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Accueil du site > Tribune Libre > Le dualisme vérité / mensonge

Le dualisme vérité / mensonge

Deux hommes volent au secours d'une famille tombée dans la pauvreté et la culpabilité. L'un au nom de "l'Idéal" (de vérité), l'autre au nom du "mensonge vital". Lequel sauvera la famille ? Réponse : aucun des deux n'y parvient et cela se termine en drame absolu. C'est l'histoire du Canard sauvage d'Henrik Ibsen (résumé ici), mais c'est l'histoire de l'humanité depuis des millénaires. Deux camps se forment régulièrement, chacun défendant sa conception de la vérité et accusant l'autre de mensonge. Plus rarement, comme dans cette pièce de théâtre, le mensonge est revendiqué ouvertement comme la meilleure solution, celle qui sauve.

Le dualisme vérité - mensonge est-il aussi ancien que celui qui oppose le bien au mal et avec lequel souvent il ne fait souvent qu'un ? Ce n'est pas sûr. Par ailleurs, le dualisme vérité - mensonge n'est pas vieux comme le monde mais vieux comme le langage. C'est la parole articulée et élevée au rang de langage qui a permis à l'être humain de déguiser ses intentions et de mentir. C'est aussi le langage qui lui a permis d'inventer des valeurs et des concepts, et donc de mentir encore.

I - Le dualisme vérité / mensonge dans la pièce d'Henrik Ibsen

Une famille, les Ekdal, qui appartenait à un rang social élevé, a sombré dans la honte, le déshonneur et la pauvreté, par la faute du grand-père qui aurait vendu illégalement du bois appartenant à l’État. Cet acte criminel est accompli avec un complice, le père de Gregers (l'un des deux "sauveurs"). Mais ce dernier est convaincu que son père est le seul coupable et, pris de remords, veut sauver la famille victime pour se racheter. Il faut dire, qu'en plus, son père avait engrossé sa servante Gina puis l'avait mariée à Hjalmar Ekdal pour qu'il reconnaisse l'enfant. Hjalmar Ekdal ne sait donc pas que sa fille n'est pas sa fille...

La trame de cette pièce oppose donc deux conceptions des choses. Gregers, cet idéaliste, voit que les membres de cette famille vivent dans un mensonge. Il pense pouvoir les sauver en leur apportant la révélation de la vérité. Son idée est simple : tout ce qui constitue cette famille repose sur un mensonge fondateur, il faut donc révéler ce mensonge au grand jour pour que la famille se refonde sur la vérité. Toute la vérité ! Mais l'autre personnage sauveur, veille, lui, sur la santé de la petite famille. Il loge même au domicile, c'est dire s'il protège ses patients. Il est un fervent partisan de la thèse du "mensonge vital", à savoir qu'il faut laisser les secrets de famille comme ils sont pour ne pas causer davantage de dégâts. C'est le docteur Relling. Voici ce qu'il déclare : « Si vous retirez le mensonge de la vie de personnes ordinaires, vous leur retirez en même temps le bonheur ».

Si l'on creuse plus profondément, on s'aperçoit que le docteur Relling, débauché et alcoolique, est assez cynique et qu'il est convaincu de la faiblesse humaine. Tout au contraire, Gregers a une foi exagérée dans la nature humaine. Il surestime celle-ci ainsi que les capacités de son ami d'enfance à faire face aux mensonges et trahisons pour s'élever au niveau de l'idéal de vérité. De plus, Gregers prétend changer le sort de l'humanité tout entière qui aurait une "dette envers l'Idéal", comme il disait dans sa jeunesse. Il utilise cette famille comme cobaye en quelque sorte, ne pouvant appliquer sa théorie à l'ensemble de l'humanité. Relling lui répond : « la vie pourrait avoir du bon pourtant si seulement nous avions la paix avec cette meute de créanciers qui frappent à notre porte et viennent nous réclamer la dette envers l’Idéal ». On voit donc que l'optimiste est pour la vérité absolue et le pessimiste (ou pragmatique) pour le statu quo, le maintien du non-dit. Ce schéma n'est-il pas finalement assez universel ?

Pour se préserver, tous les membres de la famille se sont construit une vérité à côté de la réalité. Le père est mythomane, il se prend pour un grand inventeur, le grand-père, rescapé d’une chasse, se rappelle un passé de glorieux sportif. (Relling : "Oui, que dites-vous de ce chasseur d’ours qui se balade dans cet obscur grenier pour traquer le lapin ? C’est le plus heureux des chasseurs, pauvre vieux, quand il peut s’éclater là -dedans au milieu de tout ce fatras.")

Enfin, la petite Hedvig se réfugie dans le grenier où un canard sauvage estropié vit dans une forêt imaginaire. On notera que la mère ne joue aucun rôle dans tout cela. Là aussi, combien de fois n'a-t-on pas vu ce scénario : des personnes qui réinventent la réalité pour survivre ? Une part de mensonge est nécessaire pour affronter la réalité quotidienne et aussi permettre à la conscience d'échapper à la vue de certaines vérités qui nous seraient pénibles ou même dommageables...

Extraits

GREGERS.- « Et quel traitement appliquez-vous à Hjalmar ?
RELLING.- Mon traitement habituel. Je m’arrange pour entretenir en lui le mensonge vital.
GREGERS.- Le mensonge vital ? J’ai sans doute mal entendu ?
RELLING.- J’ai bien dit le mensonge vital. Parce que le mensonge vital, c’est le principe stimulant, voyez-vous.
(...)
GREGERS.- Le malheureux, le vieux lieutenant Ekdal, oui ! Il a certainement dû en rabattre, de ses idéaux de jeunesse.
RELLING. Tant que j’y pense, monsieur Werle junior : n’employez plus ce mot étranger : idéal. Nous avons le bon vieux mot de chez nous : mensonge.
GREGERS.- Docteur Relling, je ne lâcherai pas avant d’avoir sauvé Hjalmar de vos griffes !
RELLING.- Ça serait la pire des choses qui puisse lui arriver. Ôtez le mensonge vital à un homme ordinaire, vous lui ôtez le bonheur du même coup. [...] »

II - Tentative de définition de la vérité et du mensonge

La vérité est une création de l'individu dans son rapport permanent avec le réel. Elle est créée par le désir et l'action réalisée, par les besoins et émotions, et enfin par les modes de perception et la conscience (images, concepts...). Une quatrième source de vérité, l'Idéal, est apparue chez l'Homme. En réalité, cette source est sans doute à l'origine d'autant de mensonge que de vérité. Ainsi, à la vérité de création par les canaux naturels s'ajoute une vérité d'invention de l'esprit (nous forçons ici un peu sur les termes pour les besoins de l'explication).

Toute création humaine, toute invention, comportant sa part de risque de fausseté voire de mensonge délibéré. Le mensonge est l'un des contraires de la vérité, mais il y en a d'autres : le secret, le déni, la fiction, l'illusion, l'erreur...Ce qui nous intéresse ici est la dualité de la vérité et du mensonge.

Une différence de nature (le mensonge est un moyen, la vérité est un but)

Le mensonge est un moyen créé pour obtenir quelque chose. En revanche, la vérité n'est pas un moyen mais le but même. Le mensonge n'est pas un but en lui-même. Je dirai qu'il y a là la première différence essentielle : la vérité comme but, le mensonge comme moyen.

A présent, grâce à la distinction opérée, nous pouvons donner des définitions possibles de la vérité et du mensonge en raisonnant sur des bases différentes.

La vérité est une interprétation du Réel à laquelle s'ajoute une certaine part de création de l'esprit, en particulier les notions de bien et de mal (qui n'existent pas à l'état naturel) et la dualité de la vérité et du mensonge. La notion de dieu également. La vérité universelle est celle que tous les individus perçoivent et ressentent. Mais les canaux de la vérité influent sur la vérité de chacun, ce qui apporte une petite note de subjectivité à la vérité individuelle. Tout le monde ne ressent pas une émotion de la même façon, par exemple.

Quel serait le but originel de la vérité inventée ?

Je crois que cette vérité inventée est née en avec les incantations : ces répétitions de sons vocaux destinés à réaliser des prodiges, comme faire tomber la pluie ou gagner l’immortalité. Plus on répète une chose et plus on pre^te d epouvoir aux mots et plus on croit vraie la vérité inventéee. Et puis le fait de répéter en boucle devait donner un côté grisant à ces incantations, accompagnées de chants et de danses. Et quand on est grisé, on se met à croire plus facilement...

L’homme subit le malheur et il ne le comprend pas. Il a besoin d'explications et de sens. Il se crée une vérité qui l’aide, un « mensonge vital » comme dit le médecin dans Le Canard sauvage d’Ibsen. Dans le meilleur des cas, il se dit que Dieu le protège du malheur. A défaut, Dieu le frappe du malheur pour lui faire payer sa faute (y compris la faute de n’avoir pas assez bien prié). Et, enfin, en dernier ressort, Dieu envoie le malheur sans l’expliquer : « c’est la volonté de Dieu », « les voies du Ciel sont impénétrables ». Voici notre homme rassuré : il y a toujours une cause qui fait sens. Alors, l’homme prie pour remonter du troisième niveau vers le premier. Si ses prières ne sont pas entendues et que le malheur frappe encore, c’est qu’il n’est pas digne du niveau un.

Les prédicateurs et les prêtres ont apporté leur vérité pour consoler les hommes. Le pouvoir (temporel et spirituel) l'a dévoyé pour se renforcer et mener ses guerres. Si cette vérité plonge les hommes dans une forme de mensonge, elle remplit une fonction utile, celle de pallier le manque de vérité (un champ de questions sans réponse) ou d'adoucir la réalité trop pénible. Ou encore de faire office de vérité provisoire en attendant que la véritable vérité soit établie. C'est ainsi que les explications scientifiques se sont progressivement substituées aux croyances, légendes et dictons qui remplissaient cette fonction de vérités temporaires. 

Des diverses formes du mensonge

1 - Le mensonge selon qu'il est pur ou mêlé

Le mensonge mêlé comprend une part de récit ou de fiction, comme celui que crée la famille Ekdal. Ce n'est donc pas une vile volonté de tromper. La fiction n'est pas en elle-même un mensonge. Dans nos vies, le mensonge est rarement pur. Nous savons que nous vivons dans une certaine part d'illusion qui nous réconforte, et nous aimons nous raconter des histoires. Le père Noël est une invention qui tient autant du mensonge que du mythe. Mais le mythe n'est pas vécu comme pur mensonge, au contraire il est ressenti comme l'expression de la vérité qui est en nous-mêmes ! Le mensonge serait donc mélangé à du vrai qui prendrait la forme d'une fiction pour s'exprimer.

Venons-en à présent au mensonge pur. Lui, c'est clair, il est créé dans l'intention de tromper et dans un but bien précis. S'il y a fiction, c'est une histoire créée par malveillance et dans l'unique souci de parvenir à ses fins.

2 - Le mensonge selon sa portée

Peu importe ici que le mensonge soit pur ou mêlé à autre chose, il a une visée plus ou moins large. Il y aurait ainsi le mensonge d'intérêt. C'est le mensonge pratique et courant, l'escroc le pratique couramment. Il y a un deuxième niveau qui est le mensonge social, lui aussi largement pratiqué mais souvent aussi pour des bonnes raisons (convenances, vivre ensemble, politesse...). Et, pour finir, il y a le mensonge à portée universelle : et nous retrouvons ici les mythes, les religions, les doctrines des fanatiques, les théories édifiantes de toutes sortes. Il en résulte que l'intention du mensonge est toujours à examiner. Est-elle universelle, de bienséance, ou d'intérêt égoïste ? Le mensonge social n'en est pas vraiment un. Quand nous jouons un rôle (dans notre métier, comme parent, etc.), nous composons un certain personnage. Il y a une part d'affectation et d'hypocrisie dans notre façon de jouer le rôle mais ce n'est pas du mensonge. Le petit enfant apporte, tout fier, son dessin à son papa qui s'exclame "oh ! Que c'est beau !" : "menteur ?" Pas du tout, c'est inoffensif et même utile parce que le rôle est utile.

Lorsque Kant pose son impératif catégorique d'interdiction de mentir et ce en toutes circonstances, il se réclame de la portée universelle. C'est aussi ce que fait Gregers dans la pièce d'Ibsen. Le docteur Relling défend le mensonge social, celui qui permet de continuer de vivre ensemble sans drame. Certains opportunistes légitiment le mensonge d'intérêt égoïste, pourquoi pas ? Mon avis sur le principe kantien est qu'une vérité doit toujours délivrer. Or l'impératif kantien conduit à livrer au bourreau l'ami qui s'est caché dans notre cave ! Si la vérité libère de quelque chose ici, c'est du cas de conscience de l'individu qui dénonce et se déleste ainsi d'un dilemme au moyen d'une règle universelle en l'occurence bien commode. Au contraire de Kant, je dis que ce cas de conscience est indispensable et qu'il doit être maintenu de façon que la vérité en aucun ne livre pas ou n'enferme pas mais, au contraire, libère.

3 - Le mensonge selon sa fonction (offensif ou défensif)

Le mensonge est un moyen, c'est entendu. Mais il peut être un moyen de projection : tromper, escroquer, convertir quelqu'un. Il peut aussi être un moyen défensif. Et dans ce second cas, il est plus dangereux de l'attaquer de front car il peut déstabiliser la personne voire la conduire à des comportements dangereux. C'est ce qui se produit dans le Canard sauvage. Ce mensonge est-il jusitifiable ? Tantôt oui et tantôt non. Une personne qui se ment pour survivre et échapper au désespoir total est excusable. Une personne coupable d'un homicide par imprudence qui se réfugie dans le déni est coupable de mensonge en plus de son acte. Pas de règle générale donc mais la distinction est néanmoins utile.

4 - Le mensonge selon comment il est vécu

L'homme de foi croit en sa Vérité et il veut sincèrement la partager avec ses frères humains. Il vit la création mythique comme la Vérité. L'homme de pouvoir (roi, évêque) qui instrumentalise la foi pour manipuler les foules ou obtenir plus de pouvoir, use sciemment du mensonge. Selon comment est vécue la vérité inventée, elle est vérité sincère ou moyen de tromper. Alors, outre le point de savoir si notre mensonge est égoïste, social ou universel, s'il est pur ou mêlé de fiction, s'il est offensif ou défensif, il importe d'interroger notre sincérité, notre conscience au lieu de donner du crédit par a priori à ce que nous tenons pour vrai. Bien souvent, le mensonge se dénonce lui-même par les fausses notes qu'il produit dans notre système de cohérence. Alors que les vérités s'accordent et s'emboitent très aisément et forment un tout très fluide et qui fait sens, le mensonge est un acte forcé comme une pièce de puzzle que l'on veut entrer à un endroit qui n'est pas sa place. A nous d'être attentifs à ces fausse notes qui sont des alertes. Plus nous vivons "en vérité", dans la vérité et dans notre vérité, et plus ces alertes seront nettes. Mais, dans un monde factice, fait de trop de mensonges, il sera plus difficile de les entendre. Car il est difficile de rester dans la vérité dans un monde faux ou mensonger.

En conclusion, je dirai : il y a la vérité et ses variantes (dues aux canaux de vérité qui varient d'un individu à l'autre), et il y a le mensonge et ses variations involontaires la plupart du temps. "Variante" et "variation" n'ont pas le même sens. La vérité n'étant pas un moyen mais un but, elle connaît juste des fluctuations en raison des canaux d'interprétation utilisés : ce sont les variantes. Mais le mensonge, qui est une construction de toutes pièces en vue de poursuivre un but bien déterminé, peut prendre la forme que l'on veut en fonction de l'effet poursuivi, et c'est en cela qu'il y a variations du mensonge. 

 


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11 réactions à cet article    


  • Taverne Taverne 31 juillet 12:02

    Lien recommandé : « Le mensonge », pièce (courte) de Nathalie Sarraute.

    Résumé : Un groupe d’amis conversent, de Madeleine, qui n’est plus là, et qui a menti en leur présence, voulant se faire passer pour pauvre. Seul Pierre, obsédé par la vérité, a osé démasquer la menteuse. Toujours en colère, il ne peut s’empêcher de parodier Madeleine et de rappeler qu’elle est la petite-fille et l’unique héritière d’un « roi de l’acier ». Ses amis s’impatientent d’une telle véhémence, même s’ils comprennent en partie sa réaction. Seul Robert se vante de pouvoir rester indifférent à de petits mensonges comme celui de Madeleine. Les autres lui demandent alors de leur donner une « leçon » qui pourrait guérir Pierre de sa manie de la vérité.


    • Sozenz 31 juillet 12:41

      vraiment très très sympa votre article !


      • L'enfoiré L’enfoiré 1er août 09:47

        Salut Paul,

         Je dirais qu’il y a encore d’autres cas. Je n’en cite que quelques uns :

        5. Le mensonge nécessaire : le mensonge pour ne pas vexer.
        On ne parle pas de corde dans une maison de pendu.
        6. Le mensonge pour mauvaise compréhension du message initial.
        Il faut faire le test de transmission d’un message de personne à personne et constater le message final... c’est édifient.
        7. Le mensonge par omission
        Dire tout mais par oubli volontaire de certains éléments concomitants.
        8. Le mensonge par éclatement d’un message.
        Dire tout avec des références extérieures pour appuyer la thèse suivi et ainsi minimiser le message qu niveau global.

        ... à suivre

        Comme disait Arditi, le mensonge est le sujet préféré au théâtre.


        • Taverne Taverne 1er août 10:18

          @L’enfoiré

          Je dirai que c’est tout le contraire : le théâtre permet de faire émerger la vérité, en limitant les lieux et les situations de façon drastique, ce qui permet l’émergence du faux et du mensonge. Mais peut-être Arditi a-t-il dit cela à l’occasion de la pièce de Florian Zeller qui s’appelle « la vérité » et dans laquelle il joue le rôle du menteur invétéré. Un pièce désopilante. Mais son titre est d’ailleurs « la vérité » et non « le mensonge ».


        • kalachnikov kalachnikov 1er août 10:12

          Je n’ai pas lu le livre. Cependant, il est facile de remarquer que les deux protagonistes représentent les deux Jugements : l’un pense que l’humanité est foncièrement mauvaise, mauvaise en soi, et l’autre pense qu’elle est foncièrement bonne. Mais ces jugements de la part d’individus n’ont rien d’objectif pour cette simple raison que l’objectivité n’existe pas. Il est assez facile de deviner que celui qui porte sur l’Homme un jugement négatif ne fait en fait que projeter sur tous le jugement qu’il porte sur lui-même. Et on devine son but : se supporter lui-même, se garantir du dégoût, peut-être, qui pourrait l’emporter sur la pente du suicide, en un mot se justifier.
          Le second, l’idéaliste, est complètement hors sol. Sur le plan des conséquences, il produira des oeuvres, mais ces oeuvres s’éleveront sur du sable et tôt ou tard la réalité la plus élémentaire infirmera ce petit rêve qu’il gribouille sur le mur de la Vie*.

          Ces deux personnages correspondent aux jugements portés sur l’Humanité-même au fil de l’Histoire. L’Homme naturellement pécheur, foncièrement mauvais, qui a commis la Faute et par conséquent la Religion et la Morale pour corriger tout ça. Puis l’Homme naturellement bon, que les choses corrompent, le rousseauisme rigolo dans lequel nous baignons encore et que nous délaissons par défaut, la réalité disant ’non !’ à pareille extravagance, et jugement.

          Tout ça est bien gentil mais vraiment très superficiel parce qu’occidental, protestant, etc. Rien que l’idée de Faute originelle est ...fautive parce que connotée, circonscrite à cette culture de maboule (l’Occident) qui du haut de a folie se figure toujours seule, unique, universelle. Elle vit dans l’illusion qu’il n’y a ni Début ni Fin, ou au moins veut bien concéder du bout des lèvres que tout ce qu’il y a pu avoir avant ou de différent n’a jamais pu exister qu’afin de préparer le summum qu’elle imagine constituer, alors que dans les faits, dans sa folie circulaire, elle tourne sans fin autour de la pierre noire du Péché. Et elle aime ça, manifestement.

          ’Il n’y a pas de phénomènes moraux, il n’y a que des jugements moraux.’ Comme nous tenons pour exact cet axiome, ce qui nous intéresse, nous, c’est pourquoi, quand, comment le premier jugement. Nous nous permettons de rejeter catégoriquement le second jugement pour cette simple raison qu’il ne s’agit historiquement pas d’un nouveau jugement mais de la dénégation du premier jugement et celui-ci serait-il faux, cette dénégation serait délire. D’un autre coté, puisque la philosophie semble depuis quelque temps avoir versé résolument dans la malhonnêteté psychologique, nous ne serions pas étonné que l’on nous démontre savamment que la réfutation du faux génère mécaniquement le vrai.

          Cela étant, comme l’auteur, nous reconnaissons que les deux voies (qui n’en sont qu’une e fait, comme j’ai tâché de l’expliquer) sont une impasse et entraînent le désastre. C’est pourquoi nous attachons une importance capitale à ce ’quand, comment, pourquoi’, la résolution de cette question devant théoriquement nous permettre de sortir d’un binarisme mortifère crétinisant et qui sait ? nous autoriser à proférer un nouveau jugement, sinon le dernier jugement.

          Ps : « Deux camps se forment régulièrement, chacun défendant sa conception de la vérité et accusant l’autre de mensonge. » : si l’on a bien suivi, je ne suis d’aucun camp et les rejettent tous deux.

          * l’Homme maître de son destin et bla bla bla, le libre arbitre, élucubration hystérique à l’aune de l’impératif catégorique, etc.


          • Taverne Taverne 1er août 11:21

            @kalachnikov

            J’avais sciemment traité la question du dualisme vérité - mensonge en dehors des notions de bien et de mal ainsi que de vrai et de faux. Si l’on les introduit dans le propos, cela crée trop de complexité.


          • kalachnikov kalachnikov 1er août 23:16

            @ Taverne

            Dans mes interventions sur les articles précédents, je n’ai jamais employé le terme mensonge autrement que de façon neutre (par delà le bien le mal, = faux). Quand on mène une enquête, même philosophique, il est bon de ne pas se livrer à des préjugés.
            Et bref, lorsque je dis que l’Être est un mensonge, je veux juste signifier qu’il est faux et il est tout à fait possible que cela soit dû à une erreur (et que tout n’est en fait qu’absurdité).

            Ps : ’L’homme subit le malheur et il ne le comprend pas’ : ceci me semble une pure fiction.


          • kalachnikov kalachnikov 1er août 23:23

            @ Taverne

            Vu que j’en parlais dernièrement avec des obsédés de la quéquette (cf de pseudo psychanalystes), le mythe d’Oedipe porte en fait sur la Vérité. Sa vie n’est qu’un mensonge qui peu à peu va exploser ; personne n’a construit ce mensonge, il s’est fait comme ça, le Destin en fait.


          • Taverne Taverne 2 août 08:32

            @kalachnikov

            Je vois que vous avez répondu sans même lire ce que je disais. Dommage. Je redis donc que je n’ai pas introduit dans mon article les notions de bien et de mal parce que la question du dualisme vérité mensonge est déjà à assez complexe à elle seule.


          • kalachnikov kalachnikov 2 août 23:39

            @ Taverne

            Mais si j’ai lu ; simplement, mon premier commentaire ne porte que sur le bouquin d’Ibsen que je n’ai pas lu, à travers ce que tu rapportes.

            Concernant ton propos propre : étant donné que le pur esprit n’existe pas, la quatrième source est forcément reliée à l’organique. Etant donné qu’elle implique la fausseté, l’erreur, le fourvoiement, le problème vient inévitablement de la conscience ; j’ai donné dans un commentaire précédent ce que je pensais être la naissance d’une pensée, la mécanique du penser. A l’étrange phénomène que l’Homme, en dépit d’une perception correcte, peut opter (par réflexe conditionné selon moi, voir ce que je dis du fauve et du dompteur) pour ce qui est contraire à son intérêt, s’ajoute un phénomène de déformation : l’individu méconnait ses sensations propres, il est en quelque sorte déréglé. Le réglage normal est celui de l’autoconservation : l’individu doit tout mettre en oeuvre pour vivre et accomplir sa mission cachée qui est de faire se perpétuer la vie (naître, se reproduire, mourir ; c’est plus complexe, et plus que cela mais je schématise ici pour ne pas digresser). Et déréglé, l’individu est réglé différemment : il veut imposer la vérité (une doctrine qui lui parle, à laquelle il adhère), sauver l’humanité, etc, etc. Le moi en fait est absent ; il est refoulé ; il apparait sous la forme du nous qui n’existe pas sinon en un agrégat ponctuel de je ; la raison est que le dressage auquel est soumis l’individu, et qu’on appelle pompeusement éducation,est basé sur la négation du moi ; c’est au prix de ce sacrifice de toute individualité qu’existe une société.
            Les idéaux, quels qu’ils soient, reposent toujours sur le même canevas simpliste : ils s’appuient sur l’idée que ’ça ne va pas’ ; ils pointent une cause et préconisent la suppression de cette cause, ce qui entraînera la fin de l’état de marasme.
            Après quelques siècles de pratique et d’expérience, que peut-on noter ? Que s’en remettre à un idéal, c’est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin du fait que la conscience est faussée/déréglée ; que le seul idéal possible est en fait de déterminer pourquoi et comment la conscience est faussée.

            J’ai donné toutes les clefs précédemment : la communauté n’existe pas, elle est artificielle et contrainte ; la conscience jusqu’ici à côté de la plaque ne se livre qu’à un odieux gribouillage sur le parchemin de la réalité qui est celle du corps plein et entier et un ; en dernière extrémité, passés au tamis, les idéaux se résument à un ’je ne suis pas libre, j’étouffe’.

            Fin de la saison en enfer, venue d’une humanité heureuse et épanouie sous le soleil ?

            "Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n’ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !… Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.

            Cependant c’est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

            Que parlais-je de main amie ! Un bel avantage, c’est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, — j’ai vu l’enfer des femmes là-bas ; — et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps." [Rimbaud]


          • King Al Batar King Al Batar 1er août 11:03

            Bonjour et merci !

            Votre article évoque en moi un citation de Leopardi :

            « Si tu compares le sort de deux hommes, dont l’un est doué d’un vrai mérite et l’autre jouit d’une fausse gloire, tu verras ce dernier plus heureux que son rival et presque toujours plus riche. L’imposture excelle et triomphe dans le mensonge, mais sans l’imposture, la vérité ne peut rien. Cela n’est pas dû, à mes yeux, à quelque mauvais penchant de notre espèce, mais au fait que la vérité est toujours trop simple et trop pauvre pour contenter les hommes, qui réclament pour se divertir ou s’émouvoir, une part d’illusion et d’erreur : il faut qu’on leur promette plus et mieux qu’on ne pourra jamais leur donner. La Nature est la première à nous abuser ainsi car c’est essentiellement par l’illusion et le mensonge qu’elle nous rend la vie aimable, ou tout au moins, supportable. »

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