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Le Beau et la Femme 2 (suite et fin)

La féminité a inspiré à l'homme ses premières œuvres : la Tête de femme de Brassempouy, minuscule statuette en ivoire, est, avec quelques autres sculptures et peintures qui nous viennent de ces âges protohistoriques (aurignacien, magdalénien...), le début d'un art consacré à la Femme, réaliste, évidemment symbolique, primitif par sa datation mais certainement pas d'un point de vue artistique : ce sont les premiers balbutiements d'une longue histoire qui a la Femme pour épicentre, pleine de séismes, de ruptures qui sont autant d'inventions, de créations reposant sur des mythes venus du fond des âges, des croyances religieuses ou païennes pour répondre à ces questions éternelles auxquelles l'homme cherche désespérément réponse.

Et le Nu répond dès l'origine aux pulsions dionysiaques, comme les fresques de Pompéi, mais aussi aux mystères de la fécondité, de la mère protectrice qu'elle soit déesse ou non, mythifiée ou bien réelle. Peintres et sculpteurs (célèbres ou ignorées) ont peint et sculpté la Femme au cours des âges en fonction de leur culture, de leur talent, de leur génie, des techniques, mais aussi en fonction de leurs désirs avouables ou cachés. Et comment comprendre le besoin des artistes de les déshabiller. A toutes les sauces, Elle est à la fois incontournable et inépuisable...

Ce n'est pas la femme mythifiée au corps parfait, lisse et sans défauts qui sera toujours aux cimaises, mais bien la Femme telle qu'ont voulu la voir ou la rêver ces artistes pour avoir le plaisir de la saisir dans le désordre de la vie, du hasard et du désir quelques soient les époques, les modes, les écoles, les marchands et les collectionneurs qu'ils soient princes, papes, hommes d'église, riches particuliers. Peu importe que l'artiste soit préraphaélite, classique, maniériste, baroque, romantique, naturiste, réaliste, expressionniste, surréaliste, dadaïste ; qu'il soit impressionniste, fauve, cubiste, ou un halluciné du pop-art... Et quoi encore ?, que ses sujets soient mythologiques, religieux, historiques, héroïques, épiques, que ce soient des scènes de genre, des portraits... peu importe ! Seule la représentation de la Femme importe : qu'elle soit froide et raisonnable, ou au contraire sentimentale, d'un romantisme exacerbé, pleine de pensées obscures, de déviances sexuelles, ou encore érotique voire franchement pornographique, cela fait partie des multiples approches pertinentes pour produire des œuvres, parfois des chefs d’œuvre.

Atteindre, à travers la Femme, « l'idéale beauté platonicienne » voilà bien l'ambition de beaucoup d'artistes. Où le Beau peut-il en effet mieux s'exprimer que dans ces deux arts majeurs que sont la peinture et la sculpture ? Et la Femme en est naturellement le sujet le plus sûr, le plus permanent tout au long de cette longue histoire humaine, idéalisée souvent, prétexte aussi à des figures imposées, incarnation de codes sociaux, de mythes, de croyances séculaires, de scènes religieuses. L’humanité a créé une Femme intemporelle, hors du temps vécu, métamorphosée par l'art il y a parfois plus de deux millénaires.

A la question que peut se poser l'artiste devant la toile blanche ou le bloc de marbre : que faire ?, que peindre, que sculpter ?, la réponse vient naturellement : une Femme ! Si tu ne sais qu'entreprendre, mon ami, peint ou sculpte donc une Femme, tu seras récompensé ! Avec une place à part au Nu féminin – ou au déshabillé avec tous ses artifices qu'on assimilera ici au Nu –, une catégorie artistique en soi.

Avant l'art abstrait qui entend rompre avec la nature, il y a le Nu qui transcende toutes les écoles, renverse les cultures et offre à l'artiste autre chose qu'un motif élaboré suivant les conventions de son époque : le Nu est aussi bien une peinture ou une sculpture en-soi, une œuvre qui peut à la limite se dire abstraite que la représentation d'un modèle identifié, d'une Femme faite de chair et de sang, heureuse et souriante ou désespérée et en pleurs. Alors que le choix de la noblesse du sujet a longtemps été une obligation pour l'artiste (il a fallu attendre Courbet pour briser cette exigence), ce choix n'a jamais concerné le Nu : peu importe qu'elle soit bergère, princesse ou déesse, ce qui importe c'est la Femme ! Peu importe également le décor, c'est le Nu qu'on admire en oubliant l'artiste et son modèle, pour satisfaire chez le contemplateur, le collectionneur, l'amateur ou le badaud et le voyeur non seulement des attentes esthétiques mais encore des besoins bien plus profonds, conscients et inconscients, avoués et cachés, que l'on peut résumer en deux mots : l'exigence de volupté.

Le Nu raconte toujours quelque chose mais ce n'est pas le souci de l'artiste que de construire l'histoire ; le sens est apporté par celui qui s'attache à la forme, et comme dans la nature morte ou l'abstraction, il est le résultat de lignes et de couleurs – et de volumes pour la sculpture qui joue, dans ce genre, les premiers rôles. Quand il s'agit de la Femme tout bascule en effet vers un autre domaine qui est celui du désir et des rêves. L'art peut s'affirmer ainsi dans le Nu indépendamment de la représentation, tout en ayant une représentation pour finalité : l'artiste peut saisir une vérité sans faire référence à une mystique, une allégorie, des faits merveilleux etc. ; il peut se libérer de tout artifice et de toute mise en scène : quoi de plus simple qu'une Femme nue ! S'il y a un sujet qui s'ouvre vers la conceptualisation de l'art c'est bien cette représentation paradoxale de la Femme prise comme sujet qui le permet, et ce en dépassant tout langage car rien n'est plus immédiat : il n'est pas nécessaire de la nommer, de la décrire de raconter. Comme la musique, c'est un méta-message qui s'adresse à la fois instantanément et simultanément à la raison et aux sentiments. On ne dira jamais assez combien le langage est nécessaire pour approcher la sculpture et la peinture car la compréhension de la plupart des œuvres est impossible si l'histoire qu'ils illustrent n'est pas connue – et cette compréhension dépend a priori et/ou a posteriori du langage au service d'un récit, parfois symbolique, allégorique et/ou moral, ou encore liturgique ; mais le Nu, lui, ne passe pas par le langage, il serait plus juste de dire qu'il le précède, chacun pouvant exprimer ses sentiments devant l’œuvre sans avoir des connaissances esthétiques, historiques etc., ni faire référence aux notices de présentation fussent-elles de l'artiste lui-même. Il 'y a rien à dire devant certaines œuvres : elles sont là !, et tout est dit. Pas d'expressions langagières superfétatoires : le sujet choisi par l'artiste n'est qu'un prétexte pour peindre et sculpter, et s'il délivre un message subliminal c'est à chacun de chercher à le déchiffrer, ou à l'ignorer la contemplation du sujet étant alors la seule finalité du regard porté sur l’œuvre.

A chacun en effet de mettre les lunettes qu'il veut pour le regarder un Nu. Il se prête aussi à toutes les mises en scène, et la sculpture et la peinture, soucieuses aux époques passées d'illustrer des histoires, en ont fait un large usage : ceci permet de refermer une boucle qui va de l'origine de l'art à l'abstraction et dont le Nu féminin est le centre. Il peut pour certains esthètes être aussi vu comme une abstraction sans rien perdre de sa force, de son mystère, de sa magie, s'il fait l'effort d'oublier quelques instants le sujet..., avant d'être inéluctablement rattrapé par Elle (ce qu'on ne peut que lui souhaiter !).

Si l'artiste ne recherche qu'un prétexte pour tracer des lignes et poser des couleurs, comme on peut le comprendre dans les natures mortes où les fruits et les fleurs n'ont rien à nous dire, cet exercice rapporté au Nu se transforme obligatoirement par la force qui s'attache au corps de la Femme, et dont on ne peut faire litière comme fruits et fleurs, en quelque chose d'autre qui le dépasse. L'artiste travaille à partir d'une intention et l’œuvre doit se rapprocher de l'Idée – par définition parfaite – qui l'habite ; mais elle peut dépasser cette intention, la magnifier ou l'effacer, comme elle le fait du modèle, sans qu'il en ait d'ailleurs pleinement conscience.

Les lois de l'anatomie ne suffisent pas à guider l'artiste dans son travail sur la Femme ; c'est un work in progress qui doit exprimer plus que ce que le cahier des charges anatomique contient : ce sont les accidents, le hasard, le geste heureux... qui vont lui permettre de dépasser l'intention première et l'amener, au-delà du sujet, d'un récit parfois, à exprimer ce quelque chose de complexe, de troublant, d'insaisissable que permet le Nu. Parfois il y arrive sans le comprendre, et c'est à ceux qui regardent l’œuvre de le dire : ceci est une peinture, ceci est une sculpture qui représente quelque chose de beau ; ce Nu, cette Femme-là, qu'aucun autre sujet ne pourrait remplacer, est une œuvre d'art intemporelle. Est-on dans le monde réel devant ces œuvres qui ont la Femme pour sujet, ou bien dans un univers mythifiée, imaginaire ? A chacun d'y répondre, ce n'est pas à l'artiste de guider l'observateur, lui qui, consciemment ou non, métamorphose le réel. N'est-ce pas d'ailleurs cette capacité qui le distingue de l'artisan ?, qui fait que son travail n'est pas forcément le fruit d'un labeur, de l'effort, d'un savoir-faire, d'un tour de main... mais bien l'heureux produit d'un génie dont l'inventivité écrase les productions passées et laisse les besogneux attachés à leurs ouvrages sans voix ?

Et il ne faut pas laisser à la sculpture la deuxième place ! Baudelaire ne s'y est pas trompé, lui qui plaçait la sculpture aux origines même de l'art. N'est-il pas proche des dieux cet artiste qui tourne autour de son bloc de marbre, arrondit une cuisse, caresse d'une main une nuque, confie ses secrets à cette Femme dont il a rêvé avant de la livrer pour l'éternité aux regards des hommes ? Rodin travaillant son Eve n'a-t-il pas exprimé son amour du modèle avec des caresses prodiguées entre deux séances de pose ! Le peintre le plus réaliste ne fera que mettre sur la toile l'image que lui donne le miroir de son modèle, et il lui faudra utiliser tous les artifices de la peinture pour rendre les volumes, l'accroche de la lumière, les détails d'une peau etc. ; au contraire, la sculpture s'inscrit dans l'espace comme le modèle : le sculpteur n'est pas pris au piège plat du miroir mais travaille, privilège immense !, suivant les volumes qu'il a sous les yeux et la main. Les deux arts se renvoient ainsi l'image de la Femme, la peinture étant plus favorable à l'expression des sentiments, de l'âme à travers notamment les yeux, la sculpture plus à même de rendre la plénitude des formes, d'une attitude, d'une présence dans un espace commun à l’œuvre et au contemplateur.

Peinture et sculpture ne réalisent-elles pas une médiation qui relèverait d'une « anthropologie esthétique » ? Anthropologie qui n'aurait d'autres fins que de permettre à l'Etre de se percevoir en tant qu'être, dans toute sa singularité et ses limites, bien plus que par l'approche ontologique fondamentale excluant les disciplines qui éclairent les différentes facettes de la réalité humaine, les structures qui permettent de le situer dans son cadre historique et social. L'Etre en question, c'est aussi une question qui interpelle l'artiste en tant qu'artiste, et le Nu comme sujet lui a souvent permis d’y répondre.

Les peintres et les sculpteurs l'ont fait, en prenant souvent la Femme pour sujet. Certains, comme Courbet, Picasso, Rubens, Rodin, Bouguereau, Modigliani ont multiplié les œuvres sur la Femme, et singulièrement le Nu, comme s’ils cherchaient à saisir le sujet dans sa complexité et sous toutes « les coutures » pour satisfaire des besoins esthétiques et érotiques prenant prétexte de la nature, la religion, les mythes, etc. Les sculpteurs : Rodin, Maillol et les autres ont puisé dans tous ces thèmes, y compris de plus obscurs tel par exemple Coysevox qui joue avec une position généralement peu valorisante pour en tirer un puissant effet érotique.

La Femmes est le support d’une anthropologie esthétique qui n’est ni totalisante comme l'ontologie fondamentale, ni un point de vu supplémentaire sur la condition humaine qui s'ajouterait aux représentations et analyses des sciences sociales : c'est autre chose. Comme la musique : autre chose, ce « quoi ? » indéfinissable, qui est un « presque rien » incontournable. La présentation des œuvres par des institutions est l'acte social qui justifie cette production artistique, quelque soient les définitions qu'on peut tenter d'en donner (au risque chaque fois d'en réduire sa portée) – avec les mêmes difficultés sémantiques que de définir le Beau en soi. L’œuvre d'art est à la fois nécessaire et non suffisante ; nécessaire pour approcher autrement et directement la condition de cet homme bizarrement individuel qui n'existe que socialement, insuffisante car sans être complémentaire des autres formes de pensée, elle les présuppose. Mais la peinture et la sculpture ne remplissent pas cet espace culturel, elles ne prétendent aucunement à l'exclusivité et d'autres formes d'expression artistiques ont évidemment leur place qui ne se fait d'ailleurs pas à leur détriment, mais s'ajoutent avec l'évolution des techniques et des cultures : la photographie, le cinéma et toutes les techniques issues de l'informatique (infographie, jeux etc.) apportent aussi leurs créations, parfois éphémères, à cet effort de l'homme pour se comprendre et apporter des réponses à sa relation au monde.

C'est toujours à la condition humaine même que les artistes s'en prennent suivant une création continue qui s'inscrit dans 'histoire longue. Ils réalisent en effet, nonobstant leurs comportements et leurs discours esthétiques qui affichent une volonté de rupture avec l'académisme, le Musée, la peinture bourgeoise, etc., (au cours du XXème siècle notamment), une hybridation avec les productions passées qui contribue à la construction du socle de notre culture et de notre civilisation. Manque la voix humaine !, mais on peut écouter la Reine de la Nuit devant un Nu de Modigliani, sous le plafond de la Sixtine, ou devant l’Extase de Ste Thérèse du Bernin…


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2 réactions à cet article    


  • Jeussey de Sourcesûre Jeussey de Sourcesûre 26 septembre 09:39

    « La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle ; il faut qu’elle étonne, qu’elle charme ; idole, elle doit se dorer pour être adorée.

    Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s’élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les coeurs et frapper les esprits.

    Il importe fort peu que la ruse et l’artifice soient connus de tous, si le succès en est certain et l’effet toujours irrésistible.


    C’est dans ces considérations que l’artiste philosophe trouvera facilement la légitimation de toutes les pratiques employées dans tous les temps par les femmes pour consolider et diviniser, pour ainsi dire, leur fragile beauté. »


    Charles Baudelaire

    éloge du maquillage


    • arthes arthes 26 septembre 19:56

      Illustration du devoir que se fait la femme à paraître magique et surnaturelle, usant de ruses et d’artifices destinés à charmer et séduire la gente masculine, friande de spectaculaire érotique :




      Mistytt : succube femelle hétéro sodomite, incompris smiley

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