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Accueil du site > Tribune Libre > Le langage du cœur, de l’amour...

Le langage du cœur, de l’amour...

    Y a-t-il vraiment de l'amour au temps de l'internet et des réseaux sociaux ? Y a-t-il de l'amour au temps du matérialisme, de la société de consommation, et des espaces de rencontre virtuels ? Quelle valeur l'amour au grand "A" peut-il avoir quand tout se mesure à l'argent, au statut social, à la richesse ? En un mot, qu'est-ce qu'aimer aujourd'hui ? Et avec quoi se conjugue-t-il : l'esprit, le corps, la matière ou les trois à la fois, ou plus rien du tout ? Je ne prétends pas pouvoir répondre à ces questions-là (peut-être certains de mes lecteurs sauraient-ils mieux que moi y répondre) , mais je suis sûr d'une chose : seul l'amour pourra nous sauver tous (pauvre ou riche, blanc ou noir, religieux ou athée, etc), si nous maitrisons bien son langage. 

   Dans "Rawdat al-Muhibbin" (Le jardin des amoureux), Ibn Qayyim al-Jawziyya (1292-1350), nommé par certains "Le savant du coeur" a recensé cinquante degrés de l'amour, allant de "ar-Rassis" ou "al-wadd" (aspect permanent de l'amour), en passant par "as-Sababa" (délicatesse et force du désir), et en terminant par "al-ishq" (passion amoureuse), un mot qui vient, en effet, de "ichqa" (lierre), plante saprophyte qui dessèche et provoque la décomposition de celle sur laquelle elle se greffe. L'amour qu'il désigne par le terme "Al-Mahabba" tire son origine de "Safâ", la pureté. Il est, d'après lui, la manifestation suprême de toutes les effervescences qui touchent le coeur lorsqu'il aspire à rencontrer l'être aimé. Cette passion étant rythmée par l'esprit de concorde qui règne entre les deux amoureux dans la présence et l'absence, le mal et le pire, la joie et le deuil, la richesse ou le dénuement. En revanche, elle ne sera vraiment réelle que lorsqu'elle est exprimée dans la pondération, et avec constance. Car la seule mesure de l'amour, disait un jour le prêtre Saint Augustin (354-430), c'est qu'il n'a plus aucune mesure ! Toutefois, se laisser entraîner par son coeur n'empêche pas d'en être le maître à bord, le conducteur, le pilote, le chef. Le penchant passionné pour l'être aimé est décrit comme un état d'extase, où aucun remède ni aucune fuite ne sont possibles, et où l'une des parties, sinon les deux se détruisent petit à petit, en se brûlant dans le feu de la passion. Et lorsqu'on est "passionné", on est comme aveuglé, planté au milieu d'un labyrinthe, c'est-à-dire on ne sait plus où l'on va ni quelle dédale emprunter ni ce que l'on doit faire pour en sortir. 

 

   La passion est un feu ardent qui peut naître d'un simple regard, d'un geste, d'un sourire, d'une mèche de cheveux qui s'échappe d'une tresse ou d'un foulard, et se laisse soulever par une brise printanière. Si elle peut (cette passion-là) parfois sauver, elle n'en reste pas moins souvent destructrice, surtout si son langage n'était pas maîtrisé... Et l'on en vient ici à l'essentiel : la passion n'est qu'un solfège ; sorte de partition musicale dont chaque note possède un sens, et si jamais l'on en rate une, l'on ne comprendra ni ne savourera rien de ce que l'on aura entendu. Tout nous paraîtra alors tel le gargouillis d'un ventre affamé, en temps de froid hivernal. Sentir et comprendre chaque émotion qui vient de l'autre, en l'interprétant par des émotions équivalentes en retour, permet d'éviter les sous-entendus malveillants, les frictions, les fausses interprétations. Proche de la télépathie, l'amour se vit, se sent, se transmet dans une sorte de contagion positive qui transcende toutes les barrières raciales, culturelles, linguistques fussent-elles. "La plupart des problèmes du monde, disait le mystique soufi Shams ed Dîn Tabrîzî (1185-1248), viennent d'erreurs linguistiques et de simples incompréhensions. Ne prenez jamais les mots dans leur sens premier. Quand vous entrez dans la zone de l'amour, le langage tel que nous le connaissons devient obsolète. Ce qui ne peut être dit avec des mots ne peut être compris qu'avec le silence."

  J'ai eu personnellement l'occasion de regarder le film américo-britannique "Loving", sorti en 2016, du réalisateur Jeff Nichols, qui relate avec brio l'histoire "véridique" d'un couple d'Américains, un homme blanc Richard Perry Loving, et son épouse noire Mildred Jeter, tous deux originaires de Géorgie. En se mariant en juin 1958 dans le district de Columbia voisin afin de contourner une loi qui interdit dans leur État de résidence les mariages « interraciaux », ces derniers furent arrêtés et inculpés, dès leur retour en Virginie, pour infraction à la loi fédérale. Après avoir été jugés coupables, ils n'ont aucun autre choix, sauf celui d'une année de prison ou l'expulsion de l'État pour une durée de 25 ans. Ils décident quand même de partir, au prix d'un atroce déchirement familial. Neuf années plus tard, et après la naissance de leus trois enfants, Mildred et Richard ont saisi Robert Kennedy — alors procureur général des États-Unis — pour se plaindre de leur situation malheureuse. Le 12 juin 1967, la Cour suprême des États-Unis a rendu par son arrêté « Loving v. Virginia » anticonstitutionnelle, toute loi qui apporte des restrictions au droit au mariage, en se fondant sur la couleur de peau des époux. Et voilà le miracle de l'amour quand on sait bien déchiffrer ses mélodies pour comprendre son langage ! 

Kamal Guerroua

 


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11 réactions à cet article    


  • Étirév 27 juillet 12:00

    Le petit et le grand « Djihad »
    Dans son article « Lumière sur Lumière ou le vrai Jihad », Dominique Blumenstihl Roth nous parle du soufi Rûzbehân, et dit ceci :
    « Rûzbehân rédigea son livre afin d’apporter aux amants et Fidèles d’amour la joie de l’intimité des fleurs du Paradis. C’est bien dire les critères en action dans cette expérience mystique. Il expose les étapes par lesquelles l’amoureux transite, depuis l’éclosion du sentiment jusqu’à l’extase. En route, de multiples épreuves écartent les prétendants incapables d’atteindre le degré d’élévation suivant. Seuls les Amis de Dieu gravissent les échelons menant au Tawhîd, station souveraine résultant de l’Union avec l’Aimé. Pour lui, l’amour est le lieu de l’anéantissement mystique. Il ne peut être jeté en pâture à la médiocrité d’âme. Rien à voir avec le sentiment du vulgaire chez qui ne prévaut que l’entrée en mouvement des passions sensuelles. Pour atteindre cette station, le disciple est appelé à livrer, au quotidien, le Djihad, lutte sans complaisance contre ses propres penchants maléfiques. Guerre sainte permettant à l’homme de devenir un Héros du Cœur, elle n’a de sens que si elle est lutte contre soi-même et si elle est livrée avec résolution et objectivité. Le Djihad, est-il à la portée de tous ? Est-il moderne ? Il devrait l’être encore et plus que jamais, car ce mot définit le comportement qui favorise la compréhension et libère l’être de la condition du servage. »
    Précisons que dans la conception islamique de la « guerre sainte » (jihad) nous trouvons l’application sociale et extérieure qui n’est que secondaire, et qui constitue la « petite guerre sainte » (jihad seghir), tandis que la « grande guerre sainte » (jihad kebir) est d’ordre purement intérieur et spirituel.


    • Areole 27 juillet 16:33

      Mon cher Kamal,

      Vous n’êtes pas juste avec St Augustin. Vous lui attribuez la phrase « La seule mesure de l’amour c’est qu’il n’a aucune mesure » alors qu’elle est de Bernard de Clairvaux. De plus vous le dites prêtre alors qu’il est évêque d’Hippone, ce n’est pas très charitable mais je suis sûr qu’il vous pardonnerait l’offense...

      Et puisque vous semblez apprécier ibn al-Qayyim je vous laisse méditer une de ses nombreuses citations (que l’on peut trouver dans tout bon site djihadiste) : Ce n’est pas parce qu’une personne fait mine de posséder des connaissances et une certaine sagesse qu’elle fait nécessairement partie des savants et des sages"

      Il faut savoir lire Wikipedia avec le recul nécessaire pour ne pas paraître fat.


      • Decouz 27 juillet 17:00

        Oui St Augustin est connu comme docteur de l’Eglise, saint, évêque, philosophe, je n’ai jamais entendu « prêtre », même si l’évêque est prêtre.

        Sinon « Al qalb » est le coeur, pas uniquement dans le sens sentimental, d’amour humain, mais aussi comme organe d’intellection directe, le soleil, la raison étant la lune, le cerveau, l’intellection réflechie.

        Il a le sens de renversement, changement, c’est le « lieu » du retournement, de la conversion du l’homme vers Dieu, mais aussi de Dieu vers l’homme. Le changement peut aussi faire référence à l’instant présent, qui est un changement constant, indéfinissable, le soufi étant le « fils de l’instant ».

        Parmi les noms, « al wadd » contient plutôt la nuance de permanence, de fidélité, la racine signifiant aussi « pieu ». On retrouve cette racine dans le nom de David, prophète poète qui a chanté l’amour et la louange.


        • Sozenz 27 juillet 17:00

          wouahaha ; qu est ce que vous aimez vous illusionner les humains ;

          ça se raconte des histoires dans sa tête pour faire battre son petit coeur ; avoir des sensations ...

          mais amour , nada .

          amour terrestre c est compréhension , empathie , même parfois avec tes ennemis .

          pour comprendre l amour c est comprendre ses sentiments par la raison , comprendre ce qui nous recherchons ; quels sont nos manques , pourquoi cherchons nous à l extérieur.. . pour ne pas nous faire illusionner sur ce que l on voit .

          savoir distinguer entre le besoin du corps , de l esprit et l amour

          ils sont terribles ces sentiments mièvres que les gens appellent l amour parcequ’ ils ont leur corps qui appelle à la non solitude ,

          il n y a qu un seul amour pur qui puisse etre c est celui que l on porte à Dieu ;

          si l on porte plus d amour à un être , on ne pourra qu être déçu . car l ’humain est faible 

          toute passion vécu avec un être ne peut que mal finir car c est un « amour d illusions » on n accepte ps de voir les défauts .

          ça peut paraitre très sec , très froid . mais quand je vois comment les gens s aiment ... ben , c est de la merde !


          • Decouz 27 juillet 17:22

            Une collègue raconte que son mari lui a dit qu’il l’a trompée, elle était heureuse avant.

            Elle aurait pu continuer à être heureuse sans connaitre la vérité ???

            Comme si la merveille était de donner ou de croire sans attendre de réponse.


            • Decouz 27 juillet 17:26

              @Decouz
              L’a trompée pendant des années sans rien dire, et elle était heureuse sans rien savoir.


            • LUNATIC LUNATIC 27 juillet 20:33

              Qualia, mon amour !


              • caillou14 rita 28 juillet 07:46

                L’amour, c’est comme les cartes :
                Quand on n’a pas de partenaires,
                Mieux vaut avoir une bonne main.... smiley


                • Jonas 28 juillet 13:59

                  Il faut se méfier du coeur , il se trompe souvent. 


                  • Pierre Leroy Pierre Leroy 29 juillet 14:29

                    Никогда не делай ничего без любви. Любовь и только она спасает все.

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