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Accueil du site > Tribune Libre > Le printemps de l’autoritarisme : le cas du Rif

Le printemps de l’autoritarisme : le cas du Rif

Un manifestant se fait arracher son maillot lors d'une manifestation le 20 juillet 2017 à Al-Hoceima

Un pionnier de la lutte anti-coloniale, qui est entré dans l'histoire sous le nom d'Abdelkrim El Khattabi disait un jour : « Le triomphe de la colonisation, même dans les extrémités de la terre est une défaite pour nous, et le triomphe de la liberté n'importe où est une victoire pour nous », un aphorisme que l'on peut paraphraser aujourd'hui en changeant certaines paroles, le triomphe de l'autoritarisme, même dans les extrémités de la terre, est une défaite pour nous, et le triomphe de la liberté n'importe où est une victoire pour nous et pour tous les opprimés semblables à nous. Puisque le contexte international et géopolitique actuel est marqué par la montée en puissance des régimes autoritaires et répressifs qui s'entraident et se revigorent, de surcroît, les régimes autoritaires riches, notamment les petromonarchies -dont la richesse est basée sur le pétrodollar-, s'évertuent à consolider et à fortifier cet autoritarisme et à saper toute renaissance politique et démocratique n'importe où.

Dans ce contexte où chaque despote choisit la manière dont il voulait qu’on se souvienne de lui dans les manuels d’histoire, au Rif, le despotisme a atteint son paroxysme aussi, le pouvoir marocain n'hésite pas à multiplier les coups de force et à faire payer le prix exorbitant à ceux et à celles qui aspirent à vivre dignement sur le sol de leur terre.

Deux ans après le broyage de Mohcin Fikri dans une benne à ordure, la tragédie qui a déclenché une vague de protestations et de manifestations pacifiques pendant sept mois dans le Rif, réclamant notamment la fin des abus de pouvoir, la fin de la corruption, la démilitarisation de la région et l'amélioration de qualité de la vie, la situation ne s'est guère améliorée, en revanche, les mesures répressives du régime marocain n'ont fait qu'empirer encore et toujours la situation.

Essuyer la misère en silence ou foutre le camp

Certes, le Rif est historiquement une terre d'émigration, mais parallèlement, il faut signaler que cette émigration à caractère souvent forcé, est un plan d'action fomenté depuis belle lurette par le pouvoir central afin de vider le Rif de toutes ses forces vives, et aussi, parfois pour montrer les Rifains comme un peuple qui aime l'aventure et l'errance, en vue de les décrédibiliser.

C'est ce qui s'y est passé récemment, après la répression aveugle débridée par le régime marocain, et qui visait sévèrement toutes les générations, enfants, jeunes et vieux, la situation tendue a provoqué un exode massif vers l’Europe, notamment l'Espagne, de jeunes chômeurs et d'anciens prisonniers politiques graciés qui ont fui la persécution. Une stratégie déployée avec pleine connaissance de ce que l'on fait, c'est le moins que l'on puisse dire. En 2018, l'Espagne est devenue la porte principale d'entrée à l'Europe pour les migrants clandestins, depuis janvier, 48 669 migrants y sont entrés, 98% sont provenus de Maroc, dont une majorité relative sont de nationalité marocaine, selon les chiffres du Ministère de l'Intérieur espagnol.

Al-Hoceima, l'épicentre de la contestation, est devenue une ville fantôme, des rues vides, dépouillée de sa jeunesse dont une partie croupit dans les geôles du royaume, et l'autre partie brave la mer Méditerranée en risquant de finir par nourrir les requins, sinon il faut s'armer de patience et endurer définitivement le chômage et le manque de ressources financières.

Une jeunesse sacrifiée dans les geôles

« La nation passe par une crise de valeurs humaines : elle a jeté le fleuron de sa jeunesse derrière les barreaux », ces propos bien entendus de Nasser Zefzafi, le leader de la contestation du Rif, résume évidemment la démence et les brimades du régime marocain. Plus de 600 détenus rifains embastillés et répartis sur différents cachots du régime, un certain nombre d'eux a été torturé lors de leur arrestation, et à présent, ils sont harcelés, houspillés et agressés de temps à autre souvent par les fonctionnaires de la prison, sans omettre les autres abus comme l'empêchement récemment de détenu politique Nabil Ahebbad condamné à 10 ans de prison ferme à assister aux funérailles de sa mère. On dirait que le pouvoir central a amassé une quantité pathétique de haine et d'aversion contre cette jeunesse, et qu'il veut avec zèle satisfaire sa passion haineuse et ignoble.

En effet, à vrai dire, cette haine qui a des racines historiques, est déchaînée à l'égard d'une région entière : le Rif. « Tous les dirigeants du Maroc auraient aimé que le Rif n'ait jamais existé. Qu'au lieu de cette région montagneuse, pauvre et indomptable et de ses habitants rugueux, il y aurait eu une autre géographie moins accidentée, d'autres populations plus sujettes à la soumission pour une lointaine et oublieuse capitale, hier Fès, aujourd'hui Rabat », écrit le journaliste Ali Lmrabet dans la préface qu'il a rédigée dans le livre du journaliste et politologue espagnol David Alvarado "Rif : D'Abdelkrim aux indignés d'Al-Hoceima."

Le service militaire

Comme une réponse à la contestation du Rif, mais également aux autres contestations menées principalement par des jeunes, qui revendiquent mettre un terme à leur situation précaire, et avoir le droit d'accès au travail, à l'éducation et aux soins, le régime a fait preuve d'un amateurisme inédit, il a décidé de réinstaurer le service militaire obligatoire, une décision de l'envergure a été prise sans aucune concertation avec la société civile ni débat public préalable.

En fait, dans ce choix politique plutôt que militaire, il y a un signal à la jeunesse du Rif accusée de l'impatriotisme, de traîtrise, de séparatisme et de sectarisme, le pouvoir central pense qu'avec cette mesure archaïque, il pourrait inculquer aux jeunes les idées nationalistes, dont la jeunesse du Rif n'y adhère guère.

La "presse" vénale et les trolls

Dans le principe, le journalisme est essentiellement un métier d'honneur, qui doit être au service des citoyens et des dominés, au Maroc, presque l'immense majorité des médias indépendants ont été asphyxiés par le régime politique, les seuls "médias" qui ont un heureux succès dans ce pays, ce sont les "médias" qui rendent de bons offices à la police, aux services de renseignement et aux hommes du palais, puisque ils sont financés généreusement par ces derniers. Leur fonction ? La diffamation et la calomnie. Au lieu d'informer et d'instruire, ils manipulent, déforment les faits et distillent le bidonnage, les activistes du Rif sont stigmatisés de toutes les manières possibles par cette "presse" aux ordres, et les manifestations pacifiques qui ont eu lieu dans le Rif, ont été présentées comme un complot dangereux contre le pays.

En outre, le régime a recruté depuis le début des manifestations dans le Rif une large milice électronique sur les réseaux sociaux spécialisée dans les attaques contre les partisans du mouvement contestataire. Nous pouvons constater par exemple sur Facebook des photos de corps de Nasser Zefzafi "photoshoppé" de toutes les façons, même ses parents ne sont pas épargnés de ces pratiques méprisables. « Leurs auteurs ? De simples “haters”, individus ou communautés d’individus dissimulés derrière leur écran, ou des mercenaires de l’information en ligne, véritables “armées de trolls” mises en place par des régimes autoritaires », estime RSF dans un rapport sur le harcèlement en ligne. De surcroît, le journaliste d'investigation Aboubakr Jamaï avait mis en évidence ce phénomène dans une intervention à une conférence intitulée "la presse indépendante.. six ans après le printemps" organisée à Paris par le site Orientxxi, « l'État embauche une large cellule électronique pour diriger l'opinion publique, favoriser le discours officiel et attaquer les activistes, les journalistes et les intellectuels qui soutiennent le mouvement de la contestation », a-t-il raconté.

Ligne rouge à ne pas franchir

Pendant ces deux dernières années, le régime marocain a battu le record en ce qui concerne les expulsions des journalistes qui se sont rendu au Rif, le pouvoir central consacre toute son énergie à imposer un blocus médiatique et faire devenir la région laissée à l'abandon une ligne rouge à l'instar des autres lignes rouges à ne pas franchir comme la monarchie, l'islam ou le Sahara occidental, des sujets qui ne devraient pas être traités médiatiquement. De ce fait, la presse indépendante est persona non grata dans le Rif. Pour le régime, il faut relayer rien que sa version des faits, autrement dit, sa propagande et sa mystification.

La nature du régime avorte le changement

« Le changement est inévitable M. le juge, soit qu'on accélère le pas pour que ce changement soit peu coûteux ou soit qu'on le résiste et le prix serait élevé », s'est adressé de vive voix le numéro deux de la contestation du Rif Nabil Ahamjik au juge lors d'une audience. Quelle était la réponse de ce juge ? Nabil a été condamné à 20 ans de prison ferme à côté de Nasser Zefzafi, Samir Ighid et Wassim Bousettati qui ont écopé eux aussi 20 ans de prison ferme pour chacun.

Le prix serait sûrement élevé, si le régime continue dans sa pusillanimité et son intransigeance incarnée dans la sourde oreille, le fait accompli et un discours nébuleux, sans compter la répression généralisée contre tout le monde : mouvements sociaux, journalistes, associations, militants, migrants etc.. stratagème inefficace à long terme, surtout en raison de l'accroissement de plus en plus grâce aux réseaux sociaux de la conscience citoyenne. Aujourd'hui, plus que jamais, les citoyens ont la conscience que c'est la nature du régime qui paralyse tout changement démocratique, le manque total d'intérêt pour les soucis et les revendications d'une large partie de population est un mépris et insulte à la conscience publique et à l'intelligence collective.


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3 réactions à cet article    


  • Arthur Gohin 31 octobre 2018 06:59

      Tient pourquoi donc les « démocraties » ne prennent-elles pas de sanctions contre la royauté du Maroc ? Sûrement ont-elles des rapports avec cette royauté pas plus propres que la justice du Maroc décrite dans l’article.


    • eric 31 octobre 2018 10:51

      J’arrive d’un séjour au Maroc. Dernière fois il y a trente ans D’accord peut être pour l’autoritarisme. Et encore, y a des cas où un peu d’autorité est un mieux . Pour le reste, je suis plus septique. A vous lire, a découvrir la poubelle à ciel ouvert, la dégradation presque tunisienne des centre villes coloniaux. A voir les 5 ou 6 polices et armées différentes qui gardent les édifices royaux. A voir les , « feux noirs », et plus généralement le traitement des ,« réfugiés » africains. La façon dont serait traité le Rif. Les dates de création des clubs sportifs. Ben finalement, la colonisation.... Surtout vers la fin. C’était sans doute mieux. Un bémol, le roi a l’air de mettre de l’argent pour refaire les jardins publics et certaines portes dans des médias touristiques. Comme les français en leur temps. Le TGV, cela ne compte pas, c’est la France qui à nouveau financé.


      • blablablietblabla blablablietblabla 31 octobre 2018 14:52

        Je dirais le « cas du kif ». Le Rif gros pourvoyeur de cannabis on lui enlève ça le royaume marocain n’existe plus.D’autant plus que le Rif est une région très contestatrice c’est pas pour rien qu’on les trouvent beaucoup en Belgique et dans le sud de la France. Le roi du Maroc préfère s’en débarrassé .

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