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Le Blanc, les Rouges... et les Gilets jaunes

 

A-t-on enfin trouvé la probité ?

Oui, je suis rouge, et j’en fais vanité !

Tant qu’un banquier en fraudant son bilan,

Écrasera ses frères en croulant :

Rassurez-vous, mes amis, je suis blanc.

 

Ainsi parlait, voici exactement cent-soixante-six ans un fervent monarchiste à propos de la république. Lui, le blanc, eux, les républicains, les rouges. C’était en 1852, dans le contexte de l’effondrement de la IIème République. N’est-il pas étrange de penser qu’en 2018, un républicain, un « gilet jaune » peut-être, pourrait parler ainsi de notre République ? Le hasard veut que le méchant, après toutes ces décennies, ait encore le profil du banquier, à moins que ce ne soit une réalité atemporelle.

 

N’est-ce pas là finalement, le paradoxe de notre situation ? Que les arguments d’un légitimiste royaliste des années 1850 puissent appartenir si aisément au langage d’un républicain de 2018, n’est-ce-pas la preuve des dérives, des errances, de la décadence probablement d’un système politique éreinté ? Si des républicains ont aujourd’hui sur leur régime politique, la même opinion que ceux qui hier honnissaient ce régime, ils n’ont pas forcément tort.

 

La vérité est que deux principes fondamentaux sont profondément bafoués dans notre république démocratique qui, à bien des égards, la rapprochent d’un régime autoritaire. Le premier de ces principes est consigné dans notre devise : l’égalité. Sommes-nous égaux devant les services publics ? Sommes-nous égaux devant la culture, les transports, l’accès aux soins et au numérique ? La réponse bien sûr est non, et à l’heure de la désertification, personne ne le niera, mais là n’est pas le plus grave. Le plus grave est que voici cent ans, j’aurais pu aller à cinquante kilomètres de chez moi en train, dans un petit village de 3500 habitants qui en comptait alors moitié moins, et qu’aujourd’hui, je ne le peux pas. Nous ne sommes pas égaux, mais nos représentants eux-mêmes ne le sont pas à l’assemblée du peuple. Comment admettre qu’en 2018, un député n’appartenant à aucun groupe n’ait pas les mêmes droits qu’un député membre d’un groupe à l’Assemblée nationale ? Dérive ancienne, mais qui aujourd’hui plus que jamais fait peser un chantage éhonté sur des députés dont la parole est muselée et le traitement réservé à des voix discordantes comme celle de Madame Sonia Krimi, montre toutes les limites du libre-arbitre et de la pensée indépendante au sein de l’Assemblée nationale. À croire que bafouer l’égalité entraîne inexorablement le piétinement de la liberté et de la plus importante de toutes, la liberté de décider en son âme et conscience.

 

Les Français aujourd’hui ne sont pas égaux, c’est un fait. Ils ne l’ont jamais été complètement, mais en 2018 sans doute moins que jamais et là est bien le problème. Les inégalités économiques, territoriales, sociales sont florissantes. Les rapports le disent, le ressenti populaire le confirme et un simple regard vers le passé révèle le long creusement de cette fracture. Même devant l’espérance de vie, les Français sont de moins en moins égaux, et je n’érigerai pas en glorieuse conquête, le fait que sur ce point, les hommes et les femmes le soient de plus en plus.

 

La France, si l’on excepte la Russie, est le deuxième plus grand pays d’Europe, un atout qu’elle est incapable de faire valoir, soignant son avenir autour de quelques grandes villes, de quelques grands axes, considérant la « mise en culture » d’un territoire laissé en jachère comme trop onéreuse. Pourtant, cette politique mange des années de vie aux citadins des grandes villes pendant qu’ailleurs les citoyens cherchent seulement à les passer dans des conditions qui ne les contraignent pas à un geste irrémédiable. Peut-être est-ce une forme d’égalité, mais on ne saurait la donner comme un progrès de notre société.

 

Le deuxième principe fondamental bafoué dans notre république démocratique est la démocratie elle-même. Nos institutions ne sont plus représentatives, nos représentants eux-mêmes ont de plus en plus de mal à croire en leur rôle et en leur utilité, particulièrement au niveau local, avec la situation inédite des nombreux maires de petites communes, dont les démissions forment un inquiétant chapelet. L’Assemblée nationale est-elle à l’image de ce que pense les Français ? Il suffit pour le savoir de la comparer à nos représentants au parlement européen. Notre président est-il bien le nôtre ? J’entends ceux qui disent que ce sont nos institutions, qu’elles sont ainsi faites. Certes, mais la France n’existe pas seulement depuis 1958, et rien n’est immuable, surtout lorsque se pose aussi ouvertement le problème du décalage entre l’expression des Français et sa traduction au plus haut sommet de nos institutions républicaines. Qu’est-ce-qui aujourd’hui différencie notre régime d’une monarchie absolue ? Le contrôle de l’assemblée est un contrôle fantoche. Le Sénat est d’une telle utilité que les propositions pour le supprimer deviennent un argument de campagne. La Constitution… mais après tout, l’Empire russe a eu la sienne ! On me dira, ce n’est pas nouveau, mais lorsque tout va bien, on s’accommode de tout, même d’un président-roi, il en va autrement lorsque le déclin s’installe durablement. La logique voudrait alors que les représentants de la majorité, malgré leurs pleins pouvoirs, prennent conscience qu’ils ne sont que des représentants et constatant l’incompréhension, la fracture entre eux et leurs électeurs, ne se contentent pas de les écouter mais agissent en conséquence. La démocratie est-elle donc permise tous les cinq ans pour faire naître un quinquennat de diktat gouvernemental ? C’est à peu près ce que la France supporte, si l’on considère le temps antédiluvien du dernier référendum dans notre pays, lequel, d’ailleurs, ne fut entendu que d’une oreille.

Alors, bien sûr, le gouvernement dit au peuple « je vous ai compris », qui sera sans doute LA PHRASE qui dans cinq siècles résumera la 5ème République, aujourd’hui inséparable d’un « je garde le cap », qui espérons-le, ne soit pas le cap Horn. Cela me rappelle mes cours d’allemand, lorsque j’acquiesçais d’un « ya » à la question du professeur pour faire mine que j’avais compris, alors qu’il n’en était rien. Peut-être serait-il bon que le gouvernement dise ce qu’il a compris dans ce que lui a dit le peuple, et précise aussi si son cap implique de traverser les Quarantièmes Rugissants, et s’il admet l’hypothèse d’un naufrage avant d’arriver à bon port.

 

Après cela, il est difficile de s’étonner des dérives violentes des dernières manifestations populaires ou du profil des gardés à vue, majoritairement des individus « normaux », qui n’ont pas été biberonnés à la haine du policier ou aux œuvres de Proudhon. On ne peut pas d’un côté proposer un « service militaire » pour raviver les « valeurs républicaines », et de l’autre bafouer l’égalité et le principe démocratique comme s’il s’agissait de composantes négligeables de la France, car c’est bien de cela qu’il est question. Au fond, toutes les revendications des « gilets jaunes », la variété des doléances qui s’exprime aujourd’hui, ne sont que les résurgences de plusieurs années – plusieurs décennies peut-être – d’une parole écoutée d’une oreille et aussitôt ressortie de l’autre, d’une parole comprise mais jugée négligeable, d’une parole pacifiste, moquée, oui, moquée, car c’est bien le sentiment dominant donné par les prétendus « sachants ».

Pour faire une bombe il faut beaucoup d’explosifs : le ressentiment depuis longtemps nourri pour une démocratie à la dérive et pour l’inégalité triomphante. Pour faire une bombe, il faut aussi un détonateur. Le président Macron, semble-t-il, est un habile pyrotechnicien. 

 

Dieu seul sait comment évoluera la situation à l’avenir, et cette tribune n’aura pas la prétention de faire des conjectures, forcément hasardeuses. Mais il apparaît patent que depuis plusieurs années maintenant, un climat de violence et de colère, de défiance et de lassitude vis-à-vis des institutions du pays s’installe. Pire, cette défiance à force d’inégalités s’installe de plus en plus entre les Français.

 

Certains demandent la démission d’Emmanuel Macron. Pourquoi pas. Il s’est trouvé un jour un souverain autocrate, un empereur qui aurait pu sauver son trône en versant le sang, mais qui préféra l’abandonner. Cet empereur s’appelait Nicolas II et signa son abdication ainsi : « Pour le bien, la paix et le salut de ma Russie bien-aimée, je suis prêt à renoncer au trône ». Mais il n’en résulta pas ce qu’il escomptait, et pour la bonne raison que doté de toute la bonne volonté du monde, il était à la tête d’un système politique à bout de souffle. La démission d’Emmanuel Macron ne résoudrait pas davantage le véritable problème, qui ne tient pas en un homme, mais en un système oppressif et étouffant que tente, bon an, mal an, de tenir avec des gouvernails brisés, des présidents impuissants à le faire évoluer.

 

Tant que la représentation nationale ne représentera pas les opinions réelles des Français, tant que l’on considérera une élection hasardeuse comme le choix immuable du peuple et leur approbation ad vitam aeternam d’une politique menée, tant que le dialogue consistera pour les représentants du peuple à imposer leur volonté contre celle de leurs électeurs (l’inverse relevant bien sûr de la « vilaine » démagogie), tant qu’il y aura une inégalité sociale, économique, territoriale croissante, que la présidence soit tenue par M. Macron, M. Dupont ou Mme Martin, il résultera toujours d’un système obsolète, les mêmes conséquences. 

 

La solution ne tient plus à des mesurettes politiques, à déshabiller Pierre pour habiller Jean, en espérant qu’au bout de cinq ans, notre électorat ait bien chaud et celui du voisin des hardes dépenaillées. La solution passera forcément par une réforme profonde des institutions, une véritable modernisation du dialogue et du principe démocratique, car sinon, la république partira avec la déliquescence des principes qui la constituent, pour un avenir incertain. Mais après tout, n’est-ce-pas dans l’incertitude que surgissent souvent les hommes et les femmes providentiels ?


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9 réactions à cet article    


  • Arogavox 4 décembre 2018 12:03

    Et patatras ! Les derniers mots de la dernière phrase de la conclusion éclipsent tout le capital se sympathie que m’inspirait la lecture de (presque) tout cet article !

      

     Comment commettre encore, aujourd’hui, cette ahurissante bourde anti-démocratique, de vouloir croire ou s’accrocher à cette lubie d’hommes ou de femmes providentiels ??!!!


    • Arogavox 4 décembre 2018 12:17

       Le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple n’a rien à voir avec cette idée fausse et farfelue qu’un individu, voire un groupe d’individus, puisse ’incarner’ 67 millions d’humains ! 
       Ce qui fait la pertinence raisonnée du concept démocratique, c’est son adéquation avec le phénomène du vivant et de son évolution, suivant humblement des lois statistiques qui lui permettent de tirer parti de la diversité, en exploitant (même quand cela reste inconscient) les vertus du théorème du jury de Condorcet ...
        

       Les capacités « providentielles » qui émergent de la diversité sont, mathématiquement, supérieures aux meilleures capacités que l’on pourra jamais rencontrer même chez le « meilleur » des individus !


    • Cateaufoncel3 Cateaufoncel3 4 décembre 2018 12:41

      @Arogavox

      «  Le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple... »

      C’est une fiction. En France, le peuple déjà est une fiction, on peut en trouver la preuve dans la contestation par la minorité, de la légitimité des choix de la majorité. Cela devrait conduire à l’installation d’un pouvoir autoritaire, qui devra casser les minorités antidémocratiques pour les rendre inoffensives.


    • Alexandre PAGE 4 décembre 2018 12:59

      @Arogavox

      La masse suit des leaders, et sans leader pour la conduire, elle avance dispersée et incohérente. 


    • Arogavox 4 décembre 2018 14:48

      Le terme ’la masse’ témoigne à lui seul d’un mépris du peuple absolument incompatible avec une honnête capacité à comprendre l’idéal démocratique historiquement et culturellement consensuel : ce qui disqualifie toute prétention hautaine à décréter arbitrairement ce genre de lois divines, sorties d’on ne sait quelle cuisse de Jupiter, selon lesquelles une « masse » aurait besoin d’être conduite (cum ducere) par des « leader » (duce, ducs , caudillos ...).

       L’incohérence n’est-elle pas de commettre ce genre de lapsus révélateurs de la vacuité de capacité d’entendement de ceux qui les profèrent ?


    • Cateaufoncel3 Cateaufoncel3 4 décembre 2018 15:28

      @Alexandre PAGE

      "La masse suit des leaders, et sans leader pour la conduire, elle avance dispersée et incohérente "

      Historiquement, son rôle consiste à foutre le souk que les révolutionnaires - les gens sérieux, structurés et organisés - mettent à profit pour s’emparer du pouvoir.

       

      Le plus bel exemple que j’en connaisse est l’action de Trotski, dans la nuit du 25 octobre 1917, telle que la relate Curzio Malaparte dans La Technique du coup d’Etat.

       

      Par ailleurs, nous sommes nombreux à avoir eu l’opportunité, rare, d’en vivre un autre exemple en direct à la télévision, entre le 18 et le 25 décembre 1989 (Roumanie).


    • Alexandre PAGE 4 décembre 2018 15:39

      @Arogavox

      Oui une masse, c’est ce que sont les hommes sans leader. L’homme est un animal grégaire, comme les fourmis et les abeilles, et sa structure fondamentale reste verticale. On échappe pas à son état naturel en trois millions d’années d’évolution seulement.


    • Alexandre PAGE 4 décembre 2018 15:44

      @Alexandre PAGE

      Je tiens quand même à ajouter que cela ne signifie pas qu’un leader est nécessairement bon, encore moins qu’il faille aveuglément le suivre. Après tout, Pierre le Grand disait lui-même « si ma loi est mauvaise, ne l’appliquez pas. »


    • covadonga*722 covadonga*722 4 décembre 2018 17:17

      yep , il viendra bien ce leader qui liquidera la gauche française , cette gauche dont les décombres s’aplatissent devant un tribun de préau mussolinesque cette bouffisure beuglant 

      « la ripoublique c’est moi », et absolument c’est lui la ripoublique le gus qui depuis ses 27 ans vis sous les ors républicains tour a tour député sénateur puis député et qui se retrouve a 70 ans millionnaire. mais absolument que ce stalinien bourgeois est la ripoublique il en est toute la quintessence et j’invite les FI beat a se rendre sur les barrage expliquer que Mélenchon veut leur faire les poches non pas pour filer aux plus riches comme macron mais aux exotiques chances pour la France qu’obono et coquerel caressent dans le sens du poil allant jusqu’a faire tribune commune avec la smala de A Traoré 

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Alexandre PAGE


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