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Le Brexit a-t-il tué le « système de Westminster ?

Le système de gouvernement connu sous le nom de « système de Westminster » du nom du lieu où siège le Parlement, était souvent considéré comme le principal modèle de système parlementaire. Il avait nspiré de nombreux pays, notamment ceux du Commonwealth et celui des Etats-Unis, et par contagion ce que les médias officiels appellent « démocraties », rassemblées sous la bannière de la « communauté internationale », même si beaucoup de Français ont l’impression de vivre dans le pays qui a inventé tout ça.

Les Britanniques avaient jusqu’ici réussi une prouesse : concilier ce qui nous parait inconciliable : dans cette monarchie, le monarque est le chef d'état et le Premier ministre est le chef du gouvernement responsable devant la Chambre des communes.

Le pouvoir exécutif est exercé par le gouvernement au nom de la reine. Le pouvoir législatif est exercé par le Parlement qui comprend la reine, la Chambre des communes élue et de la Chambre des lords non élue (ce qui fait une différence sensible avec le sénat français ou américain). Les membres du gouvernement sont en même temps membres d'une des chambres du Parlement et les » plus importants » d'entre eux forment le cabinet présidé par le Premier ministre.

La Constitution du Royaume-Uni a la particularité de ne pas être codifiée : elle comprend des lois ordinaires (chartes) et des conventions non écrites mais à valeur constitutionnelle.

Le système de Westminster reposeait sur une complicité entre les deux principaux partis qui alternaient généralement au pouvoir depuis 1920 : le Parti conservateur et le Parti travailliste (comme aux Etats-Unis depuis plus longtemps et en France depuis moins longtemps). Les gouvernements minoritaires ou de coalition étaient rares, car le scrutin uninominal majoritaire à un tour avait pour but et pour effet de donner de fortes majorités à l'un ou l'autre des principaux partis. Les élections générales avaient lieu au maximum tous les cinq ans. Depuis l’adoption du « Fixed-term Parliaments Act 2011 », les élections se déroulaient tous les cinq ans, le premier jeudi du mois de mai. Le Royaume-Uni a vécu ses premières élections générales à date fixe en 2015.

Ce système mis à jour régulièrement pour s’adapter aux mœurs du siècle en cours existait depuis des centaines d'années, depuis Cromwell, ministre du roi Henri VIII de 1532 à 1540, un des principaux acteurs de la réforme, décapité sur ordre de son souverain.

Périodiquement, il se produisait un « bug » qui altèrait le bon fonctionnement du système, mais une réforme s'ensuivait et la vie redevenait normale. Même les bâtiments parlementaires en sont un exemple : ils ne disposaient pas de suffisamment de sièges pour les 650 députés élus à la chambre aujourd’hui, mais on s’est un petit peu serrés et ça va. C'était un système parlementaire qui avait résisté aux bombes, qui était à l'abri des modes et des démagogies, et surtout des « extrêmes » diaboliques qu’il permettait d’exorciser avant même qu’ils n’accèdent au sacro-saint des lieux (qui n’est pas un hémicycle, mais un rectangle). Cette belle mécanique bien huilée et entretenue a été capable de fournir à l’« establishment » de gouvernements majoritaires stables et solides pendant des générations.

C’est fini !

Les vieilles certitudes ont rendu l’âme avec le Brexit. Le spectacle de la Chambre des communes est devenu un spectacle surréaliste de génuflexions et de courbettes compulsives et d’exercices de rhétorique aussi animés que stériles. Les fissures systémiques du Parlement semblent plus graves que celles du bâtiment qui l’abrite.

La semaine dernière, on a pu constater que les normes auxquelles le système de Wetminster se conformait avaient implosé : le système bipartite n’assure plus l’unité et le gouvernement ne peut plus imposer ses lois ni appliquer sa politique. Jusque là, les divergences d’opinion potentiellement dévastatrices dans un même groupe restaient à huis clos, ce qui permettait ainsi aux gouvernements de fonctionner endiffusant un discours unifié, normalisé et lissé.

Mais le Brexit a eu raison de cette belle mécanique. Les éléments de base du système se sont effondrés, les partis se sont divisés, les ministres ont ouvertement refusé d'obéir aux injonctions et le gouvernement a été impuissant à réagir. La confusion et les amendements parlementaires ont abondé et même l'observateur le plus assidu se trouve dans l’incapacité à discerner un axe cohérent au milieu d’un chaos de proposition foisonnantes et contradictoires.

Actuellement, la Chambre des communes s'emploie à trouver un consensus sur ce qu'il convient de faire pour la suite des négociations avec l’UE. Theresa May tentera peut-être de saisir cette occasion pour donner une troisième chance à son projet de loi sur la sortie de l’union, mais la menace d’un Brexit irréaliste risque de l’amener elle aussi à changer son fusil d’épaule.

Tout dépend du président de la Chambre des communes, John Bercow : il peut refuser que des lois identiques à celles qui ont été refusées soient réintroduites, en fonction de son interprétation des règles. Bien que les députés des deux bords de la Chambre aient présenté de nombreux amendements couvrant toutes les options, allant du non-accord à un second référendum, il est encore difficile de voir laquelle de ces solutions, le cas échéant, recueillera l'appui de la majorité.

Après l'échec récent d'un vote de censure, la première ministre dispose d’une année pendant laquelle elle ne peut plus être contestée, et elle renforce ainsi son emprise sur Downing Street. On ne sait pas comment cela fonctionnerait dans la pratique si ses ministres se rebellaient, mais son parti ne peut pas la contester officiellement à court terme. D’après la loi sur la durée déterminée du Parlement, Theresa May ne peut pas convoquer d’élections générales, qu’elle le veuille ou non, sans l’accord des députés. Alors que beaucoup peuvent prétendre publiquement souhaiter une consultation électorale rapide, le chaos actuel en dissuade beaucoup « intérieurement » de donner suite à une telle action qui risque de leur coûter leur siège.

Le seul consensus existant à la Chambre des communes semble être qu’une extension de l’article 50 est essentielle pour éviter tout accord. Par contre, la durée de cette prolongation reste un sujet de débat, tout comme son but.

Est-ce pour gagner du temps avant une élection générale ?

Pour préparer un deuxième référendum ?

Pour rédiger un nouvel accord, ou réactiver l'ancien ?

Il est trop tôt pour le savoir, mais il est trop tard pour que le système de Westminster retrouve sa configuration antérieure.

Les deux partis étant divisés en leurs seins, le système uninominal à un tour apparaît de plus en plus inadapté, mais il est probable que ces divisions en révèlent d’autres, plus profondes dans la population qui risque d’avoir perdu ses dernières illusions sur un tel système.


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12 réactions à cet article    


  • Piere CHALORY Piere CHALORY 16 mars 09:18

    Bonjour Arthur,

    Tout à fait d’accord avec votre bio, on peut effectivement toujours compter sur ses ennemis...

    C’est drôle, sur la photo, l’horrible Theresa May ressemble à Alex, alias Malcom Mac Dowell dans Orange Mécanique...

    Peut-être même a-t-elle avalé un Moloko Plus ? 

     smiley

    Comparaison n’est pas raison bien sûr, mais je l’ai regardé s’exprimer (pas longtemps) face au Parlement, et entre sa voix enrouée à force de déblattération et sa tête de sorcière, quelque part ça fait peur.

    Et aussi, l’incroyable acharnement à s’agripper à son poste malgré un désaveu généralisé autour d’elle, y compris parmi ses amis, ressemble, trait pour trait à celui de beaucoup d’autres chefs d’état esseulés mais incapables de déclarer forfait. Comme tétanisés par le prestige (et les avantages) de la fonction. Nous sommes bien en présence de psychopathes, et ça se voit sur leur figure.


    • Arthur S Arthur S 16 mars 09:40

      @Piere CHALORY

      Les entreprises en crise ont souvent recours à des directrices générales, alors qu’elles ne l’auraient pas fait « en temps normal ». Cette tendance est moins liée aux stéréotypes féminins qu’au symbole de changement que représentent ces patronnes. 

      Ce phénomène se produit aussi en politique, et Theresa May est une représentante de ces « femmes héros » auxquelles on fait appel dans des situations inextricables.

      C’est ce que les anglophones appellent la « falaise de verre » (glass cliff) programmée pour sauter. 


    • Piere CHALORY Piere CHALORY 16 mars 10:18

      @Arthur S

      Intéressant cette théorie de la falaise de verre avec sa programmation anticipée de la fin tragique de l’héroïne, mais en attendant de sauter, la miss gore aux fourneaux troubles ; sorcière 2.0 qui compte sans doute transformer le plomb en or a encore obtenu un an de pouvoir (de nuisance) supplémentaire... 

      Si même les anglais n’arrivent pas à sortir de l’europe sans y être entrés complètement, ça promet, il faudra plus que des votes et des référendums bidonnés ou ignorés pour détruire cette structure totalitaire & ses suppôts attentionnés.


    • Arthur S Arthur S 16 mars 10:23

      @Piere CHALORY

      « il faudra plus que des votes et des référendums »

      OUI


    • Cyril22 16 mars 12:24

      @Piere CHALORY
      Je ne partage pas vote perception de Thérésa May, elle s’est retrouvée à devoir faire le « bad job », entre ceux qui veulent sortir à tout prix mais n’ont pas assumé de prendre la direction des affaires, et ceux qui veulent bloquer la sortie pour contraindre à rester. Elle est évidemment épuisée, mais quelle est la porte de sortie, si elle ne peut pas dissoudre le parlement ? Laisser les clés, mais à qui ? alors pour l’instant, elle godille contre les courants contraire pour chercher un « compromis honorable », très dans la tradition britannique.
      Etonnant que le peuple britannique n’ait jamais demandé un scrutin plus représentatif, il est bien pire encore que le nôtre sur ce point.


    • Traroth Traroth 18 mars 15:29

      @Arthur S
      « Femme héros » ? Vous rigolez, là ? May essaie de résoudre le bordel qu’elle a elle-même mis, et à mon avis, délibérément. Elle a activement milité contre le Brexit, et fait tout pour le rendre impossible, le tout débouchant à la fin sur un nouveau référendum où les citoyens, pardon, les sujets, seront sommés de voter « convenablement » !

      Bref, un énième déni de démocratie dont l’union européenne devient désormais coutumière...


    • lala rhetorique lala rhetorique 16 mars 09:53

      En réalité, le but est de démontrer qu’on ne sort pas aisément de la soi-disant europe, car pour les anglais c’était quand-même plus aisé vu qu’ils ont gardé leur monnaie... Donc tout ceci est de l’intoxe, de la manipulation et signifie « on ne peut pas sortir de l’europe ».


      • Arthur S Arthur S 16 mars 10:14

        @lala rhetorique

        oui, ou plutôt : « on ne peut plus »

        Le processus du « Brexit » a été initialisé par l’UKIP, parti que l’on pourrait qualifier de « populiste » si on intégrait le glissement de cet adjectif qui est devenu synonyme de « démagogue ». Le seul but était de récolter des voix en jouant sur le registre : « être dan l’UE nous coûte plus cher que ça nous rapporte ».
        Les conservateurs qui étaient en difficulté ont cru pouvoir récupérer les voix en question en emboîtant le pas alors que les travaillistes prenaient le contrepied pour jouer le vieux jeu du système de Westminster.
        Entre temps, les conservateurs on voulu jouer la carte « intégration totale à l’empire américain » dans lequel le Royaume-Uni représente ce qu’était la « provincia » dans l’empire romain.
        Mais, patatras, élection de Trump aux Etats-Unis et abandon de la « globalisation » pour le « multilatéralisme » (chacun pour soi et dieu pour tous).
        Les conservateurs étant cocus et les travaillistes rejoignant leur famille naturelle de socio-démocrates européens, les cartes se sont brouillées : les joueurs ne savent plus toujours qui est leur partenaire, ni dans le parlement britannique, ni dans l’OTAN, ni sur la planète.


      • velosolex velosolex 16 mars 12:10

        Parfois il n’est pas facile de faire la différence entre amis et ennemis. C’est vrai, in, et out of england. Au moins c’est une occasion formidable pour découvrir l’humour anglais, et d’oublier que c’était le pays auparavant du pragmatisme.

        Un député s’est réjouit il y a deux jours, que même s’il y avait un accord sur la table, il n’y avait pas de table….Ceux qui prétendent comprendre le Brexit, nous disent une seule chose : C’est qu’ils n’ont rien compris. 

        Sans doute qu’à l’origine, il existe l’erreur majeur d’avoir cru qu’après avoir roulé plusieurs fois l’UE au poker, et avoir réussi à faire de la city un pôle économique essentiel, sur fond de libéralisation et d’opportunisme, l’Angleterre planait de nouveau sur les mers. 

        N’oublions pas que l’objectif non dit au départ était de couler L’UE. Pas sûr que le problème de l’Irlande ai été oublié, comme on tente de nous le faire croire. L’Irlande du nord va devenir, une porte ouverte du monde sur l’europe, puisqu’il n’y aura pas de frontière entre les deux Irlande, un fait évident. A partir de là, je ne vois pas comment on va éviter de se faire torpiller par ce sabord ouvert. Toutes les marchandises non taxées vont suivre cette nouvelle route de la soie, en repartant des ports d’Eire. 


        • Arthur S Arthur S 16 mars 12:23

          @velosolex

          Les enfants de la gentry éduqués dans les public schools (qui, contrairement à ce que leur nom affiche, sont privées)et à Oxford, tout comme les enfants de l’aristocratie élevés à Eton, ont appris appris par cœur le nom des stations de métro de Londres qui célèbrent toujours les victoires d’Albion dans sa conquête du monde, mais aussi la devise « Rule Britania » et la théorie des trois cercles de Churchill. 
          La nouvelel annonçant que le monde avait évolué n’est pas parvenue jusqu’à eux. 
          Pour que les « trois singes » voient le monde en face, on dirait qu’il faut des traumatismes.


        • velosolex velosolex 16 mars 12:42

          @Arthur S
          Au lieu d’appeler notre gare « D’Austerlitz », à Paris, et que les anglais nomment la leur « Waterloo » à Londres, il aurait été plus judicieux d’inverser les appellations. Car nous apprenons souvent plus de nos défaites que nos victoires, qui nous tournent la tête. 
          Il manque à la grande Bretagne un type comme Orwell, ou même comme Swift, qui dans « Gulliver » un livre formidable, se moquait déjà de la rivalité stériles entre île et continent. Moi qui suit installé en Brittany, je vois pas mal d’anglais déboussolés par ce merdier. Ils avaient cru prendre la tangente, et voilà qu’on leur retire leur ancre. Me revient les paroles du meilleur disque de Genesis, « England selling by the pound ».... en ...73
          « Can you tell me where my country lies ? »
          « Peux-tu me dire où gît mon pays ? »
          Said the unifaun to his true love’s eyes.
          Dit l’unifaune aux yeux de son bien aimé
          « It lies with me ! » cried the Queen of Maybe
          « Il gît avec moi ! » dit en pleurant la Reine des Peut-être
          - for her merchandise, he traded in his prize.
          À cause des marchandises, dont il a négocié le prix


        • Ruut Ruut 18 mars 07:11

          Lorsque les responsables politiques s’assoient sur le vote du peuple, c’est que ce pays n’est plus une Démocratie.

          La représentation montre ses limites.

          Nous vivons une époque où les intérêts des représentants sont opposés aux intérêts des représentés.

          C’est donc une trahison du peuple par ses représentants.

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