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La rivalité entre Erdoğan et Gülen : entre religion et politique

Pour comprendre la rivalité entre Erdogan et Fethullah Gülen il faut commencer par l’idéologie des deux personnages et leur interprétation de l’islam sunnite auquel ils appartiennent. Le mouvement de Fethullah Gülen est issu du mouvement des Nourdjous (Nurcu en turc, partisans de la lumière). Ce mouvement, apparu à la fin du XIXe siècle, est devenu l'une des plus puissantes mouvances de l'islamisme turc contemporain. Son fondateur, Saïd Nursi (1878-1960), dénonçait le système archaïque des confréries qu'il estimait inadapté à la modernité et responsable du déclin de l'Empire ottoman et de l'islam. Néanmoins, Nursi, repris par Fethullah Gülen, ne critique pas la pensée soufie, qu'il considère comme autonome et non corrompue par le confrérisme. Les Nourdjous et le courant de Gülen, qui se présentent comme des « communautés » (cemaat), défendent le soufisme contre le confrérisme, ce qui les oppose depuis toujours aux Nakchibendis dont a fait partie Erdogan.

D’autre part, Erbakan, islamiste et ancien Premier ministre turc ayant dominé la scène politique turque au milieu des années 90, et Gülen se détestaient et divergeaient sur de nombreux dossiers : le voile, les écoles religieuses, l'armée, la politique à l'égard d'Israël, de l'Iran, etc. De son côté, Erdoğan a grandi politiquement dans le sillage d’Erbakan et lorsqu’il s’est senti assez fort, il a fondé son propre parti, l’AKP. La volonté d’Erdoğan était de moderniser l’islam politique et d’écarter la vieille garde dépassée, y compris son mentor Erbakan.

Par tradition, le mouvement de Gülen agit dans le secret, loin de l'œil public. Il forme dans ses établissements une élite qui trouve tout naturellement sa place dans les administrations tant policières que judiciaires ou même militaires (Voir aussi : Céline Lussato, Le Nouvel Observateur, 20 juillet 2016 : TURQUIE. 10 infos sur Fethullah Gülen, l’ennemi juré d’Erdogan et Morgane Gonon, Que comprendre des origines politiques du Président turc ? sur : https://sorb-on.fr/2017/03/17/que-comprendre-des-origines-politiques-du-president-turc/).

En 1999, dans une vidéo qui lui avait valu des poursuites judiciaires – il est acquitté en 2006 – et avait entraîné son départ aux Etats-Unis, Gülen demandait à ses disciples de « s’engouffrer dans les artères du système, sans être remarqués de quiconque, jusqu’à atteindre les centres du pouvoir ». Une citation tirée d’un discours de Gülen à ses partisans lorsqu’il était encore en Turquie dans les années 1990 est révélatrice de sa pensée : « Vous devez vous insinuer dans les artères du Système, sans que personne ne remarque votre existence, jusqu’à ce que vous atteigniez tous les centres de pouvoir… vous devez attendre le moment opportun, quand vous serez fin prêts et que les conditions sont mûres/réunies, jusqu’à ce que nous ayons les épaules pour porter le monde entier… Vous devez attendre jusqu’à détenir tous les leviers de la puissance de l’État en Turquie… Jusqu’à ce moment-là, toute action entreprise le serait trop tôt, ce serait comme casser un œuf sans attendre les 40 jours requis avant qu’il n’éclose » (cité par Jean Maxime Corneille, Qu’est-ce que Fethullah Gülen, en tant que Mouvement ?, Géopolitique, 09 août 2016).

Erdoğan, diplômé d’une école religieuse (Imam hatip), a grandi politiquement et religieusement dans le sillage d’Erbakan. A l'évidence, l’influence des Nakchibendis a été déterminante pour ce qui est de sa formation. Erdoğan et Erbakan appartenaient à la confrérie islamiste des Nakchibendis, fondé au XIVe siècle. Une des principales caractéristiques de cette confrérie est sa ligne de conduite permanente de lutte contre l’establishment kémaliste. Le langage même d’Erdoğan, sa façon de s’adresser à la frange de la population turque laissée en marge par l’État kémaliste en est l’illustration parfaite ; il ne rate jamais une occasion de s’en prendre aux élites occidentalisées et éloignées du peuple.

Entre 2002 et 2011, Gülen a soutenu le gouvernement d’Erdoğan. Mais, déjà à partir de 2010, il commence à critiquer les choix d'Erdoğan, contestant notamment ses critiques d'Israël et les négociations entreprises avec les Kurdes. Les relations entre les deux hommes se sont tendues progressivement jusqu’à la rupture, fin 2013. 

Cette rupture entre l'AKP d'Erdogan et la communauté de Gülen, était prévisible et couvait depuis quelques années déjà. Outre la rivalité pour le pouvoir, il s'agissait d'un affrontement entre deux charismes, deux hommes qui, chacun à sa manière, fascinent leurs troupes. Une fois les militaires écartés du pouvoir dans les années 2006-2007 (scandale Ergenekon), Erdoğan s’est retourné contre son allié Gülen, dont il n’avait plus besoin. L'AKP poursuit les gülenistes de manière systématique à partir de 2014, et, avec encore plus de rage, depuis le coup d'État manqué de juillet 2016, dont il les tient pour responsables.

Les purges qui ont suivi ce coup d’État manqué ont touché de manière brutale les milieux gülenistes également, notamment les médias, la finance et la banque, l’enseignement et la justice où les partisans du prédicateur exilé étaient particulièrement présents et influents. 


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2 réactions à cet article    


  • Pseudo Victor 29 juin 2018 17:12

    Rivalité classique, le jeune loup expulse les vieux schnoques qui lui ont mis le pied à l’étrier.

    Par contre j’avoue mon incompréhension :
    le putsch raté de juillet 2015 était officiellement laïc et kémaliste.

    Erdogan a immédiatement cette tentative de coup de force au mouvement Gülen, ce qui semble l’alliance de l’eau et du feu.

    Est-ce bien crédible ?


    • Jean Roque Jean Roque 29 juin 2018 21:03

       
      LA DETTE PHILOSOPHIQUE AUX ARABES = LÉGENDE
       
      Avicenne (le perse) a été oublié chez les musulmans dès son cercueil fermé, sa postérité fut ultérieur en Occident, au 19eme !
      Avérroes (le souchien) n’a eu aucune postérité non plus dans le monde sunnite, chez les chiites et soufistes un peu, adapté.
       
      Une madrassa sunnite ne fait pas de philo (un peu de logique comme prolégomènes au rabachage du coran), les chiite en font un peu car il y une herméneutique et une gnose chez les soufistes
       
      Les traducteurs de la philo grecque du monde arabe étaient chrétiens, syriaques (araméens) et des païens sabéens (Irak) et juifs (tradition herméneutique forte)
       
       
      http://islamineurope.unblog.fr/2010/11/03/le-mythe-de-la-transmission-arabe-du-savoir-antique/

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