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La pensée libertarienne (3) : Critique de la notion libertarienne de travail

Alors que les libéraux nous enjoignent, tout le temps et sans relâche, de travailler, certains nous promettant la prospérité, d'autres nous menaçant de misères, un examen de la place du travail dans la logique libérale nous montre, au contraire, que le travail, l'activité, est la plus petite valeur de la société qu'ils proposent, et que seul l'état de propriétaire (de moyens de production), un statut passif, peut aider à élever le niveau de vie.

La pensée libertarienne (3) : Critique de la notion libertarienne de travail

 

Introduction : le travail

Nous avons commencé par énoncer une sorte de système premier : le travail produit une richesse qui devient la propriété du travailleur. Voilà, avons-nous estimé, la base de la pensée libertarienne, le fondement du droit naturel selon les libertariens. Les ressources naturelles ne constituent pas de richesses tant que l’homme n’intervient pas sur elles. Il ne s’agit pas donc simplement de trouver quelque chose pour en être le propriétaire, il faut la transformer en richesse.

Si j’étanche ma soif en m’abreuvant à cette rivière, ou que j’apaise ma faim en mangeant cette pomme que je trouve au pied de son arbre, je ne crée pas de richesse : je prends les données brutes de la nature. En revanche, si je remplis ma gourde de l’eau de la rivière, ou que je mets la pomme dans ma besace, j’adjoins à cette ressource un élément artificiel, quand bien même minime, qui me permet de la qualifier alors de richesse : l’eau et la pomme sont transportables, et peuvent être consommés ailleurs que sur le lieu d’origine.

On peut se demander, ici, l’intérêt de ce détail : dans la mesure où la simple appropriation d’une ressource naturelle apparaît déjà comme une forme de travail, elle se justifie donc d’elle-même, et importe alors surtout le fait que ce que l’on s’approprie n’appartenait à personne au préalable. La règle du travail semble superficiel, et la loi de propriété naturelle demeure avant tout celle du « premier arrivé, premier servi ».

L’importance du travail est, à l’origine, biblique. Comme l’a très bien souligné Max Weber, dans son célèbre Éthique du protestantisme et esprit du capitalisme, une des caractéristiques importantes des Réformes religieuses instiguées par Luther, Calvin et Zwingli, a été de réhabiliter la notion de travail. Alors que dans les royaumes catholiques, sous l’influence des traditions gréco-latine et germaniques "barbares", on considère que le labeur des champs, les besognes, les corvées, et les tâches ingrates sont dégradants, le protestantisme préconise un retour aux enseignements d’une Bible, qui, bien au contraire, voit le travail, à la fois comme un ordre de Dieu, dès les premières pages de la Genèse, et à la fois comme le moteur des premières communautés chrétiennes.

Si les conquistadors, en Amérique du Sud, cherchent avant tout de l’or et des matières premières, et ne voient pas cela comme un travail, mais comme une expédition, assortie d’un ensemble de luttes et de négociations, les anglais conçoivent surtout le continent américain comme une terre à cultiver, à transformer, à rentabiliser. Simplement, alors que les premiers chrétiens vivaient généralement dans des communautés peu réglées sur la notion de propriété privée, les premiers colons anglais en Amérique se trouvent, dès leurs débuts, dans un processus capitaliste général où les décisions sont prises selon les intérêts individuels. Chacun espère obtenir sa terre à soi, quitte à explorer plus loin.

Tout au long de la colonisation, avant et après l’indépendance, avant et après la guerre de Sécession, les anglais sont dans une sorte de fuite en avant. L’expression "toujours plus loin vers l’ouest", l’image associée à la fameuse fronteer que l’on repousse, ou encore les mythes des pionniers expriment cette volonté de trouver des terres vierges à s’approprier et à cultiver. Et si la pression démographique est invoquée, il est évident qu’il y a aussi l’envie d’aller là où personne n’est encore arrivé pour y devenir le propriétaire avant les autres. Le chef d’œuvre bien connu de Sergio Leone, Once upon a time in the west illustre très bien cette logique. Si Peter McBain a acheté ce terrain perdu dans un coin désertique, c’est parce qu’il y contient la seule source d’eau, et qu’il prévoit, des années à l’avance, que le train finira par y passer, qu’alors il sera propriétaire d’un bien précieux, et qu’il pourra en tirer une grande richesse.

Parallèlement à ce système qui désigne surtout les ressources des terres inexplorées, c’est toute la vie quotidienne des colons anglais qui va se forger sur le principe ternaire du travail, de la richesse et de la propriété. La plupart des nouveaux arrivants, passagers des navires anglais, ont, en général, dépensé tout leur argent pour payer leur traversée de l’Atlantique, voire se la sont fait avancer en échange de quelques années de travail à venir, une fois en Amérique. Dès leur arrivée, ils sont engagés dans la nécessité de gagner leur vie. Loin des systèmes corporatistes en vigueur dans les royaumes européens, le pays va se construire principalement dans la multitude des rapports entre employeurs et employés. La notion de travail s’élargit alors à toutes les activités et se propage peu à peu sous la forme du salariat.

C’est, dans la pratique, la façon dont s’est constitué le triptyque travail-richesse-propriété : trouver une terre isolée, et la cultiver, l’entretenir, en faire quelque chose, pour ensuite pouvoir en revendiquer la paternité, ou bien travailler pour les autres. Voyons comment s’est faite la théorie.

Comme nous l’avons dit, les libéraux se disent empiristes, et les libertariens revendiquent un archéo-libéralisme : leurs théories se constituent à partir de l’observation d’une pratique humaine spontanée bien antérieure. La définition de la propriété, construite sur le modèle "naturel" de la ressource trouvée et travaillée, et dont les libertariens s’inspirent, est celle formulée à l’origine par John Locke en 1690, dans son Traité du gouvernement civil, qui lui-même, se fonde sur l’observation des colons d’Amérique du nord. Locke est le premier à exposer que le simple fait de trouver une ressource ne fait pas de son découvreur un propriétaire et qu’il lui faut agir dessus, effectuer un travail pour en revendiquer la possession légitime.

Il est admis, tant par les philosophes que par les historiens, que cette définition n’est pas honnête puisqu’elle cherche intentionnellement à justifier la colonisation et les déportations indiennes. En comparaison des anglais qui veulent tout chambouler, les indigènes ne travailleraient que trop sommairement leurs ressources, et ne pourraient donc en revendiquer la propriété. Ce n’est donc pas une vraie définition théorique, découlant d’un concept de la justice, mais une justification a posteriori d’un ordre déjà établi. Son fondement même est fallacieux, et si la logique de cette définition peut paraître juste, sa formulation historique est tâchée de sang.

Au delà de cette considération, nous ne pouvons pas nier que Locke a également le souci de placer le mérite comme valeur centrale conditionnant la propriété, et que c’est surtout pour cela que sa définition sera retenue. Puisqu’il est tout à fait possible de condamner le massacre des indiens sans rien changer au triptyque (leurs façons de s’occuper de leurs terres ne concernaient pas les anglais, qui ont donc commis une expropriation), son origine ne semble pas vraiment le remettre en cause. Le but de la définition, pour un libéral, n’est donc finalement pas tant de justifier la colonisation sauvage, que de fonder la propriété sur le mérite.

À première vue, même, on peut se demander la pertinence de ce renvoi à la définition lockéenne : si elle avait encore du sens dans le monde du dix-huitième siècle, où il restait des terres encore à découvrir, elle semble obsolète au vingt-et-unième. Il semble même un peu alambiqué de passer par cette image de colonisation, quand bien même on en ôte les caractères conquérant et meurtrier, pour illustrer le processus, estimé naturel, de la propriété légitime et du travail. Pour la majeure partie de la population qui, à l’époque de Locke, est rurale, le travail consiste à cultiver les terres d’un autre. Le modèle dominant actuel, le salariat, n’a guère beaucoup changé sa forme. Les travaux se sont diversifiés, certes, mais la structure reste la même : on travaille pour l’entreprise de quelqu’un d’autre et très rarement pour soi.

Finalement, l’élément corrompu de la définition lockéenne est, bien au-delà de sa référence historique à la colonisation, le point le plus essentiel de la définition de la propriété. Ce qui importe dans la propriété, c’est de l’avoir mérité, d’avoir travaillé pour l’obtenir. Raisonnement que l’on retrouve dans le célèbre principe « Tout travail mérite salaire », et qui est aujourd’hui très largement dominant dans l’opinion, y compris chez les ennemis du libéralisme.

La référence à l’image des pionniers anglais en Amérique va en fait rendre plus complète la définition, en répondant aux exigences méthodologiques de la pensée libérale. Comme nous l’avons dit, libéraux et libertariens sont empiriques, et très attachés au droit naturel. La colonisation de l’Amérique apparaît pour eux comme l’événement, le phénomène observable le plus pur, et le plus authentique de l’homme face à la nature : il y apparaît alors plus clairement les principes essentiels qui régissent la vie. En outre, l’image de la découverte des terres qui précède le travail, se retrouve dans le monde moderne. Deux phénomènes contemporains jouent aujourd’hui le rôle de cette "découverte". Les libertariens n’en soulignent généralement qu’un seul, mais certains penseurs contemporains ont perçu le second, et pour notre part, nous pensons que l’analogie ne saurait être complète sans cela.

Le premier, que les libertariens mettent en valeur, c’est l’innovation bien sûr. L’entrepreneur innovant est assimilable au pionnier arrivant en terre inconnue, tel Peter McBain dans les désert de l’ouest américain. Il est un peu seul au début, mais cette solitude galérienne est un investissement pour une prospérité future, associée au progrès. Le second, dont l’oubli n’est pas étonnant, c’est la recherche de l’emploi. La sémantique même l’indique : le chômeur et le pionnier cherchent un lieu générateur de richesses pour travailler, doivent arriver avant les autres, et être plus efficaces. C’est, certes, moins sexy que l’innovation rentable, mais on y retrouve la structure proposée par la définition lockéenne.

Découvrir une terre vierge bien placée et la cultiver, inventer un produit de consommation utile pour tous et le commercialiser, trouver du boulot et être efficace à la tâche. Depuis la colonisation de l’Amérique du nord, cette logique du travail s’est propagée jusqu’à devenir le modèle dominant. Avant cela, ce schéma n’a pas de sens, et les notions qui le constituent n’ont pas du tout les mêmes valeurs. La bourgeoisie ne défend la notion de mérite qu’à la fin de l’Ancien Régime, en période des Lumières, et elle est bien sûr minoritaire. Pour les ruraux, comme pour les nobles, on ne conçoit ni le travail ni la propriété de cette façon, c’est peu de le dire. Personne ne cherche du travail : on en hérite des parents, ou on est intégré à une corporation, au clergé, ou à l’armée sans même que l’on nous demande notre avis. De même, on se méfie de l’innovation et du progrès technique, souvent pour des raisons superstitieuses, mais aussi simplement parce qu’on conçoit la pérennité comme un modèle préférable à celui du changement, car bien plus sécurisé.

La logique libertarienne du travail n’est donc pas un absolu. Si elle se fonde sur une méthode empirique, d’observations de ce qu’elle estime être l’homme en milieu naturel, les principes qu’elle en dégage ne sont pas des éléments essentiels de la vie et de la survie, puisqu’on ne les retrouve pas dans tous les modèles économiques. À la rigueur, nous ne pouvons nier qu’on peut trouver des notions équivalentes à celle du mérite dans presque tous les modèles économiques, mais d’une part elle est souvent trop critiquée pour en constituer le cœur, et d’autre part, elle n’entretient pas les mêmes relations avec les autres notions que l’on trouve dans le système libertarien.

Nous avons donc bien affaire là à une pure construction idéologique. Cela, nous l’avons déjà dit, est inévitable, nous ne pouvons pas tant émettre de critique philosophique pour cela, et devons nous en tenir aux remarques psychanalytiques de M. Gabbels : il faut éviter, pour soi-même, de se laisser aller à la facilité des idéologies. En revanche, il faut souligner que les prétentions libertariennes à l’inspiration naturelle ne sont pas du tout satisfaites : les colons anglais n’étaient pas des hommes aussi vierges que les terres nord américaines, qui par ailleurs, ne l’étaient pas non plus tant que cela. Ils étaient protestants, pour certains assez radicaux, et capitalistes. Leur définition du travail s’annonce par conséquent arbitraire.

Pour développer cela, nous reprendrons dans le détail les notions dégagées par nos remarques qui correspondent aux phénomènes structurels les plus importants du travail en société libérale : le mérite, le salariat et l’entreprise, l’innovation, et la recherche d’emploi.

 

Le mérite

La rigueur nécessite de diviser en deux points de vue l’analyse de la notion de mérite. Le premier, que nous allons voir immédiatement, s’intéresse au mérite dans son rapport de correspondance à l’activité, au travail, et donc principalement sous sa forme verbale, mériter. Le second, que nous développerons dans notre troisième partie consacrée à l’individu, se conçoit, justement dans sa relation au sujet de ce mérite, et donc plus sous sa forme substantivée : le mérite, avoir du mérite. Bien sûr, notre indication sur les formes grammaticales restent indicatives, et symboliques, et l’on peut trouver tant le verbe que le substantif dans les deux conceptions de la notion de mérite. Nous ne parlons que de tendance générale.

Tout travail mérite salaire. Aujourd’hui, même un marxiste ne saurait en disconvenir. Moins répandu, mais de plus en plus, on considère aussi que tout salaire devrait nécessiter un travail en amont. Dit avec des mots plus libertariens : toute richesse ne peut être la propriété que de celui qui a travaillé pour l’obtenir.

On le comprend intuitivement, ce principe, se conforme à une idée de justice. Nous fournissons généralement un effort dans un but intéressé, et dans un souci d’équivalence entre l’effort fourni et sa récompense : c’est cela qu’il s’agit de préserver. De même, rien n’arrive sans rien, toute richesse est le fruit d’un travail, et il apparaît injuste que ceux qui n'ont rien foutu y aient accès.

La grande problématique du mérite, du point de vue du travail, concerne son évaluation. Dans la vie quotidienne, la plupart de nos efforts sont directement récompensés par l’effort lui-même : par exemple, si je vais à la cuisine me servir un verre d’eau, ma récompense est la consommation de cette eau – c’est une lapalissade. Dans le cadre de la production commerciale, en revanche, plusieurs questions se posent.

D’une part, il est indéniable que tous les travaux ne sont pas équivalents en ce qui concerne leur rentabilité. À l’heure du numérique, comme on dit, un simple clic peut produire plus que plusieurs journées de travail collectif. Ensuite, il est difficile d’évaluer tous les métiers qui ne sont pas productifs directement, et ils sont très nombreux et de plusieurs ordres : l’administration, la sécurité, la maintenance, le transport, l’ingénierie aussi, en quelque sorte, etc. Enfin, et nous le verrons davantage dans notre troisième partie, une même activité peut signifier un grand effort de la part d’un individu, tandis qu’elle sera aisée pour un autre. Le premier a plus de mérite que le second, c’est indéniable. Autrement dit, l’évaluation doit normalement prendre en compte la position de son sujet avant son travail, et donc la quantité de son effort personnel.

Les solutions, ou plutôt la solution libérale à ces problèmes est parfaitement fidèle à ses principes. En réalité, ils ne considèrent pas tant cela comme des problèmes. Ce qui compte c’est la richesse produite, et son prix de vente, quelque soit la forme du travail, simple, compliquée, ou parallèle.

La première et la troisième remarques sont très similaires : elles se rapportent à l’effort fourni. Selon les libéraux, il n’y a pas d’injustice à gagner plus avec un simple clic, puisque il y existe le mérite, hautement estimé, d’avoir trouvé ce moyen de produire plus en travaillant moins. La question de la différence d’effort fourni pour une même activité n’a pas non plus grand sens pour un libéral. Il apparaît injuste que le plus fort soit pénalisé en raison, justement de sa supériorité : ils ont produit la même chose, et si l’on reste fidèle à l’empirisme, il n’y a pas de sens de donner plus au faible. Le raisonnement est le même pour les deux remarques : celui qui produit en souffrant peu a le mérite de s'être mis en condition pour ne pas être gêné par l'effort.

Enfin, les libéraux considèrent que l’évaluation des travaux non productifs ne doivent pas poser plus de problèmes que celle des prix des produits sur le marché. Les prix s’équilibrent en fonction de la demande. De même, tous les services internes aux entreprises, ou même de l’État, font l’objet de demandes, et leurs tarifs doivent s’équilibrer de la même manière, c’est-à-dire en négociation entre les patrons qui embauchent et font offices de clients demandeurs, et les salariés qui vendent leurs services, comme s’il s’agissait d’une offre de biens de consommation.

En résumé, l’évaluation du mérite, dans la société libérale, s’en remet principalement à l’équilibre entre l’offre et la demande des choses à vendre dans le commerce mondial, et non au travail lui-même. Ce que nous méritons, notre salaire, est donc un savant calcul qui associe la quantité de gens capables d’effectuer le même travail, la nécessité de ce travail dans l’entreprise, et la demande, en quantité (le nombre de clients) et en qualité (les sommes qu’ils sont prêts à payer), des produits offerts par l’entreprise. Ni le temps travaillé, ni la qualité du travail fourni, ni l’effort à la tâche ne sont pris en compte, seulement la position de la richesse produite sur le marché. Il est clair que nous nous éloignons fortement de la notion de mérite.

On voit bien qu’il y a déjà ici un problème. Alors qu’à l’origine, les libéraux et libertariens sont les premiers à insister sur l’irréductible effort à fournir pour créer une richesse, il n’est en réalité pas du tout considéré dans le calcul du mérite et des salaires. Dans la société libérale, ce n’est pas le travail qui fait la richesse, mais le rapport entre offre et demande.

Nous en reparlerons dans la partie consacrée à l’individualisme, mais disons-le d’ores et déjà une première fois : cette façon d’exclure de l’évaluation du mérite les remarques que nous avons exposées, et que la philosophie porte habituellement sur ce sujet, répond toujours au souci empirique des libéraux. On peut également la référer à la philosophie objectiviste d’Ayn Rand. Le sentiment d’effort est subjectif, et ne peut faire l’objet d’une échelle objective. En revanche, la quantité de produits de consommation est une chose bien réelle, et concrète, sur laquelle on peut s’appuyer pour évaluer le mérite.

Soyons honnête. Ce système ne peut être méritocratique que s’il interdit toute forme de don et qu’il structure, plus encore qu’une égalité des chances, une neutralité des chances. Si l’on veut exclure le critère de l’effort fourni dans l’évaluation du mérite, on doit parallèlement exclure ce qui permet d’éviter cet effort, comme l’héritage, et garantir que chacun commence au même point. Il faudrait, une peu comme Platon et Thomas Moore le proposent, mettre toutes les naissances en commun. C’est seulement dans cette mesure que celui qui produit d’un simple clic peut mériter sa position. S’il n’a pas inventé ce moyen de production, il aura dû néanmoins s’intégrer à une entreprise et en gravir les échelons pour en devenir le directeur, ou bien encore il aura fondé, ailleurs, une entreprise prospère, pour pouvoir s’acheter celle-ci ensuite. De toutes les façons, il n’aura bénéficié d’aucun autre avantage que ce qui lui est propre de naissance, ce qui lui est organique.

Or ce n’est pas le sens de la société libérale, puisque cela restreint là le droit de disposer de ses propriétés comme on l’entend. Le libertarien, bien sûr, considère que les impôts que l’État prélève sur l’héritage sont tous injustes. Ce qu’il veut, c’est laisser le donataire désigner son successeur, et qu'il puisse tout lui donner s’il le souhaite, quand bien même l'heureux élu ne mérite rien. Mais alors, on ne peut plus considérer la propriété de richesse comme simplement le fruit d’un travail, la résultante du mérite, mais comme aussi, parfois et même très souvent, une acquisition gratuite.

Les libertariens de droite sont très clairs sur ce point : le droit de disposer de ses biens prévaut sur la question du mérite. Rien ne doit empêcher quelqu’un d’offrir son entreprise, et les moyens de production qu’elle contient, à un autre, même si ce dernier n’a rien fait pour l’obtenir. Ou bien il s’agit d’une sérieuse entorse à la définition de mérite, ou bien la notion a été objectivée à tel point qu’elle se transmet comme n’importe quel autre bien. Mais il est peu recevable de dire que feue Madame Liliane Bettencourt, qui a hérité de l’entreprise L’Oréol et a ainsi su se maintenir, des années durant, comme la personne la plus riche de France sans jamais avoir bossé de sa vie, avait du mérite, sauf si, bien sûr, on considère que le mariage d’intérêt constitue un vrai travail, ainsi que le veut l’expression terrible « prostitution légale » - ce qui n'a rien de sérieux...

La chose va poser problème aux quelques libertariens de gauche qui existent. Nous ne nous y attardons pas ici, et nous reprenons les conclusions d’un article particulièrement pertinent (et même symbolique) de Geert Demuijnck auquel nous renvoyons le lecteur en le conseillant vivement de s’y intéresser1. Quelques soient leurs positions sur la question, il leur impossible d’être fidèle aux principes libertariens, et en même temps à leurs conceptions humanistes de gauche. Soit ils optent pour une limitation de l’héritage, basculent dans la redistribution, et quittent la pensée libérale, soit ils conservent l’idée libérale du droit de distribuer ses biens, et s’éloignant de la question du mérite, s’éloignent aussi de la justice sociale propre à la gauche.

Pour notre part, nous considérons que cette question du don dénature complètement la notion de travail proposée par les libertariens. C’est indéniablement contradictoire. L’injonction magnifique que Beaumarchais, pourtant considéré comme une des premières figures de l’entrepreneur libéral, offre à Figaro dans la pièce qui porte le nom de son mariage, a encore tout son sens dans la société libérale : « Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine d’être né ». Il y a comme un résidu irréductible de l’Ancien Régime dans la société libérale.

Bien sûr, et comme le souligne l’article de Demuijnck, la question de l’héritage ne se pose pas vraiment sur la question de la maison familiale, ou du bijou de la tante Hortense, puisque, au-delà même de leur caractère profondément affectif, ces biens ne constituent pas des moyens de production. La petite boutique d’artisan dans lequel le fils a bossé toute sa jeunesse avant de se la faire léguer par son père n’apparaît pas non plus comme un modèle qui casse l’image du mérite. C’est surtout à l’échelle des grosses entreprises, et des parts d’actionnaires que l’héritage pose problème. Lorsque les entreprises deviennent des machines à sous où de simple clics génèrent de grosses richesses, les héritiers n’ont aucun mérite.

Si libéraux et libertariens insistent sur le droit pour un propriétaire de disposer de ses biens tel qu’il l’entend, ils en réduisent d’autant le rôle du mérite dans la légitimité de la propriété, et donc celui du travail. Toute la spécificité libérale, et les jolis raisonnement empiriques sur l’image romantique des pionniers, des entrepreneurs innovants, du travail méritant, de l’effort à la tâche appartiennent simplement au folklore, et ne constituent finalement pas l’essentiel de leur pensée ni de leur pratique, puisqu’ils doivent faire avec un vieux principe féodal incompatible.

 

Le salariat et l’entreprise

Nous l’avons dit, tout le monde ne peut être pionnier, tout le monde ne peut être un entrepreneur innovant. Selon les chiffres de l’INSEE, 90 % de la population active française était salariée en 2016. Pour l’écrasante majorité des gens, il n’y a pas de gros héritages, et le système de référence est celui de la logique libérale du travail : trouver un emploi, et y travailler pour obtenir une rémunération.

La structure qui encadre le salariat est l’entreprise, qui se définit, on l’apprend dès les premiers cours d’économie au lycée, par la recherche du profit. L’entreprise est une machine à bénéfices. Si elle ne produit pas de bénéfice, elle peut difficilement prétendre au statut d’entreprise : ou bien elle va couler, ou bien elle est une association, une coopérative, une mutuelle, ou n’importe quelle autre organisme à but non lucratif.

Le bénéfice, le profit, on le sait, est la différence positive entre le coût de production et la recette de la vente des produits de l’entreprise. Les investissements de la production se divisent en deux catégories : les achats de matériel et les salaires. Le rôle de toutes les entreprises est donc d’équilibrer ces trois pôles économiques dans le sens de son intérêt.

Dans le salariat, ce qui détermine la nature du travail et sa rémunération, c’est le contrat de travail que l’employé passe avec l’entreprise. En général, on le définit par la cessation de ses droits sur la production du travail effectué en faveur de l’entreprise et en l’échange d’un salaire correspondant. Si le contrat de travail ne spécifie pas que l’employé obtient des parts de l’entreprise, par exemple sous forme d’actions, en guise de, ou bien comme partie de son salaire, il n’a aucun droit de décisions sur les bénéfices. Même, une fois de plus, la rigueur sémantique nous impose de dire que ce n’est pas en tant qu’employé qu’il possède ce droit de décisions, mais en tant que propriétaire. Le strict statut du salariat ne délivre rien de la propriété de l’entreprise, bien au contraire.

Le profit est d’abord la propriété de l’entreprise qui l’a généré, c’est-à-dire une personne morale, et non quelqu’un qui a travaillé, qui a mérité quelque chose. Bien sûr, une entreprise est elle-même la propriété d’une ou plusieurs personnes physiques, bien réelles. Cela, la pensée libérale y est très attachée, dans la mesure où cela définit des responsabilités claires. Surtout éviter toute collectivité.

Ce sont donc les propriétaires des entreprises qui décident de l’utilisation du profit. Dans nos sociétés où ils restent encore des traces keynésiennes, il existe certaines réglementations, parfois assez rigoureuses, pour éviter qu’ils ne se servent n’importe comment de leurs caisses de bénéfices, mais le paradigme libéral, et a fortiori, celui libertarien sont assez stricts sur ce sujet : ils devraient pouvoir faire ce qu’ils veulent avec.

On le sent bien, le profit est une richesse particulière, et son statut n’est pas très clair. S’il a été généré par le travail de l’entreprise, on ne comprend pas bien pourquoi il n’a pas été redistribué aux travailleurs. S’il correspond seulement au travail des propriétaires et à leur mérite d’avoir créé ou acheté l’entreprise, on ne comprend alors pas pourquoi il a le statut particulier de profit et qu’il n’est pas considéré comme n’importe quelle autre rémunération. En fait, le profit ne rémunère que le fait, l’état (passif), et non le travail ou le mérite (actif), d’être propriétaire, quelque soit la façon dont on l’est devenu – tant que cela reste légal bien entendu.

Si on a tendance à croire que c’est avant tout le créateur de l’entreprise qui est dépositaire des bénéfices, et que ses héritiers sont tout de même la marque d’une volonté de sa part, cela ne peut pourtant pas constituer une règle. Il est tout à fait possible, en effet, que le créateur ait été mandaté, voire salarié pour créer l’entreprise. Dans ce cas-là, le droit sur les bénéfices ne va pas naturellement au créateur, mais une fois de plus au détenteur du titre, qui n'a aucune obligation de travailler tant qu'il a de l'argent.

Tout de même, nous devons convenir d’un point. Le profit a normalement pour destination d’être réinvesti en vue de la croissance de l’entreprise. C’est pourquoi nous parlons davantage des droits sur les bénéfices que de la richesse elle-même. Bien souvent, les entrepreneurs ne conçoivent leurs parts de bénéfices qu’en terme de développement de l’entreprise, de projets, et n’imaginent pour eux-mêmes qu’une éventuelle augmentation salariale si ces projets se déroulent bien.

Simplement, rien dans la pensée libérale ne contraint les propriétaires à le faire. Au contraire, elle met un point d’honneur à garantir le fait qu’ils puissent se mettre tout le bénéfice dans la poche, au nom du droit, toujours, de disposer de nos biens tels qu’on l’entend. Une fois de plus, Madame Bettencourt apparaît comme le monstre paradigmatique du système méritocratique à la libérale, puisqu’elle n’investissait pas elle-même, mais mandatait des professionnels, et ne faisait que toucher les dividendes, comme les nobles d’autrefois.

Dans un système empiriste, les choses ne devraient pas être aussi compliquée. Tout phénomène a sa cause, et le profit est nécessairement le résultat d’une causalité. Ou bien cette causalité était maîtrisée par l’homme, et elle est donc un travail, et revient de droit à celles et ceux qui ont effectué ce travail, ou bien elle ne l’était pas, mais alors il faut ajouter que la définition même de l’entreprise est constituée sur le hasard, et que le profit, « c’est que d’la chance », chose que les libéraux ne peuvent accepter, et qui n’est, de toutes façons pas très recevable. Mais si le profit est bien le fruit d’un travail, alors il est aussi une part de richesse ôtée sur un ou plusieurs salaires, et est injuste par nature. En conséquence de quoi, l’entreprise est une machine à payer le travail moins qu’il ne coûte, un système d’escroquerie, rien d’autre.

D’une façon générale, l’entreprise reproduit, assez curieusement, toute la structure étatique que condamnent libéraux et libertariens. Le profit fait finalement office d’un impôt sur le travail, au nom du développement et de la croissance de l’entreprise, et il n’appartient pas aux membres de l’entreprise de décider quoi en faire, mais simplement aux propriétaires, qu’ils fassent, ou non, partie de l’entreprise.

L’idée, en elle-même, de prélever de la richesse sur les salaires pour constituer une cagnotte qui va permettre le développement de l’entreprise, qui est la même que celle de l’impôt prélevé par l’État, ne semble pas être une mauvaise chose en soi. Au contraire, même, il y a de l’intelligence à cela. Simplement, cela ne peut être juste que dans la mesure où tous ceux qui ont participé à la conception de cette cagnotte par leur travail, ont un droit de regard.

Les systèmes mis en place aujourd’hui par l’État, comme la loi de participation aux résultats, obligatoire dans les entreprises privées de plus de cinquante salariés, semblent aller dans ce sens, mais ils n’ont pas été instaurés dans cet esprit, puisqu’aux termes de la distribution des parts, tout est loin d’avoir été réparti. Il faudrait, pour que le système soit juste, et finalement fidèle aux principes théoriques des libertariens sur le travail et le mérite, qu’à chaque exercice, toutes les parts de bénéfice soient clairement désignées entre tous ceux qui y ont participé, et que ces derniers prennent part à toutes les discussions sur les investissements, et y aient le droit de vote proportionnellement à leur apport. Mais ce n’est alors plus l’esprit de l’entreprise, mais celle de la coopérative, ou de la mutuelle, que l’on considère généralement comme des organismes plus proches de la gauche, voire du marxisme.

Avant de tourner cette page sur l’entreprise, nous devons apporter une sorte de nuance à notre propos. Un libertarien ne laisserait pas si facilement l’entreprise se faire insulter d’État, et, il existe un discours, assez récent, qui tente de montrer l’entreprise d’une façon un peu différente. La chose n’est que suggérée dans les textes classiques de Friedman et surtout de Rothbard, et ne fait pas l’objet d’une vraie réflexion, mais elle commence à se constituer sur les plateaux télé, sur les espaces d’expression fournis par internet, et aussi dans les réformes mises en place par les gouvernements successifs.

Résumons cette position à partir de nos remarques. L’employé ne fait pas partie de l’entreprise comme on fait partie d’un pays où l’État dirige. D’une certaine façon, on peut dire qu’à aucun moment il n’en fait partie, mais seulement son travail, puisque c’est cela qu’il échange avec l’entreprise. De son point de vue à elle, et surtout de sa comptabilité, les salariés ne se distinguent pas du matériel : on achète à une autre entreprise une machine, comme on achète à un individu, le travail qu’il fournit. Notons bien qu’il s’agit d’acheter le travail et non le travailleur – ce serait contraire à toutes les idées libérales. Cette façon de concevoir le travail est à l’origine, on le comprend bien, du statut d’auto-, et maintenant, de micro-entrepreneur.

Sous ces auspices, le salarié n’a aucun droit sur les bénéfices : il a vendu son travail, avant que celui-ci ne soit ensuite revendu et produise alors ce profit. Il ne lui appartient donc plus et demeure la propriété de l’entreprise, et si sa revente produit une plus-value, cela ne concerne que celle-ci. Chaque chose doit être séparée, et il faut considérer le travail de l’employé comme n’importe quel autre bien sur le marché. Par extension, les employés eux-mêmes doivent se considérer comme des entreprises à part entière, et négocier leurs rémunérations de la même façon qu’on négocie une vente.

En réalité, cette conception de l’entreprise ne résout pas vraiment nos objections. Déjà, le statut du profit reste obscur. Si les salaires ne sont pas évaluées en fonction des recettes, l’empirisme nous oblige tout de même à conserver l’idée que c’est bien le travail de quelqu’un qui a produit ces recettes, et donc la part de bénéfices. La plus-value qu’elle obtient ne se fait pas ex nihilo, et malgré une part indéniable d’aléatoire (celui du marché), il y a bien un certain nombre de décisions et de labeur qui ont permis la constitution de celle-ci. Le profit est le résultat d’un travail, qui revient de droit à ceux qui le méritent, et sa distinction par rapport au reste des rentrées d’argent n’a pas de sens si l’on se fonde sur les principes que les libertariens revendiquent. Pour être franc, il semble que le statut du profit révèle surtout l’impossibilité d’assumer l’escroquerie de l’entreprise : si vraiment il appartient au propriétaire, qu’il le mette dans sa poche et qu’il ne fasse tant de chichis, c’est très agaçant.

Ensuite, l’idée même de considérer que l’individu qui devient salarié d’une entreprise n’en fasse pas partie est la même qui, dès les premières définitions de l’État en excluaient les citoyens. Nous faisons partie du pays, mais pas de l’État. Les fonctionnaires, à la rigueur, peuvent se convaincre d’en être, mais seuls les hommes d’État peuvent réellement prétendre à ce statut, puisqu’ils ont droit de décision sur ses caisses. Cela même est dénoncé comme injustice par Rothbard dans son Éthique de la liberté. Mais alors, de même que les libertariens reprochent cette distinction à l’État et considèrent que c’est un moyen artificiel de ne laisser le droit de décider des investissement spublics qu’à une poignée de gens, nous pouvons dire que la distinction entre le profit et le reste des recettes, dans la comptabilité de l’entreprise, n’est qu’un moyen artificiel pour légitimer l’expropriation des employés. La précision du discours nouveau d’aujourd’hui ne fait que renforcer la légitimité de l’analogie que nous proposons.

Surtout, l’assimilation du travail de l’employé à la machine est irrecevable. La raison de cette assimilation, nous l’avons dit, est comptable, et il ne fait aucun doute, que du point de vue arithmétique, il n’y a guère de différence pour celui qui fait le calcul2. Mais, au-delà du fait que cela nie l’individualité de l’employé et que c’est tout de même contradictoire avec l’individualisme libertarien, il nous faut noter qu’il reste une différence économique irréductible. La machine a un coût de production en amont qui indique à son vendeur un seuil de prix au-dessous duquel il ne peut vendre, et cela l’acheteur le sait parfaitement. En revanche, on ne peut pas dire la même chose du salarié, dont le salaire est totalement dépendant de l’équilibre de l’offre et de la demande. Et il est peu de dire que la notion de besoins vitaux ne fait pas partie du vocabulaire libertarien : bien trop subjective pour en faire un critère d’évaluation. Un salarié a donc moins de marge de négociation pour son salaire qu’une machine pour son prix de vente.

La question du coût de production, qui parcoure toutes les justifications des revendications libérales et libertariennes d’aujourd’hui, ne se pose pas chez le salarié. Il ne peut pas être considéré comme une entreprise, puisqu’il ne cherche pas à faire du profit. Un chauffeur Hubert, ou un livreur Delivora, ne peut pas justifier ses tarifs de la même façon qu’une entreprise le fait. Il peut, bien sûr, acheter un joli costume, et considérer que ce que l’entreprise refuse de le défrayer constitue un investissement. C’est très gentil de sa part. Mais il peut difficilement, pour expliquer ses exigences de salaires, parler de coût de production, comme une entreprise le fait pour ses tarifs. Si le salarié peut se définir, éventuellement et avec un certain désespoir, par la stricte recherche de son intérêt, il est impropre de parler de bénéfices ou de profits. L’épargne individuelle elle-même ne se constitue pas de la différence entre investissement et recette, mais désigne un surplus aux besoins quotidiens du salarié, qu’il peut alors stocker, ou plus souvent, une restriction qu’il s’est imposé sur ces besoins.

Il est au bout de la chaîne de production, et si tous les intermédiaires se définissent par les chaînons voisins, en amont et en aval, le salarié ne peut pas le faire, et n’a donc aucun support pour justifier un salaire supérieur à ce qu’on lui propose. Pour que ses exigences puissent augmenter, il faut que le métier du salarié soit rare et particulièrement utile, nécessaire ou lucratif. On voit ce type de cas de figure dans les métiers de haute qualification, comme par exemple la programmation informatique à haut niveau. Fortement demandés, ce ingénieurs vendent généralement leurs services aux plus offrants, en organisant, à leur manière, la vente aux enchères de leurs mains aux doigt d’or. Simplement, la rareté étant une condition sine qua non de ce type de métier, ils font figure d’exception. Plus encore, cette marge de manœuvre quant à la négociation de leur salaire ne justifie pas pour autant qu’on les assimile à une entreprise : ils n’ont pas de coût de production ni d’investissement.

 

L’innovation

Nous l’avons dit, le profit a pour but d’être réinvesti. Si l’on reste logique, le profit, le bénéfice est ce qu’il reste après toutes les dépenses, comme la production et l’entretien. Il ne peut donc servir qu’à la croissance de l’entreprise. En tant que surplus, il ne peut que constituer une part augmentative (pour causer à la libérale) de l’entreprise.

Si l’on reprend les éléments de définition de notre premier article, cette croissance se motive par une double concurrence : le challenge, le défi envers soi-même, d’une part, et la volonté de faire mieux que les autres, d'autre part. Cela, on le comprend, ne concerne qu’indirectement la notion de travail, et se rapporte philosophiquement au thème de l’individu que nous traiterons en troisième partie de cette critique. En revanche, la notion de concurrence s’associe, pour les libertariens, à celle d’innovation qui, elle, se réfère directement à la thématique de l’activité et du travail, et non à l’individu.

Comprenons. Les deux moteurs de la société libérale sont la concurrence et l’innovation, qui peut être considérée comme une forme de concurrence. Simplement, alors que la concurrence stricte reste limitée, et finit par ne plus reposer que sur la quantité de demandes et d’offres, l’innovation permet une évolution en terme de qualité. Pour utiliser une image un peu triviale, à laquelle il ne faut pas trop s’attacher : concurrence et innovation fonctionnent respectivement comme essence et moteur d’une voiture.

L’innovation, dit-on, fait les emplois de demain. La crise du chômage est comme une pression démographique entre employés, chômeurs et les quelques postes à pourvoir. Comme le pionnier qui fait son champ sur des terres sauvages, celui qui innove se place dans une idée inexplorée, et fabrique un outil qui est, certes, isolé à sa création, mais qui, lorsqu’il deviendra un objet du quotidien pour tout le monde, fera la richesse non seulement de son créateur, mais de tous ses associés, et peut-être même de ses employés. Surtout, il prépare la prospérité de la région avant même l’arrivée des habitants. Croissance et progrès se font principalement selon cette logique.

Il faut noter ici l’enjeu un peu difficile du système. Si on associe aujourd’hui à l’idée d’innovation la start-up numérique, l’application smartphone, ou l’objet connecté, il faut aussi prendre en compte tout le mécanisme du progrès technique associé au capitalisme depuis le dix septième siècle. C’est sous sa loi que l’on a augmenté les capacités de transports maritimes et que l’on a pu développer l’esclavage de masse ; sous sa loi que les travaux des champs ont été soumis à la mécanisation et que les grandes industries se sont développées, transformant la population rurale en population ouvrière ; sous sa loi que l’on a fait les guerres mondiales, et grimé les ouvriers en soldats ; sous sa loi que l’on a instauré la consommation de masse, et brouillé les repères de classes sociales ; sous sa loi que l’on a automatisé les usines, désindustrialisé, et transformé la population ouvrière en chômeurs de masse ; sous sa loi enfin, que l’on numérise aujourd’hui, et que les chômeurs se muent peu à peu en travailleurs précarisés.

À chaque grande étape du progrès technique, l’innovation sert avant tout à simplifier le travail humain. Un gros bateau permet de transporter plus en un seul voyage, donc diminue la charge de travail, et permet soit de moins embaucher, soit de gagner plus avec autant d’employés. Les machines agricoles, guerrières, industrielles, ou numériques accomplissent le travail de plusieurs hommes en beaucoup moins de temps, forçant chaque fois, la classe ouvrière à s’adapter et à se renouveler. Son sens strict n’est donc pas du tout de créer des emplois, mais plutôt de les faire disparaître.

Bien sûr, l’innovation est le travail des inventeurs, de leurs assistants, de leurs mécènes et de leurs employés. Le lancement de leur entreprise nécessite un minimum d’embauche. Néanmoins, tant que la clientèle n’est pas assurée, cela reste dérisoire, et on doit la considérer comme l’ouverture de n’importe quel commerce sans originalité. Par la suite, le rêve d’un entrepreneur innovant est d’ouvrir carrément un nouveau secteur de consommation, comme l’a fait Microsoft avec l’informatique, ou Facebook avec les réseaux sociaux. Dans ces conditions, il y aura indéniablement des créations de postes.

Deux remarques, pourtant, suffisent à faire tomber l’illusion de ce raisonnement. D’une part, il faut être juste sémantiquement. Si le secteur attire les investisseurs qui permettent de créer des emplois, c’est que la consommation est au rendez-vous, et que donc l’innovation perd en originalité. Au sens strict, ce n’est donc pas l’innovation qui fait l’emploi, mais la mode, la propagation de l’innovation, donc plutôt ce qui est de l’ordre du bouche à oreille, de la publicité, ou de la propagande. L’embauche n’augmente pas sous l’effet du nouveau, mais celui de la pérennité et du développement. Aussi peut-on très bien relancer un produit ancien avec une bonne publicité, et ouvrir à nouveau un secteur de consommation, créer des emplois, etc.

Ensuite, il faut comprendre que l’adhésion d’un consommateur envers un produit ne signifie pas qu’il ajoute ce produit à sa consommation. La plupart du temps, son budget limité le contraint d’opérer plutôt une substitution : il remplace un ancien produit par le nouveau. Dès lors, l’ancien est invendu, ce qui provoque une perte de croissance chez l’entreprise qui le produit, et doit alors resserrer ses budgets. Plus de consommateurs adhèrent au nouveau, plus l’ancien est délaissé, plus l’entreprise qui le produit perd en croissance, plus elle resserre son budget, plus elle licencie. Il n’y a pas de création d’emploi, mais, comme pour le consommateur, il y a substitution.

Le seul moyen d’imaginer que cela pourrait créer naturellement des emplois, c’est de considérer que le budget des ménages augmente assez vite et que les innovations n’aient pas vocation naturelle à se substituer à de l’ancien, ce qui est difficile à soutenir. Il faut être honnête.

Bien sûr, il faut comprendre cela en son sens général. Nous pouvons trouver des exemples d’innovation suffisamment peu chères pour qu’elles s’ajoutent à l’ancien plutôt qu’elles s’y substituent, ou même des innovations du luxe qui ne s’adressent qu’à des budgets illimités, ou encore des entreprises innovantes qui embauchent plus que les anciennes. Simplement, dans le mouvement général de l’innovation et du progrès technique, elles font figure d’exceptions. Et une fois de plus, ce n’est pas le caractère innovant qui va maintenir et créer des emplois, mais les rentrées d’argent que l’on assure par tout ce qui concerne l’attention aux consommateurs.

L’histoire libérale, qui a plusieurs siècles derrière elle, démontre que la logique historique du progrès technique est de diminuer la charge de travail humain, et donc, dans notre système salarial, de détruire des emplois, pas de les créer. Et pourtant aujourd’hui, l’exhortation hystérique à l’innovation et son association avec l’emploi que font médias et politiques semblent contredire ce bon sens.

Pour que la chose soit claire, nous voulons décrire un exemple significatif : l’arrivée d’Uber sur le marché. Au premier abord, il est indéniable que la société a embauché, et qu’aucun taxi n’a perdu son emploi à ce moment. Ce que les chauffeurs ont reproché vivement à Uber, et à ses employés, c’était surtout de leur piquer la clientèle. Certains experts ont voulu montrer que ce n’était pas la même clientèle en prenant appui sur, par exemple, des jeunes qui ne prenaient pas le taxi avant, mais ce n’est que partiellement recevable. Les taxis ont perdu une partie de leur clientèle, et ont donc moins de courses. Pour rentrer dans leurs frais, ils ont augmenté leurs tarifs. À la longue, le taxi ne se maintiendra que pour une clientèle aisée qui refuse Uber, et le nombre de leurs chauffeurs baissera drastiquement.

Parallèlement, bien sûr, il y aura une augmentation des chauffeurs Uber. Si l’on s’en tient au nombres d’emplois en général, on peut supposer qu’il sera, à la longue, conservé, voire même augmenté. En moyenne, et selon la logique de l’emploi uber, les chauffeurs VTC font moins d’heures que les taxis, et l’éventail de leur clientèle est un peu plus large : il faut donc plus de VTC que de taxis pour satisfaire la demande. Simplement, l’emploi de chauffeur se voit dévalorisé. C’est là le sens même de l’innovation : ce n’est plus une profession dont la licence est le signe d’une formation, mais un complément d’emploi que n’importe quel particulier peut pratiquer dès lors qu’il a le permis. Et cela s’explique par le sens du progrès technique en général : le système de GPS, la logique des réseaux sociaux, l’utilisation grandissante des outils numériques rendent désuets les savoirs propres au métier de chauffeur de taxi. Il est sûr que les chauffeurs VTC ont encore moins de marge de manœuvre pour négocier leurs salaires que les taxis. De toutes façons, ils seront bientôt remplacés par des voitures connectées.

Globalement, que ce soit en remplaçant les hommes par des machines, ou que ce soit en simplifiant le travail des hommes, l’innovation tend à réduire drastiquement le travail salarié, tant dans sa qualité que dans sa quantité. Si les autorités légales incitent à l’innovation, cela ne peut alors qu’être sur la foi qu’il peut y avoir une proportion beaucoup plus importante de la population qui devienne entrepreneur innovant, que bon nombre de salariés d’aujourd’hui pourraient monter leurs propres start-ups et se trouver une clientèle suffisante pour embaucher et faire ainsi vivre les derniers salariés non innovants. Autrement dit, la pensée libertarienne soutient que la créativité des individus peut être à la fois assez rapide, et à la fois suffisante en quantité et en qualité pour prévenir ses effets fatalement dévastateurs sur l’emploi, tout en espérant que de plus grosses compagnies ne viennent pas racheter tout ça trop régulièrement.

La position est, une fois de plus, difficilement recevable. Tandis que l’effet de l’innovation et du progrès technique sur l’emploi est mécanique, irréversible, l’émergence des nouvelles idées et leur prise sur les consommateurs restent conjoncturelles, relativement hasardeuses, et on voit mal comment il pourrait y en avoir assez, et de suffisamment efficaces pour combler leurs effets sur l’emploi. Un tel équilibre est proprement utopique et rien dans les mesures libérales prises sur les dernières décennies ne vient corroborer cette croyance.

L’erreur ici serait de condamner l’innovation ou le progrès technique. Les libertariens se trouvent régulièrement confrontés à ce type de jugement, et ils se délectent de le balayer sans remords. Ils ont parfaitement raison : tant qu’on peut soulager les humains de la peine du travail, il est stupide de ne pas le faire. Le vrai problème est bien plus dans la manière dont l’innovation est insérée dans la société.

Ce sont les entreprises qui délivrent les innovations sur le marché, et, nous l’avons dit, elles se définissent par cette notion au statut obscur que l’on appelle profit. Si les propriétaires décident de l’utilisation des bénéfices, ce sont également eux qui prennent toutes les décisions internes à l’entreprise. Ils sont donc également les propriétaires des innovations, et la distribution qu’ils doivent effectuer répond à la loi du profit, c’est-à-dire qu’ils doivent obtenir un surplus par rapport au coût de production.

La terrible déduction logique que l’on ne peut que faire, c’est que, dans une société libérale, les propriétaires d’entreprises se définissent par leur capacité à s’accaparer les avantages de la diminution de la charge de travail, qui n’a pas d’impact sur eux en tant que propriétaires (même si, en tant qu’employés de l’entreprise, ils peuvent être concernés). Voilà le métier.

Sans trop de surprise, nous revenons, comme dans les deux paragraphes précédents, à l’irréductible, inaliénable et absolu titre de propriété et à son droit de jouissance, dont l’origine n’est pas libérale, mais, sinon néolithique, au minimum féodale. Les avantages du progrès sont concentrés dans les mains des propriétaires, qui peuvent les distribuer comme ils l’entendent, mais sont surtout définis par le devoir de les accumuler et de les concentrer davantage pour eux-mêmes.

À la longue, il n’est guère besoin d’être marxiste pour se rendre compte que cela ne peut pas tenir. Il y aura toujours assez d’innovation pour qu’il y ait toujours besoin de travailleurs, mais le travail n’en sera toujours que plus précarisé et dévalorisé. On en reviendra petit à petit à l’État féodal.

 

Conclusion : la recherche d’emploi

La position du chômeur actif résume bien toutes les remarques que nous avons vues.

Avant tout, il se positionne dans une conjoncture de pénurie d’emploi. Le chômage existe dans la mesure où il y a besoin de moins de gens, pour effectuer le travail, qu’il n’y en a dans un lieu donné, et qu’on refuse de le distribuer équitablement. Si le chômeur a été formé, a déjà travaillé, et a perdu son emploi, et que l’on met de côté ceux qui font mal leur travail, il s’est retrouvé au chômage par licenciement économique. C’est donc qu’on n’a plus besoin du travail qu’il vend.

Deux solutions s’offrent à lui. Soit il attend qu’il y ait une diminution du nombre de travailleurs dans son genre jusqu’à ce qu’il y ait une demande, soit il change de métier, en choisissant là où il y a de la demande. Autant dire que la première solution a peu de chances de fonctionner. Il va donc devoir se réorienter.

Cependant, rien ne change au problème. Dans le contexte historique du progrès technique, et l’exhortation à l’innovation, le chômeur sait que le métier qu’il va choisir a des chances, à plus ou moins long terme, de disparaître à nouveau, et qu’il ne peut sortir de ce cercle infernal qu’en changeant de statut. Puisque c’est le statut de propriétaire qui, plus encore que de laisser le droit de décision sur les bénéfices d’entreprise, confère un droit sur les avantages de l’innovation, c’est cela même qu’il doit viser. Et cela lui est même conseillé. Peu importe qu’il innove lui-même, finalement, s’il sait se retrouver propriétaire de l’innovation.

Lorsque nous disons propriétaire, il s’agit bien sûr de moyens de production. Comme nous l’avons dit, se définir comme une entreprise lorsque l’on a que ses mains pour travailler ne change rien à la condition d’employé. Le mieux est donc de se retrouver possesseur d’une entreprise, ou de n’importe quelle autre machine à justifier une plus-value. Tant qu’il n’a pas de coût de production à sa charge, il reste entièrement soumis au marché du travail, et donc à son irréversible diminution. Le travail reste la plus petite valeur de propriété sur le marché.

Si l’on en revient alors à l’image des pionniers, et à la définition de Locke, force nous est de reconnaître que la notion de travail n’est en réalité pas présente dans la désignation de la propriété. On en reste à la notion du « premier arrivé, premier servi » que l’on a refusé aux pauvres indiens. On sent bien qu’il y a là une sorte de caprice idéologique où cette culpabilité n’a jamais été résolue.

Le chômeur peut très bien partir avec Peter McBain dans les déserts de l’ouest américain. S’il ne possède rien pour lui-même et reste un employé, il demeure soumis au marché de l’emploi, et n’a aucun autre moyen de pression, si son employeur décide de lui faire tout faire, que de refuser de travailler, en le défiant de trouver quelqu’un d’autre. La chose marchera sûrement aux débuts, mais quand la prospérité de l’entreprise se fera, que le train passera par là, ramenant avec lui toute une population effervescente, McBain aura tout intérêt à baisser le salaire de son employé, puisque, selon la logique du marché, il y aura alors plein de monde prêt à le remplacer. Il vaudrait même mieux pour cet employé, de ne point trop susciter la colère de son patron, dès leur arrivée dans le désert, s’il ne veut pas être viré quand on entendra siffler le train.

Mais, quand bien même la phrase de William Munny, campé par Clint Eastwood, à la fin de son célèbre film, Unforgiven, correspond parfaitement à la situation : « Le mérite n’a rien avoir là-dedans », nous ne sommes plus tant dans un western épique que dans une comédie de théâtre, typique de l’Ancien Régime, sur les relations maître-valet.

 

1https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2006-3-page-127.htm

2 On notera la phrase de Mises : « Observons seulement en passant que les employeurs traitent du travail comme ils traitent de toutes les marchandises, parce que le comportement des consommateurs les force à agir de la sorte. » L’Action Humaine, IV, 21, 3 p686. Lourd de sens.


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9 réactions à cet article    


  • gaijin gaijin 30 avril 11:36

    la pensée libertarienne ?
    ouah ....
    la pensée libertarienne n’est pas une pensée c’est une pulsion monomaniaque déguisée en pensée par des des hypocrites ............laissez moi le droit d’asservir librement .....( sous entendu il ne faut pas de lois a part celles qui me permettent d’asservir ..........)


    • amiaplacidus amiaplacidus 30 avril 14:35

      @gaijin

      C’est ce que l’on appelle un poulailler libre, avec des poules libres et un renard libre.


    • gaijin gaijin 30 avril 15:14

      @amiaplacidus
      même pas .........les poules ne sont pas libre de s’unir pour faire la peau au renard ............


    • Jean Roque Jean Roque 30 avril 13:00

      Les ressources naturelles ne constituent pas de richesses tant que l’homme n’intervient pas sur elles.
      Ainsi les colons justifiaient de prendre possession des terres des indiens (souchiens d’Amériques), qui n’en « faisaient » rien, c’est du Locke (libéralisme).
      L’importance du travail est, à l’origine, biblique.
      Parabole des talents (monnaie) de la bible
      il restait des terres encore à découvrir
      Contradiction formulée par Malthus
       
      « Dans le « Crédit d’Etat », Hume résume l’hypocrisie DroitDelHommiste : Il n’y a que dans l’époque moderne, avec sa continuité juridique de la propriété (2 articles des DH) que les capitaux financiers augmentent à l’infini par intérêt et spéculation, ceci sur une période infinie. Le denier placé à la naissance du Christ n’existe plus, éradiqué par les vicissitudes de l’Histoire. En revanche il existe multiplié par 1000, le pfennig placé par le vieux Rothschild. »
      Feder, NSDAP


      • gogoRat gogoRat 30 avril 13:49

         Qu’il envisage le ’libertarien’ ou autre chose, tout ce long article ne développe que des perspectives utilitaristes. Dommage !
         
         Jadis, les rhéteurs reconnus savaient se montrer plus sobres et percutants.
         Citons, par exemple :
         - https://www.poetica.fr/poeme-850/jean-de-la-fontaine-le-laboureur-et-ses-enfants/
         
         ou encore, plus récent :
         
         "One of the commonest things to do with savings is to lend them to some Government.
        In view of the fact that the bulk of the public expenditure of most civilized Governments consists in payment for past wars or preparation for future wars, the man who lends his money to a Government is in the same position as the bad men in Shakespeare who hire murderers.
        The net result of the man’s economical habits is to increase the armed forces of the State to which he lends his savings. Obviously it would be better if he spent the money, even if he spent it in drink or gambling. "

         cf - http://okidor.free.fr/reflects/file/elogeDeLoisivete.pdf


        • amiaplacidus amiaplacidus 30 avril 14:34

          La pensée libertarienne !

          Pensée, vraiment ?


          • Claudec Claudec 30 avril 16:53

            Extraits de Pourquoi nous travaillons J. Fourastié, P.U.F. 1959

            « Une certaine conception du monde place dans le passé l’âge d’or de l’humanité. Tout aurait été donné gratuitement à l’homme dans le paradis terrestre, et tout serait au contraire pénible et vicié de nos jours. Jean-Jacques Rousseau a donné une couleur populaire et révolutionnaire à cette croyance, qui est restée vive au cœur de l’homme moyen [pour gagner celui du Bobo] : ainsi l’on entend parler de la vertu des produits « naturels » [devenus « bio »] et bien des français [ils ne sont pas les seuls] croient que la vie d’autrefois était plus saine qu’aujourd’hui.

            En réalité, tous les progrès actuels de l’histoire et de la préhistoire confirment que la nature naturelle est une dure marâtre pour l’humanité. Le lait « naturel » des vaches « naturelles » donne la tuberculose, et la vie « saine » d’autrefois faisait mourir un enfant sur trois avant son premier anniversaire. Et des deux qui restaient, dans les classes pauvres, un seul dépassait, en France encore et vers 1800, l’âge de 25 ans. (...)

            Toutes les choses que nous consommons sont en effet des créations du travail humain, et même celles que nous jugeons en général les plus « naturelles », comme le blé, les pommes de terre ou les fruits. Le blé a été créé par une lente sélection de certaines graminées ; il est si peu « naturel » que si nous le livrons à la concurrence des vraies plantes naturelles il est immédiatement battu et chassé. Si l’humanité disparaissait de la surface du sol [Ce qui ne saurait tarder au train où vont les choses dans bien des domaines], le blé disparaîtrait moins d’un quart de siècle après elle ; et il en serait de même de toutes nos plantes « cultivées », de nos arbres fruitiers et de nos bêtes de boucherie ; toutes ces créations de l’homme ne subsistent que parce que nous les défendons contre la nature ; elles valent pour l’homme ; mais elles ne valent que par l’homme.

            (À suivre)


            • Claudec Claudec 30 avril 16:56

              Extraits de “Pourquoi nous travaillons” J. Fourastié, P.U.F. 1959 (Suite)

              … À plus forte raison les objets manufacturés, des textiles au papier et des montres aux postes de radio, sont des produits artificiels, créés par le seul travail de l’homme. Qu’en conclure sinon que l’homme est un être vivant étrange, dont les besoins sont en total désaccord avec la planète où il vit ? Pour le bien comprendre, il faut d’abord comparer l’homme aux animaux, et même aux plus évolués dans la hiérarchie biologique : un mammifère, cheval, chien ou chat, peut se satisfaire des seuls produits naturels : un chat qui a faim ne met rien au-dessus d’une souris, un chien, rien au-dessus d’un lièvre, un cheval, rien au-dessus de l’herbe. Et dès qu’ils sont rassasiés de nourriture, aucun d’eux ne cherchera à se procurer un vêtement, une montre, une pipe ou un poste de radio,. L’homme seul à des besoins non naturels.

              Et ces besoins sont immenses [et vont croissant, inéluctablement] ...

              ... la planète sur laquelle nous sommes, sans trop savoir pourquoi ni même s’il y en a d’autres moins inhumaines, est assez peu adaptée à nos aspirations, à nos facultés d’agir, à nos besoins. Elle satisfait libéralement et sans travail à un seul de nos besoins essentiels : la respiration. L’oxygène est le seul produit naturel qui satisfasse entièrement et parfaitement l’un des besoins de l’homme [Pour combien de temps encore ?]. Pour que l’humanité puisse subsister sans travail, il faudrait donc que la nature donne à l’homme tout ce dont il éprouve le besoin comme elle lui donne l’oxygène. L’eau, il faut déjà la puiser, la pomper et souvent la filtrer.

              Cela étant... nous travaillons pour transformer la nature naturelle qui satisfait mal ou pas du tout les besoins humains, en éléments artificiels qui satisfassent ces besoins : nous travaillons pour transformer l’herbe folle en blé, les merises en cerises et les cailloux en acier puis en automobiles. »


              • Saint Rata de l'himalaya Maitre Ratatouille 30 avril 19:23

                 Un travail oui mais quoi faire
                ------------------------------------------

                Bac +5 ou bac +6 « Bullshit » : Les métiers manuels… l’avenir de la nouvelle génération !

                Bardés de diplômes, sortis des plus grandes écoles, ils sont nombreux à se tourner ensuite vers un métier manuel. Une tendance à la rupture qui traduit un malaise général face au travail chez les jeunes diplômés, qui peinent à trouver du sens à leur quotidien.

                Suite à un appel à témoignages du Monde, de nombreux jeunes diplômés ont décrit au journal leur reconversion professionnelle, issue d’un dégoût de leur premier métier, souvent ressenti comme dépourvu de sens. Ils sont ainsi des milliers chaque année à mettre leur diplôme de grande école au placard pour se tourner vers un métier manuel. Souvent guidés par une passion d’enfance, mise de côté pour les études, ils espèrent trouver plus de gratification dans une condition plus simple.

                Comme Adrien, qui après l’ESCP Europe, s’est inscrit en CAP maroquinerie, ou Augustin, 26 ans, en formation de boucher après son école de commerce grenobloise, ce sont 14 % des jeunes diplômés de niveau bac+5 ou plus qui décident de changer radicalement d’orientation dans les deux années suivant leur diplôme (chiffre collecté par l’Association pour l’emploi des cadres). Au carrefour de tous ces parcours, « le dénominateur commun est la déception », énonce Pierre Lamblin, directeur du département d’études de l’APEC.

                Derrière ces décisions, il y a en effet une désillusion caractéristique de cette génération : le sentiment de « ne pas se sentir à sa place » dans un grand groupe, le ras-le-bol face à un « patron tyrannique » ou un « travail qui n’a aucun sens » d’un côté, l’envie de « faire quelque chose, créer un produit de bout en bout » de l’autre.


                Vers les métiers manuels

                « Bullshit jobs » et orientation trop rapide

                Souvent, la cause est double. D’un côté, l’insatisfaction au travail vient d’un manque d’engagement dans des tâches répétitives, sans raison ni effet apparents, un refus de la hiérarchie et de la pression au travail, ou le sentiment de ne pas contribuer à la création d’un monde meilleur. Cette impression de faire un « bullshit job », qu’on appelle « brown-out » (par analogie avec ses cousins le burn-out ou le bore-out) est aujourd’hui généralisée : selon une étude Ipsos, 70 % des 18-35 ans ne se reconnaissent pas dans ce qu’ils font.

                Cet état de fait entre violemment en collision avec les aspirations intellectuelles entretenues par les étudiants lors de leurs études : poussés à être les meilleurs en classe préparatoire puis en école (de commerce, d’ingénieurs), ces étudiants habitués à une constante stimulation intellectuelle chutent dans le vide de leur travail : dans leur ouvrage The Stupidity Paradox (non traduit), les chercheurs britannique et suédois André Spicer et Mats Alvesson étudient cette mécanique étrange qui veut que les entreprises recrutent des diplômés brillants pour leur demander, en fin de compte, de mettre leur cerveau en veille ; au lieu d’être confrontés à des problèmes stimulants, ceux-ci voient défiler les Powerpoint abscons pour mystifier leurs clients.

                De l’autre côté du diplôme, il y aussi une orientation trop rapide, peu réfléchie et dans certains cas, légèrement forcée. Adrien, cité plus haut, a ainsi intégré l’ESCP « pour faire plaisir et rassurer sa mère ». Une fois engagé dans un cursus de 5 ans, qui demande un fort investissement financier (entre 30 000€ et 40 000€ pour une école de commerce), il est difficile d’en sortir et de se réorienter. Le changement doit donc s’effectuer à la sortie, au prix d’une grande frustration et parfois au défi de son entourage, et de la société : « il y a encore un état d’esprit très français qui oppose le travail intellectuel et le travail manuel », regrette François Moutot, directeur de l’Assemblée permanente des chambres de métiers et de l’artisanat (APCMA).

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