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Accueil du site > Tribune Libre > Le jour où j’ai commencé à virer Castriste (Lettre à Maria)

Le jour où j’ai commencé à virer Castriste (Lettre à Maria)

Chère Maria,

 Je ne sais pas si mon nom vous dira quelque chose. A vrai dire, je ne crois pas vous avoir laissé un souvenir impérissable. C’est pourtant vous qui m’avez donné, au détour d’une seule phrase, une des plus belles leçons d’humanité qu’un homme puisse recevoir. Il y a déjà quelques années de cela mais, comme vous pouvez le constater, je n’ai pas oublié.

Vous souvenez-vous, Maria, de cet occidental en visite sur votre île qui voulait vous poser quelques questions ? En réalité, et pour être en phase avec mon état d’esprit à cette époque, je voulais plutôt vous demander de justifier votre soutien à un certain Fidel Castro. "Comment pouvez-vous..." aurait probablement été le début de l’interrogatoire en bonne et due forme que je vous avais préparé. Oui, Maria, je sais. Mais comprenez-moi, c’était "avant".

Vous n’aviez pas vraiment le temps, mais vous m’avez quand même accordé 15 minutes d’entretien, comme ça. Je n’ai pas eu l’élégance de relever la gentillesse de votre geste, n’est-ce pas, Maria ? Après tout, je venais de France, comprenez-vous ? Et vous, eh bien, vous n’étiez qu’une Cubaine. Médecin. "Encore un ?" aurais-je dit avec ironie à l’époque. Oui, Maria, je sais. Mais c’était avant.

Vous étiez en charge du programme (cubain) de soins dispensés (gratuitement) aux enfants (ukrainiens) victimes des retombées de l’accident (nucléaire) de Tchernobyl. Je n’avais jamais entendu parler auparavant de ce programme. Encore moins de vous, d’ailleurs. Mais une amie cubaine a insisté pour nous présenter.

Vous m’avez expliqué que les autorités ukrainiennes envoyaient les enfants se faire soigner à Cuba. A l’époque (à savoir au début des années 90), environ 5 000 étaient pris en charge par vos services. Je crois savoir que, depuis, ce chiffre est monté à plus de 15.000. Etes-vous toujours responsable de ce programme Maria ? Je me pose souvent cette question.

L’entretien dura plus longtemps que prévu. Plusieurs heures en fait. Je suppose que vous vous sentiez en confiance et rassurée par cet occidental qui cherchait avant tout à comprendre. Vous avez finalement regardé votre montre et vous vous êtes levée en déclarant qu’un avion arrivait d’Ukraine, avec deux cents enfants supplémentaires, et que vous ne saviez pas encore où vous alliez les loger. Vous vous êtes même excusée. Excusée de n’avoir plus le temps.

Mais quelques jours auparavant, j’avais lu dans la presse commerciale de chez nous que les Etats-Unis avaient présenté à l’ONU (encore) une résolution visant à condamner Cuba pour "atteintes aux Droits de l’homme". Cela ne me choqua pas car, à l’époque, j’étais encore ce que l’on appelle un anticastriste. Comme tout le monde, quoi. Je vous ai parlé de ce vote. Bien entendu, vous étiez au courant.

"L’Ukraine n’a-t-elle pas récemment condamné Cuba pour atteintes aux Droits de l’homme ?" vous ai-je demandé. "Oui, c’est exact," m’avez-vous répondu. "Et ils vous envoient dans la foulée deux cents enfants de plus ?" ai-je insisté. "Oui," m’avez-vous confirmé, apparemment sans trop savoir où je voulais en venir.

C’est étrange comme certaines vies peuvent basculer, au détour d’une rencontre ou d’une phrase. Je garde encore les traces de la tempête qui se déchaîna sous mon crâne.

M’en voulez-vous encore, Maria ? Me pardonnerez-vous un jour cet échange ? Pire : l’avez-vous gardé en mémoire ? Non ? Alors le voici :

Moi : "L’Ukraine vous condamne à l’ONU, puis ils vous envoient deux cents enfants de plus se faire soigner gratuitement chez vous (en pleine "période spéciale")... ?"

Vous : "Oui"

Moi : "Et vous les acceptez ?"

A ce moment-là , j’ai senti que je venais de perdre toute l’estime péniblement gagnée au cours de ces quelques heures passées en votre charmante compagnie. Vous m’avez jeté ce regard qui me hante encore. Un mélange de tristesse et de déception. Vous m’avez simplement répondu : "Mais... ce n’est pas la faute des enfants". Puis vous êtes partie.

Oui, vous êtes partie mais vous ne m’avez jamais quitté. Comment oublier une telle claque ? De celles qui vous font du bien, de celles qui vous font grandir.

Mais parce que n’importe lequel d’entre "nous" vous aurait posé la même question, et parce que n’importe quel Cubain digne de ce nom aurait répondu la même chose, m’en voudriez-vous de considérer que cette réponse n’est pas celle de Maria à Viktor, mais celle de Cuba à l’Occident tout entier ?

Voyez-vous, Maria, je crois vous avoir comprise. Et depuis notre rencontre, je me suis fixé comme objectif d’être digne de cette leçon. Leçon involontaire, j’en conviens. Et c’est bien pour ça qu’elle n’en est que plus belle. En tout cas, j’aurais essayé.

Oui, Maria, je l’avoue, il y en a eu d’autres après vous. Beaucoup d’autres. De La Havane à Santiago en passant par Santa Clara. Mais vous étiez la première, celle que l’on n’oublie pas.

C’est pour cette raison, chère Maria, que je me suis enfin décidé à vous faire une lettre, que vous lirez peut-être. Si vous avez le temps.

Viktor Dedaj
"amoureux en transit"

Photo : Victor Vasiuk, 10 ans, un enfant victime de l’accident nucléaire de Tchernobyl, le 25 avril 2006 à l’hôpital de Tarara (Cuba) avec sa grand-mère Slava Kovalishina (© AFP - Adalberto Roque )


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14 réactions à cet article    


  • eric 2 décembre 2016 10:36

    Rendons grâce à vos capacités d’empathie !

    Demain, vous allez virer Alsacien....Ou RIchertien voir, « les républiquiste » ?

    http://www.lesenfantsdetchernobyl.fr/02A1_Presentation.php

    200 par an pendant 30 ans, au doigt mouillé, cela fait 6000 enfants reçus...


    • Alren Alren 2 décembre 2016 12:34

      @eric

      6 000 au lieu de 15 000 ça change tout le symbole en effet !
      15 000 c’eût été bien. 6 000 pour un pays soumis au pire embargo, ce n’est rien !

      Au fait combien les USA qui voulaient condamner Cuba pour atteinte aux Droits de l’Homme ( et donc aussi aux Droits de l’Enfant) ont-ils soigné gratuitement d’enfants de Tchernobyl ?


    • VDJ VDJ 2 décembre 2016 13:01

      @eric

      En Alsace, ils passent des vacances. 200 par an, selon le site. C’est bien.

      A Cuba, ils ne sont pas « reçus » mais « accueillis » : logés, éduqués, soignés, pendant des années. Ces enfants vivent à Cuba et y grandissent. Ce qui pose évidemment des tas d’autres problèmes (Visite des parents, détachement de son pays d’origine, des enfants qui ne sont plus tout à fait Ukrainiens et pas tout à fait Cubains non plus, etc...) Ceci dans un pays du tiers monde qui, à l’époque, traversait la crise économique la plus grave de son histoire.


    • eric 2 décembre 2016 13:06

      @Alren
      Je ne voulais pas enfoncer l’auteur. On peut s’engager politiquement par amour. Mais vous avez raison, L’Alsace c’est pas 2 millions d’habitant, Cuba 12.
      L’Alsace c’est une initiative civile civique citoyenne de libre citoyen démocratique. Cuba c’est un programme d’État dans le cadre de relations avec des pays frères qui en étaient à mettre du sucre dans la charcuterie pour éponger les excédents de sucre acheté à la Grande Île.

      Par ailleurs, je ne vous met qu’un lien, mais l’aide humanitaire dans le monde, en volume, c’est l’Amérique first et de très loin. Tous pays confondus.
      http://humanitaire.revues.org/1147

      Autre différence, on ne voyait guère d’américains fuir vers Cuba à la nage.


    • eric 2 décembre 2016 13:13

      @VDJ
      Je vous arrête dans votre anti communisme primaire et viscéral. Après 30 ans de socialisme ( années 90 nous dit on) un pays qui était au bord du développement sous Batista, ne peut être encore dans le tiers monde, ou alors cela voudrait dire que le socialisme ne fonctionne pas. L’excuse de l’embargo américain ( premier pays à avoir reconnu le pouvoir Castriste) ne tient pas une seconde devant l’analyse marxiste la plus élémentaire. En effet, cela reviendrait à dire que l’existence d’un marché capitaliste ouvert est une condition nécessaire à la réussite d’une expérience socialiste...


    • VDJ VDJ 2 décembre 2016 14:27

      @eric
      Erreur classique. L’aide cubaine est accordée à des tas de pays, y compris des pays très éloignés de son idéologie... Cuba a offert de l’aide à la Floride après Katrina (platement refusée), a envoyé des secours au Pakistan (dans l’Himalaya en 1998 après un tremblement de terre), il y avait même des médecins Cubains au Koweit lors de l’invasion de ce dernier par l’Irak de S. Hussein... Et c’est d’ailleurs sûrement une des raisons pour lesquelles bénéficie d’un respect aussi large et unanime... hors des US et de l’Europe... Selon le pays et ses ressources, cette aide est « payée » ou non. Haiti ne paie rien, alors qu’ils sont entre 1500 et 3000 (selon derniers chiffres consultés) en permanence sur place. Le Venezuela échange du pétrole. Le Brésil paie. La Namibie ne paie pas.

      L’aide ramené au PIB du pays, ça donne quoi ?

      Cuban Adjustment Act : loi américaine (unique au monde) qui accorde automatique le droit d’asile, et une allocation financière, à tout Cubain (et uniquement cubain) qui pose le pied sur le sol des Etats-Unis. Posez un pays du tiers monde (n’importe lequel) à 150 km de la France (au hasard) et faites voter la même loi par l’Assemblée nationale. A votre avis, quel serait le résultat ?

      Intéressant, cette loi n’est jamais mentionnée dans les médias. Elle constitue pourtant un pilier des désaccords entre Cuba et les Etats-Unis. (Remarquez, on n’a jamais entendu une explication sur le blocus non plus, sinon qu’il est parfois mentionné au passage, mais jamais, jamais expliqué.) On en arrive à des contradictions comme celle-ci (lisez-bien) : Cuba exige des Etats-Unis qu’ils accordent PLUS de visas aux Cubains. Car dans la pratique, les Etats-Unis refusent les visas aux Cubains - ou les distribuent via un système de Loto (sic). Mais si un Cubain arrive, à la nage, par bateau ou avec un pistolet posé sur la tempe d’un capitaine de rafiot, il est automatiquement accordé l’asile...

      Et pendant ce temps, les US construisent un mur à leur frontière sud. Hum...

      Mais cédons la parole aux yankees eux-mêmes :

      « De toutes les ironies exprimées par la politique étrangère américaine, notre position vis-à-vis de Cuba est la plus paradoxale. Une forte dégradation de la situation économique a provoqué une poussée du nombre de Cubains entrant illégalement aux Etats-Unis. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour détériorer la situation économique et ainsi accroître le flux. Nous encourageons également cet exode en accordant aux Cubains, qui arrivent illégalement ou qui s’approchent par voie de mer, un statut de résident et une assistance pour s’installer. Dans le même temps, nous n’avons pas respecté les quotas de visas pour les Cubains désireux d’immigrer aux Etats-Unis [...] Quand Castro tente d’empêcher des cubains malheureux de quitter leur pays infortuné, nous l’accusons de violation des droits de l’homme. Mais quand il menace d’ouvrir grand les portes si nous continuons à accueillir sans limites des cubains sans visas - y compris ceux qui ont commis des actes de violence pour aboutir à leurs fins - nous brandissons des menaces imprécises mais aux conséquences terribles. »

      Jay Taylor, responsable de la Section des Intérêts Américains (sorte d’ambassade mais informelle - NdT) à Cuba entre 1987 et 1990, in « Playing into Castro’s hands », the Guardian, Londres, 9 août 1994.



    • CN46400 CN46400 2 décembre 2016 17:48

      @eric
      Vous avez raison l’embargo n’explique pas tout. Pouvez-vous nous indiquer les pays d"Amérique du sud qui sont sortis du tiers monde depuis 1950 ? Cuba, mal gré son retard industriel, est pourtant le seul à afficher des résultats de santé et de culture comparables avec ceux des pays capitalistes développés.
       Reste que l’embargo US renchérit toutes les importations et déprécie toutes les exportations. Par exemple, pour être vendue au USA une machine à laver fabriquée en Chine ne doit pas contenir de nickel cubain. Un cargo qui a accosté à Cuba ne peut rentrer dans un port US avant 180 jours etc...etc


    • eric 2 décembre 2016 19:25

      @CN46400

      Écoutez, soyez raisonnable, on ne peut pas comparer le Cuba des pénuries des répressions et des migrations clandestines avec le développement du Brésil du Chili ou de l’Argentine. Il se trouve que ce n’était déjà pas non plus des sous dèv. avant guerre...Comme Cuba du reste.

      Les résultats de Cuba sont étroitement comparables à ceux de l’ensemble des pays de l’est et pour cause. Les statistiques santé cultures etc... sont construites de la même façon...

      Du reste, si les chavistes parviennent à se maintenir au pouvoir, vous verrez que très bientôt, les Vénézuélien rattraperont et dépasseront Cuba....

      Pour l’anecdote, mon prof d’économie socialiste des pays marxiste me racontait comment en étudiant la planification Roumaine, il avait été étonné par des productions industrielles régulièrement croissantes qu’il savait ne pas exister du tout. Il découvrit que les Roumains ne disposant pas de comptabilité nationale avait pris les chiffres Tchèques et les augmentaient chaque année d’un fort coéf. vu que le marxisme et la pensée du Danube de la pensée ne pouvaient que conduire à la croissance.

      Les résultats au demeurant pas extraordinaires de l’économie Cubaine sont le fruit de l’aide indirecte des Etats unis tout au long de la révolution Cubaine. Le nombre de migrants, les sommes renvoyées au pays, on seules permis la survie de ce régime dictatorial.

      Quelques chiffres ici : http://cubanismo.net/cms/fr/articles/les-etats-unis-cuba-et-la-migration


    • CN46400 CN46400 3 décembre 2016 08:37

      @eric
      "Les résultats au demeurant pas extraordinaires de l’économie Cubaine sont le fruit de l’aide indirecte des Etats unis tout au long de la révolution Cubaine.« 

       Vous pouvez préciser SVP en quoi consiste cette »aide indirecte", et au passage nous expliquer comment les USA aurait soutenu les réussites de Cuba et pas ces pseudos actions dans aucun des autres états Sud Américains...


    • eric 3 décembre 2016 12:40

      @CN46400

      Ouvrez le lien...Cuba s’est débarrassé de sa main d’œuvre surnuméraire en l’absence de vrai croissance. Les Etats-unis ont facilité l’installation des réfugiés Cubains en ouvrant leurs frontières à leur seul bénéfice.. De mémoire 700 000 personnes. Cela doit faire un bon 10% de la population active sur la période au doigt mouillé. Vous imaginez si Hollande avait pu en faire autant ? Il n’aurait peut être même pas eu besoin d’être « lucide ». Ceux ci ont renvoyé de l’argent au pays. Vous ajoutez l’énergie soviétique et le rachat à bon prix de l’ensemble de la récolte de sucre par l’URSS et vous avez un pays complètement sous perfusion.

      Au passage, c’est la confirmation empirique de la théorie de l’appel d’air. Je ne crois pas qu’il y ait eu un autre pays latino connaissant une telle hémorragie. Peut être le NIcaragua à un moment ? Il faudrait vérifier....

      Cela prouve que quand il est facile pour des migrants de s’installer, ils viennent en plus grand nombre...


    • CN46400 CN46400 3 décembre 2016 13:05

      @eric
       Trump a plutôt vu des mexicains, et des « mulslim » que des cubains....mais comme tous les métèques se ressemblent, on peut dire, et écrire, n’importe quoi !


    • Harry Stotte Harry Stotte 2 décembre 2016 10:38

      A quoi ça tient une conversion, quand même ! 



      Moi, qui suis agnostique., et qui y tiens, ça me fout le tracsir smiley

      • non667 2 décembre 2016 15:32

        armes de destruction massives = inversion des valeurs !

        pour moi maintenant usa /israël et larbin ue dont france en 1° = axe du mal
        bien saddam ,kadafi,assad ,russie etc...

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