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La phénoménologie existentielle du regard, dans la pensée de Jean-Paul Sartre

 

La phénoménologie existentielle du regard, dans la pensée de Jean-Paul Sartre

 

 Dans la pensée philosophique de Jean-Paul Sartre, la réalité humaine est conçue comme un « pour-soi » ; c’est-à-dire, comme un être qui est ce qu’il n’est pas et qui n’est pas ce qu’il est.[1] Cela signifie que l’homme est liberté, et qu’exister est le synonyme d’être libre du fait que l’existence précède l’essence[2]. Avec cela, si Moi je suis une liberté, autrui qui est mon égal, c’est-à-dire, le Moi qui n’est pas moi l’est aussi nécessairement ; du fait que l’on fonctionne dans une sorte de même état d’être. Et par rapport à cela, le rapport du Moi à l’autre ne se passe pas d’une façon harmonieuse, il se présente plutôt comme un rapport conflictuel, étant donné que c’est un rapport de liberté-liberté ou d’un pour-soi-pour-soi. Cela dit, chacun veut s’affirmer en tant que sujet, chacun veut donner sens et réaliser son projet existentiel.

La présence d'autrui dépasse donc toute sorte d'expérience ; car existentiellement, autrui m'est présent partout. Qu'il s'agisse d'une présence présente ou d'une présence absente, sa présence ne peut en aucun cas être modifiée. Autrui est partout ; et il me regarde. Des problématiques s’imposent à l’esprit : Qu'est-ce en effet que ce regard ? Quelle est sa signification ? Que pourrait-on dire de lui sur mon rapport avec autrui ? Est-il une fenêtre pour ma libération ou de mon aliénation ? Autrement dit, le regard d'autrui, est-il condition de mon objectivité ou destruction de toute objectivité pour moi ?

De l'expérience de la honte, on pourrait constater que le regard signifie fondamentalement présence, il est aussi le révélateur de la liberté d'autrui, il est comme aliénation du Moi par l'Autre. On pourrait de même constater que par le regard, je suis esclave d'autrui, et que ce regard est un regard-regardant. On pourrait souligner aussi en dernier lieu que le regard transcende toutes sortes d’expériences.

On va tâcher de développer tout cela dans le corpus.

 

 

 

Regard signifie présence

Ici, le terme « regard » ne désigne pas seulement la convergence de deux globes oculaires vers moi, mais il se donne aussi comme « un froissement des branches, d’un bruit de pas suivi du silence, de l’entrebâillement d’un volet, d’un léger mouvement d’un rideau »[3], etc. De cela, le regard ici masque les yeux, il va devant eux, c’est-à-dire au-delà de ces yeux, il désigne tout simplement une présence, une présence saisie par la conscience irréfléchie qui sous-entend une présence d’autrui, autrement dit, ce ne sont pas des yeux qui nous regardent mais autrui en tant que sujet. Donc ce lien est un lien d’être non de connaître. Il faut également tenir compte du fait que ce regard n’implique pas une réciprocité, ce qui veut dire que je ne peux pas regarder un regard, à moins que le regard d’autrui ne se dirige pas vers moi mais vers un tiers[4] ; ici, soit on regarde, soit on prend conscience d’être regardé. Toutefois, je peux tout de même regarder tous ces gens qui me regardent, mais je ne suis qu’un objet-regard dans ce cas ; et mon regard perd son pouvoir. Dans tous les cas, « le regard est (…) un intermédiaire qui renvoie de moi à moi-même »[5]. On peut dire en cette faveur par la conscience réflexive que « je me vois parce qu’on me voit »[6] ou bien, je regarde et je me vois en train de regarder.

 

 

 

Le regard comme révélateur de la liberté d’autrui

La conscience du regard renvoie au vécu, à un lien d’être plutôt qu’à la connaissance, de la conscience irréfléchie d’abord plus que de la conscience réflexive. Ce qui veut dire que « c’est la honte ou la fierté qui me révèlent le regard d’autrui  »[7]. Il ne faut pas oublier que la honte, comme nous l’avons expliqué, est une honte de soi, « elle est la reconnaissance de ce que je suis bien cet objet qu’autrui regarde et juge »[8]. En cela, c’est le regard d’autrui qui me fait être par-delà mon être dans le monde, il me fait être sur le mode de l’en-soi. C’est uniquement par la mauvaise foi que je peux fuir cet être que je suis (pour autrui). Et cet être que je suis, révélé par le regard d’autrui, me révèle la liberté d’autrui ; donc il est la limite de ma liberté. C’est cette liberté d’autrui qui est le néant qui me sépare de cet être, « autrui a à faire être mon être-pour-lui en tant qu’il a à être son être »[9]. Mais par mon expérience de la honte, j’aimerais prendre possession de cette liberté d’autrui.

 

 

 

Le regard comme aliénation du Moi par l’autre

Par le regard d’autrui, je suis ce que je suis (pour autrui), je suis aliéné, mais il « (…) ne me découpe pas dans l’univers, il vient me chercher au sein de ma situation et ne saisit de moi que des rapports indécomposables avec les ustensiles »[10]. Mais par cette aliénation de moi, mon projet par mon être-projet est aussi aliéné comme les objets du monde ; « autrui, c’est la mort cachée de mes possibilités »[11]. D’ailleurs, avec le regard d’autrui, la « situation » m’échappe ou bien, « je ne suis plus maître de la situation »[12]. Dans ce cas, la situation n’est plus pour moi puisqu’elle m’échappe, elle est pour l’autre. Il faut aussi noter que tous ces cas me paraissent tous imprévisibles au moment où ils se produisent, sinon j’aurais pu faire autrement. En outre, « le regard d’autrui me confère la spatialité »[13]. Ce qui veut dire que « se saisir comme regardé c’est se saisir comme spatialisant-spatialisé »[14].

Le regard est aussi temporalisant. Il « se manifeste pour moi par une ‘Erlebnis’ qu’il m’était »[15] dans la simultanéité, c’est-à-dire dans des coprésences dans la liaison temporelle de deux existants. Donc avec le regard d’autrui, mon temps prend une dimension nouvelle, c’est-à-dire que mon présent est saisi par autrui, il a un dehors, et il s’aliène ; ainsi, je suis jeté dans un présent universel dont je ne suis pas, il y a un néant qui me sépare de lui, en tant qu’autrui se fait être présence à moi. Alors, ce présent universel est pure aliénation de mon être universel.

 

 

 

Par le regard, je suis esclave d’autrui

Avec le regard d’autrui, « être vu me constitue comme un être sans défense pour une liberté qui n’est pas ma liberté »[16]. En ce sens, on est comme esclave d’autrui. Mais il faut noter qu’ici le terme « esclave » n’a rien à voir avec le sens premier du terme, car ici « je suis esclave dans la mesure où je suis dépendant dans mon être au sein d’une liberté qui n’est pas la mienne et qui est la condition même de mon être »[17]. De plus, je suis esclave car « je suis l’instrument de possibilités qui ne sont pas mes possibilités  »[18]. Par conséquent, par le regard d’autrui, notamment par sa liberté « je suis en danger »[19]. Et ce danger est la structure permanente de mon être-pour-autrui.

Il faut tout de même admettre que dans le phénomène du regard, autrui ne nous est donné en aucune façon comme objet ; il est même par principe ce qui ne peut pas être objet, du fait que « l’objectivation d’autrui serait l’effondrement de son être-regard »[20]. Dans ce cas, « l’objectivation d’autrui (…) est une défense de mon être qui me libère précisément de mon être pour autrui en conférant à autrui un être pour moi »[21]. Face à cette vérité, on se demande ce qu’est autrui exactement. Alors brièvement, on peut dire qu’

« il est l’être vers qui je ne tourne pas mon attention. Il est celui qui me regarde et que je ne regarde pas encore, celui qui me livre à moi-même comme non-révélé, mais sans se révéler lui-même, celui qui m’est présent en tant qu’il me vise et non pas en tant qu’il est visé »[22],

 

et si par exemple je suis tout entier à ma honte, « autrui est la présence immense et invisible qui soutient cette honte et l’embrasse de toute part, c’est le milieu de soutien de mon être-non-révélé »[23].

 

 

Le regard comme regard-regardant

  Le regard d’autrui est à la fois condition de mon objectivité et destruction de toute objectivité pour moi. Il est transformation de moi-même et métamorphose totale du monde. Il est le regard-regardant. Ce regard implique ma présence sans distance au monde et ma distance à autrui. Mais le fait qu’autrui me constitue à une certaine distance de lui implique la nécessité qu’ « il faut qu’il soit présent à moi sans distance »[24]. Ainsi, on peut dire que « dans l’expérience même de ma présence aux choses et à autrui, j’éprouve la présence sans distance d’autrui à moi »[25]. Et c’est cela la fameuse expérience vécue du non-révélé. Cette expérience peut expliquer le pourquoi de la présence immédiate et brûlante du regard d’autrui qui m’a souvent rempli de honte. Autrui me regarde, m’est présent en tant qu’il vient vers le monde et vers moi en toute sa transcendance, sans aucun intermédiaire, non en tant qu’il est au milieu de mon monde. Cette présence n’est pas réciproque.

Dans le cas où je suis un objet pour autrui, je ne peux pas être un objet pour moi-même car je suis ce que je suis, privé de toute possibilité et de tout projet pour moi. D’ailleurs, c’est toujours pour autrui que j’apparais comme objet, « autrui (…) ne me constitue pas comme objet pour moi-même, mais pour lui »[26]. Mais on peut supposer naïvement un cas où, sans m’en rendre compte, je me saisis comme objet ; cela suppose implicitement qu’autrui m’est déjà donné comme pur sujet. Ainsi, derrière mon objectivité, autrui est toujours là, libre d’une liberté infinie, hors de portée en tant que subjectivité, insensible à toute forme d’ « épôké » par ma liberté limitée et par sa résistance, il n’appartient pas au monde en tant qu’il est regard-regardant. C’est ce statut à autrui que je tente de posséder à moi-même, ainsi « autrui, c’est ce moi-même dont rien ne me sépare, absolument rien si ce n’est sa pure et totale liberté »[27]. En outre, il faut aussi noter qu’autrui ne me sert jamais de concept constitutif ou régulateur pour des connaissances que j’aurais de moi-même. Même quand il me juge de méchant ou de jaloux, « je n’aurais jamais une intuition concrète de ma méchanceté ou de ma jalousie »[28] vu que je suis un objet pour lui.

Dans l’expérience de la honte, sachons qu’autrui n’en est pas l’objet. Les objets de cette honte, ce sont mes actes et ma situation. Et c’est eux seuls qu’on pourrait réduire, pas autrui. Certes, la honte révèle autrui mais pas à titre d’objet, « à la façon dont un moment de la conscience implique latéralement un autre moment, comme sa motivation »[29]. Ainsi, on a raison de dire que « ce n’est pas dans le monde qu’il faut d’abord chercher autrui, mais du côté de la conscience, comme une conscience en qui et par qui la conscience se fait être ce qu’elle est »[30]. C’est comme la « conscience-honte » qui témoigne indubitablement, au cogito, d’elle-même et de l’existence d’autrui. Ainsi,

 

« mon moi-objet n’est ni connaissance ni unité de connaissance, mais malaise, arrachement vécu à l’unité ek-statique du pour-soi, limite que je ne puis atteindre et que pourtant je suis. Et l’autre par qui ce moi m’arrive, n’est ni connaissance ni catégorie, mais le fait de la présence d’une liberté étrangère  »[31].

 

Cet arrachement à moi et le surgissement de la liberté d’autrui sont la même chose, on ne peut pas concevoir l’un sans l’autre.

 

 

 

Le regard transcende les expériences

Dans l’expérience du regard, il faut toujours se rendre compte que le regard suppose toujours la présence d’autrui comme sujet. En cela, il faut se priver d’un doute quelconque. Même s’il n’y a pas d’autrui, c’est-à-dire au moment où on a entendu un bruit quand on s’est infiltré chez quelqu’un, et qu’on a cru faussement qu’une personne est présente dans le domaine, on est déjà en état d’être regardé. Mais ce qui apparaît mensongèrement et qui se détruit de soi quand on s’aperçoit que c’est une fausse alerte, n’est pas du tout autrui-sujet ni sa présence à moi, c’est plutôt ce qu’on appelle la « facticité d’autrui » ou «  la liaison contingente d’autrui à un être-objet dans mon monde »[32]. Donc, ce qui est douteux n’est autrui lui-même, c’est plutôt l’être-là d’autrui, ou le « il y a quelqu’un dans la chambre », l’absence d’autrui n’est pas du tout la négation radicale de l’existence concrète d’autrui. L’absence n’est pas un néant de liens avec la place mais une détermination par rapport à une place déterminée. Même la mort dans un certain cas n’est pas une absence.

Ainsi, « autrui m’est présent partout comme ce par quoi je deviens objet. Après cela, je puis bien me tromper sur la présence empirique d’un objet-autrui que je viens de rencontrer sur ma route »[33]. En prenant comme exemple le cas d’Anny, en allant me promener, je croyais que c’était elle qui avançait vers moi, mais j’ai découvert après que ce n’était pas elle, c’était une personne inconnue ; de toute manière, « la présence fondamentale d’Anny à moi n’en est pas modifiée »[34].

 

Bref, la présence d’autrui est indépendante des expériences, c’est plutôt elle qui conditionne ces expériences. Et « ce qui est seulement probable, c’est la distance et la proximité réelle d’autrui »[35], non sa propre existence. “ L’enfer, c’est les autres ”, affirme Sartre dans Huis-clos, car “ le regard d’autrui me perce ” disait-il, me chosifie, me fait honte et fait barrage à mes projets.

 

[1] Cf. Jean-Paul SARTRE, L’Etre et le néant, éd. Gallimard 1943

[2] « L’existence précède l’essence » est le principe fondamental de l’existentialisme. Ce qui signifie que l’homme existe d’abord, tel un noyau vide surgit dans le monde, se rencontre entre eux ; et c’est après qu’il se définie.

[3]Jean-Paul SARTRE, L’Etre et le néant, éd. Gallimard 1943, p.297

[4] Ici tiers veut dire : autrui autre qu’autrui

[5] Sartre, Ibid., p.298

[6] Sartre, Ibid., p.299

[7] Sartre, Ibid., p.300

[8] Sartre, Ibid., p.300

[9] Sartre, Ibid., p.301

[10] Sartre, Ibid., p.302

[11] Sartre, Ibid., p.304

[12] Sartre, Ibid., p.304

[13] Sartre, Ibid., p.306

[14] Sartre, Ibid., p.306

[15] Sartre, Ibid., p.306

[16] Sartre, Ibid., p.306

[17] Sartre, Ibid., p.307

[18] Sartre, Ibid., p.307

[19] Sartre, Ibid., p.307

[20] Sartre, Ibid., p.307

[21] Sartre, Ibid., p.308

[22] Sartre, Ibid., p.308

[23] Sartre, Ibid., p.308

[24] Sartre, Ibid., p.309

[25] Sartre, Ibid., p.309

[26] Sartre, Ibid., p.314

[27] Sartre, Ibid., p.310

[28] Sartre, Ibid., p.314

[29] Sartre, Ibid., p.312

[30] Sartre, Ibid., p.312

[31] Sartre, Ibid., p.314

[32] Sartre, Ibid., p.317

[33] Sartre, Ibid., p.319

[34] Sartre, Ibid., p.319

[35] Sartre, Ibid., p.319


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8 réactions à cet article    


  • Laconique Laconique 19 octobre 13:03

    Merci pour cet article.


    • Schrek Docteur Faustroll 19 octobre 13:08

      Pour Sartre, la phénoménologie existentielle du regard s’appelait « strabisme ».


      • Schrek Docteur Faustroll 19 octobre 13:10

        @Docteur Faustroll

        lien


      • LUNATIC LUNATIC 20 octobre 07:43

        Que suis-je sous le regard de « Big Brother » ?


        • LUNATIC LUNATIC 20 octobre 07:54

          LUNATIC,

          Bon, il vaudrait mieux que je sorte par la fenêtre aveugle !


          • Jean Keim Jean Keim 20 octobre 08:10

            De quel œil Sartre regardait-il les autres ?

            « L’existence précède l’essence » Je me demande toujours si les philosophes comprennent ce qu’ils écrivent.

            Sartre, comme la majorité des quidams, a toute sa vie ignoré qu’il exprimait ce qu’il savait, savoir cela est inutile si nous n’en percevons pas les conséquences.


            • chantecler chantecler 20 octobre 09:05

              @Jean Keim
              Comme vous le connaissez bien !
              C’est certain : c’était le roi des cons !


            • dgriffon 21 octobre 20:24

              C’est la pensée de soi qui nous fait traiter du regard d’autrui mais c’est le regard d’autrui qui nous permet de conscientiser ce que l’inconscient de nous-mêmes cache à notre conscience. Donc l’être humain ne peut engager une liberté qu’il n’a que potentiellement. L’enfer n’est donc pas les autres car ceux-ci représentent par leurs attitudes, la possibilité d’un sujet à devenir conscient de lui-même mais à la seule condition de le vouloir par sa réflexion sur lui-même. Ceci évite tout jugement sur lui comme sur autrui, ce qui octroie une paternité à ses propres choix au travers d’une essence qu’il substantialise par sa pensée. C’est à ce moment là qu’il devient libre.
              D’autres cultures donc d’autres points de vue associées à la sienne aurait permis à Sartre une réflexion plus physiologique sur le sens de l’essence comme de l’existence.

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