de quelques anges qui viennent y prendre leur part...

Il est des récoltes qui sortent de l'ordinaire, expriment mieux encore la magie de cette merveilleuse alchimie qui transforme le jus de raisin en un nectar divin. Ces années de grande et belle récolte, qu'on nomme en se gargarisant « Millésime », il se noue toujours ce curieux récit qui explique sans aucun doute, le mystère de la vigne.

Ce matin-là, alors que les viticulteurs de l'endroit avaient passé la dernière nuit avant vendange, à boire tout leur saoul dans une petite loge vigneronne, la brume enveloppa soudain les coteaux du pays. Venue de la Loire toute proche, cette rivière à vin à nulle autre pareille, n'en déplaise aux gens du Rhône, de la Saône ou bien de la Garonne, elle couvrait les pieds de vigne d'un voile cotonneux...

Ce prodige matutinal suit toujours une nuit fort agitée durant laquelle un terrible orage, d'une violence rare, avait éclaté. On sait que les récoltes redoutent la colère des cieux, mais quand cela advint précisément ce jour-là, l'orage en question demeura totalement inoffensif. C'est à croire que les grondements du tonnerre émanaient de tous ces bouchons qui sautaient les uns après les autres tandis que des éclairs brillaient dans les yeux de nos lascars.

La nuit avait modifié l'air du temps, lui octroyant toutes les nuances de la palette des odeurs. Un matin de nouveau monde en somme en ce jour si particulier qui annonce les premiers coups de sécateurs. Chacun de retenir son souffle dans la loge, avant la venue des vendangeurs pour percevoir dans le lointain, des coups étouffés à vous glacer le sang pareils aux battements d'un tambour qui rythment la cadence à moins que ce ne soit les pas de Pantagruel en personne qui s'invite à la fête. Les plus vieux de la troupe ne s'y trompent pas ; ce sont là les prémices du plus formidable spectacle qu'il soit donné d'admirer un matin de septembre quand on a passé la nuit dans une cabane vigneronne en agapes et libations diverses…

Les noceurs éveillés, attirés par le bruit, pointent le nez dehors et en restent bouche bée en dépit d'une langue par trop chargée. C'est au son lointain des mâtines du clocher de ce coin charmant qu'une brise tiède s'en vient de la vallée pour monter vers les coteaux. Les feuilles de vignes frémissent. L’agitation monte la colline, à la manière d'une « ventouse » comme disent les vignerons tourangeaux. Le phénomène pourtant ne cesse de surprendre les observateurs incrédules et quelque peu vaseux.

En contrebas de la vallée, une ébauche de mât chapeauté d’un girouet de bois en forme de grappe de raisin, fait son apparition. Une magnifique bannière rouge et blanche qui ondule comme un serpentin, flottant au vent. Puis, apparaît en pleine gloire, la vergue avec sa voile carrée aux lés de chanvre, d’une teinte lie-de-vin, soulignée par la clarté du soleil levant. Enfin se dessine la coque, sorte de galère fantastique survolant les ceps chargés de raisins, flottant entre la brume et les rangs de vigne.

De la coque de bois assemblée à clins, dépassent des rames. Cet étrange bateau à fond plat, sans cabane, vogue sur la brume. Le rythme frappé par l'Hortator, incite les rameurs à battre l'air en cadence. Les rames, au lieu de plonger dans les flots, effleurent la végétation d'une caresse si sensuelle que les grappes de raisins frémissent d'un tremblement organique. De ce mouvement orgasmique naîtra la récolte exceptionnelle. Quand l’incroyable nef passe à leur hauteur, les spectateurs éberlués, distinguent la piautre, ce large gouvernail adapté aux faibles tirants d’eau ; curieusement, celle-ci a la forme d’un gigantesque tire-bouchon. À la manœuvre de la Galère, deux saints en habits de cérémonies, Vincent et Nicolas, hilares, trinquent à la santé des pauvres bougres qui ahanent et geignent sous l'effort.

Un bon petit diable distribue généreusement des coups de fouets aux malheureux rameurs. Qui sont donc ces pauvres bougres, galériens de l'au-delà et du vin d'ici ? Ce sont tous des abstèmes pénitents, de tristes sires qui, leur vie durant, ont tourné le dos au sang de la terre, ce vin symbole du sacrifice de notre seigneur Jésus Christ. Avant que de poursuivre leur pénitence en enfer, boire pour le restant de leur peine de l'eau croupie, ils bénissent la vigne pour que la récolte à venir soit exceptionnelle. Il y a là de quoi leur faire éprouver des regrets éternels !

Il se dit que parfois un témoin consent à se montrer pour regarder de plus près ce prodige merveilleux. Il faut avouer qu'il ne risque pas de se retrouver à bord, sa nuit atteste qu'il n'est pas un de ces apostats mécréants qui renient le vin. Pourtant, lui aussi reçoit punition céleste et la foudre le frappe par l'intérieur du corps. Son cœur s'arrête dans l'instant pour que jamais plus, il n'ait l'occasion de boire à nouveau. Les Saints n'aiment pas être surpris lors de leur besogne interlope. Quant aux autres vignerons dégrisés, ils se gardent bien de raconter ce qu'ils ont vu à travers la petite fenêtre de la cabane. Leur réputation n'est pas de celle qui permet d'être crus sur parole. Ils gardent pour eux, cette vision étrange qui a parfois sur quelques-uns, le don miraculeux de les rendre plus sobres à l'avenir. Mais jamais aucun d'eux, dieu merci, ne tourne à la repentance !

Telle est la fable qu'on me servit avec tout un assortiment de vins de Loire. Par la suite, j'ai eu beau pousser plus à fond mon enquête, traîner dans bien des exploitations, personne n'a voulu m'avouer avoir assisté, ne serait-ce qu'une fois, de ses propres yeux embués, au passage de ce bateau mirifique ! J'en venais à douter de ce que m'avait raconté mon camarade quand il m'apporta un élément nouveau, qui emporta ma conviction :

« La Galère des gars Vincent et Nicolas a perdu depuis de longues années, l'habitude de naviguer sur toutes nos vignes, sans distinction. Il se dit, dans les milieux informés, que la Galère céleste n'accepte désormais de passer au-dessus des vignes qui si elles sont vendangées à la main. Saint Nicolas a la réputation de ne pas goûter aux progrès techniques, c'est pourquoi son bateau va encore à la rame et à la voile. »

Saint Vincent partage son avis sans le crier trop fort, dans bien des caves, il perdrait trop de fidèles. Il est des Saints auxquels on peut se vouer les yeux fermés. Ces deux-là me semblent être du nombre. Punir dans le même temps, les buveurs d'eau et ceux qui vendangent à la machine me les rend éminemment sympathiques. C'est à de tels petits détails qu'on juge le sérieux des Bienheureux, c'est du moins mon opinion et je la partage avec vous, contre une bonne bouteille !

Bacchanalement vôtre.

Tableaux de Els Knockaert


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9 réactions à cet article    


  • chat maigre chat maigre 4 août 21:36

    Bonsoir Nabum,

    le vin c’est depuis toujours une histoire de passion, d’un bout à l’autre de son élaboration, tout ne doit être que passion pour que la magie opère à la dégustation.

    je reviendrai parler vins, vignerons et vignobles, sous cette belle histoire, car c’est une passion qu’on se doit de transmettre de génération en génération, c’est ce que vous aurez dit mon père et mon grand-père, c’est certain smiley


    • C'est Nabum C’est Nabum 5 août 06:18

      @chat maigre

      La passion se déguste tout autant que les récits qui évoque cette culture exceptionnelle
      à la vôtre


    • chat maigre chat maigre 5 août 07:12

      @C’est Nabum

      il est trop tôt pour trinquer, j’suis avec ma chocolatine et mon café mais,
      tchin tchin Nabum et pas d’Afflelou smiley


    • C'est Nabum C’est Nabum 5 août 07:32

      @chat maigre

      Me voilà chocolat
      J’attendrai ...


    • juluch juluch 4 août 21:42

      Le gars a du abuser grave de sa cave !!! smiley


      • C'est Nabum C’est Nabum 5 août 06:18

        @juluch

        Point d’abus
        Simplement de la gourmandise


      • L'apostilleur L’apostilleur 5 août 19:05

        @ C’est Nabum

        Encore quelques lignes et vous m’auriez réconcilié avec les Saint-Nicolas.


        • C'est Nabum C’est Nabum 5 août 19:38

          @L’apostilleur

          De mon côté, j’ai grande réserve contre ce moine guerrier
          Du vin de garde en somme


        • LeMerou 6 août 18:22

          Il faut dire que le jus de raisin fermeté par la main de l’homme à des vertus extraordinaires.

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