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Le roman d’espionnage français

Le roman d'espionnage est le reflet de son temps, il suffit de parcourir la littérature qui en constitue la trame générationnelle pour s'en convaincre. A la différence du livre policier dans lequel un auteur pose une énigme invitant le lecteur à la résoudre, dans le roman d'espionnage l'auteur fait la part belle aux exploits d'un agent audacieux, patriote et souvent de haute volée. Le phénomène sociologique prédomine, et qu'il soit trivial, ludique ou caricatural, le genre a fasciné des générations allant jusqu'à constituer un phénomène de société d'après guerre.

Les premiers livres d'espionnage apparaissent aux lendemains de la guerre de 1870 et celle de 14-18. Robert Boucard fut parmi les premiers à publier, dans les années trente aux éditions documentaires, une dizaine de titres en rapport avec l'espionnage durant la Première Guerre mondiale. Autre père légitime, André Brouillard, agent de liaison durant le conflit de 14-18 avant d'être affecté au 2° Bureau en 1940. Retiré du service en 1946 avec le grade de colonel, il va se faire connaitre dans les années cinquante en publiant près de 70 titres sous le pseudonyme de Pierre Nord. J-P Schweighaeuser écrira à son propos « Pierre Nord sut, dès ses débuts, introduire des éléments de l'actualité politique et diplomatique dans des intrigues calquées sur des récits d'enquêtes policières  ».

Le premier numéro de la collection d'espionnage, Romance de la mort, paraît aux éditions Fleuve noir en 1950. Entre 1953 et 1963, les aventures de Hubert Bonisseur de la Bath alias OSS 117 vont se vendre à près de 20 millions de livres (six titres par an tirés à trois-cents mille exemplaires) ! La biographie de son auteur, Jean Brochet, pseudonyme Jean Bruce précise : « Lorsque l'écrivain disparait le 26 mars 1963, il roulait à 200 km par heure au volant de sa Jaguar 3,8 l MK2 immatriculée 117, il laissait 88 aventures de l'agent français travaillant tour à tour pour l'Office of Strategic Service (OSS) avant d'être nommé colonel par la Central Intelligence Agency (CIA), puis de recevoir sa dernière mutation au National Security Council ». Disparu à l'âge de 42 ans, sa femme va prendre la plume et poursuivre les aventures d'OSS 117, puis, sa fille Martine prendra à son tour la plume.

Une quinzaine d'auteurs vont régner sur le genre. Il n'y aucune gare ni point presse de province qui ne proposent pas les 4 ou 5 titres qui sortent chaque mois sous la plume de : Paul Kenny (agent Coplan FX 18) - Claude Rank, Frédéric Charles (Dard) - Serge La forêt (Gaunce) - G-J. Arnaud (le Commander) - Ernie Clerk (le judoka) - Jean-Pierre Conty (Monsieur Suzuki) - Fred Noro (le Viconte) - Marc Arno - Claude Joste, Pierre Nemours - Marc Revest - Pierre Courcel, etc., dont le moindre tirage atteint cent-mille exemplaires ! A. L. Dominique (Géo Paquet dit le Gorille) de son véritable nom Dominique Ponchardier, un héros de la résistance qui a inventé le terme de « barbouze » pour éviter celui de « Moustache » terme qui désignait un agent, deviendra un des patrons de la lutte contre l'OAS.

L'espion tour à tour romantique, inquiétant a quelque chose d'envoûtant. L'apogée du livre d'espionnage a duré de 1946 jusqu'à la disparition du mur de Berlin en 1989. La ronde des cobras de Jake Cairn paru au mois de juillet 1987 dans la collection d'espionnage Fleuve Noir marque la fin du genre avec près de 2 000 titres parus. Le genre va se modifier pour «  coller  » à la réalité géopolitique du moment.

Près de cinquante ans après la parution du premier SAS à Istanbul (1965), le New York Times Magazine consacrait dans son numéro de janvier 2013, un article à Gérard de Villiers, The Spy Novelist Who Knows Too Much signé Robert F. Worth, un journaliste spécialiste du Moyen-Orient. Gérard de Villiers qui publie quatre romans (tirage 200 000 exemplaires) en moyenne par an depuis 1965, a mis au point une méthode d'écriture qualifiée par certains de romans industriels, construisant ses romans comme un article de presse. Quoi qu'il en soit, devant le succès rencontré par son héros, l'ancien journaliste a rapidement volé de ses propres ailes en créant sa propre maison d'édition. Il consacre deux semaines aux repérages et six à huit semaines à taper son livre sur une machine à écrire dans son appartement de l'avenue Foch à Paris. « Comme je donne toujours la priorité à l'actualité, je suis en permanence en flux tendu ». Il a vendu environ 150 millions de livres dans le monde, ce qui fait des SAS l'une des séries les plus vendues de l'histoire avec les James Bond de Ian Fleming (chiffre d'affaires de près d'un million d'euros par an).

Pour le New York Times, Gérard de Villiers « est tout simplement l'auteur le mieux informé. Le Chemin de Damas a attiré l'attention des agents de renseignement et des diplomates de trois continents ». Outre de nombreux détails sur la vie de Bachar Al-Assad et ses proches lieutenants en pleine guerre civile : « il décrit une attaque visant un des centres de commandement du régime syrien, près du palais présidentiel à Damas, un mois avant qu'une attaque en tout point semblable ne tue plusieurs cadres du régime ». Lorsque la narration relève de la fiction, Gérard de Villier sait la rendre vraisemblable en y mêlant le vrai et le faux.

En 1980, dans Le Complot du Caire, l'auteur y décrit l'action d'islamistes qui tentent d'assassiner le président égyptien, Anouar Al-Sadate, un an avant que ce dernier soit réellement assassiné ! Dans Les Fous de Benghazi, il évoque la menace d'un groupe islamique dans la Libye post-révolutionnaire et les efforts de la CIA pour le combattre. Ce roman publié six mois avant l'assassinat de l'ambassadeur américain à Benghazi : « fournit des détails inédits sur le centre de commandement de la CIA dans cette ville, qui se révéleront des informations centrales dans la polémique sur la mort de J. Christopher Stevens  »...

Gérard de Villiers né sous « X » et qui fut lieutenant de cavalerie en Algérie, a commencé sa carrière dans les années cinquante comme journaliste à France-Soir et Rivarol. Au détour d'un déplacement professionnel en Tunisie, il sert de courrier à un agent du Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage afin de délivrer un message à des membres de la « Main rouge ». De retour à Paris il rencontre l'officier à l'origine de cette rencontre (pas si fortuite que cela). Le premier SAS sort en 1964. De Villiers a créé son personnage, Malko Linge, en empruntant le profil d'un haut fonctionnaire, celui d'un marchand d'armes autrichien et d'un baron allemand nommé Dieter von Malsen-Ponickau. Cinq années plus tard Gérard de Villiers rencontre le comte Alexandre de Marenches dont il va devenir un ami. Gérard de Villiers s'inspire de la guerre froide dans ses premiers titres avant de passer progressivement aux intrigues mêlant le terrorisme et la géopolitique. Entre temps il a tissé des contacts avec certains membres de nombreux services. Un ancien agent de la CIA qui connait de Villiers depuis plusieurs décennies dit : « Je recommande à nos analystes de lire ses livres, car il y a beaucoup d'informations. ll est à l'écoute de tous les services de sécurité, et il en connaît tous les joueurs  ». Gérard de Villiers utilisera, par inattention, le véritable nom du chef de station de la CIA en Mauritanie ! A propos de cette bourde, il dira « La CIA était en colère ». 

Hubert Védrine est un inconditionnel de l'écrivain : « L'élite française prétend ne pas le lire, mais ils le lisent tous ». L'ancien ministre des affaires étrangères de confier au New York Times, qu'avant de se rendre dans un pays, il consultait toujours le SAS y correspondant, une façon de se renseigner sur la vision qu'en avaient les services de renseignement français ! L’article de mentionner « La liste Hariri  », livre publié au début de 2010 en rapport avec l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais qui fourmille d'informations détaillées sur l'opération accomplie par le Hezbollah pour le compte de la Syrie ! La commission de l’ONU en charge de l’affaire a d'ailleurs cherché à connaitre l'origine des fuites ayant permis à l'auteur d’avoir des renseignements aussi précis... Gérard de Villiers a-t-il eu accès au rapport du service de renseignement libanais ?

Jean-Louis Gergorin du Centre d'Analyse et de Prévision qui a rencontré de Villiers dans les années quatre-vingts chez le colonel Marolles (patron du service Action) est explicite : « Une note, pour être crédible, doit éviter la grille de lecture administrative, récuser la bien-pensance, croiser ses sources, les points de vue, pour offrir une vision globale au décisionnaire. C'est exactement ce qu'il fait dans ses livres. Je recommande leur lecture dans mon séminaire sur la stratégie à Sciences-Po  ». Selon Pierre Lellouche, président du groupe Sahel à la commission des Affaires étrangères : «  Panique à Bamako correspond point par point avec mes observations, y compris sur l'ex-ambassadrice américaine, petite rombière vieille fille [affublée d'un amant noir dans le roman] qui raconte aujourd'hui que la France a versé 17 millions pour les otages. Je partage ses inquiétudes sur le rôle ambigu des fondations islamiques financées par le Qatar, sur lesquelles ni Hollande - de la part du président Al-Thani - ni moi-même - de la part de son ambassadeur à Paris n'ont pu obtenir d'éclaircissements  ».

A la question : « Pourquoi tous ces gens divulguent à un romancier fleuve tout un tas d'informations ?  » Il répondra : « Ils ont toujours un motif. Ils veulent voir l'information sortir, et ils savent que beaucoup de gens lisent mes livres, ainsi que toutes les agences de renseignement. Et ils éprouvent du plaisir à se deviner dans une fiction populaire  ». Les SAS dissimulent plus de réalité que de fiction. Dans un article de Libération consacré à l'auteur, le journaliste rapporte une scène qui s'est passée en 2002 dans l'océan Indien. L'Amiral qui commande alors la flotte française confie un « SAS » à la jeune femme qui lui sert d'officier de renseignements. A charge pour elle de vérifier les dires de l'auteur sur l'interception par les Israéliens du Karine A, un bateau transportant des armes pour les Palestiniens  ». L'officier n'en revient pas : les coordonnées exactes en latitude et en longitude du lieu d'arraisonnement figurent dans le roman !

Ne cherchez pas chez SAS une intrigue impliquant nos SR : « Je n'ai jamais dit des choses que je ne devais pas dire. C'est ma règle de base depuis quarante ans et mes copains le savent (...) Les professionnels du renseignement ne lisent pas les SAS comme vous et moi. Ils y reconnaissent leurs collègues, leurs dossiers, leurs habitudes  ». Prenons le Dossier qui narre la traque du criminel de guerre serbe Radovan Karadzic. Le général Rondot est de la partie mais planqué dans les coulisses. Avant de prendre sa retraite, fin 2005, l'officier général était chargé de coordonner la traque de « K »... Gérard de Villiers raconte : « Philippe m'a donné des contacts, m'a raconté des choses et j'ai repris les pistes ». L'une des pistes conduit de Villiers dans un monastère orthodoxe du mont Athos (Grèce) où l'ancien dirigeant serbe se serait réfugié un temps. « J'ai téléphoné à l'ambassade de France à Athènes et une dame du service culturel a gentiment organisé ma visite  »...

L'honorable correspondant Gérard de Villiers a rencontré le capitaine Philippe Rondot dans les années soixante-dix par l'entremise du colonel Ivan de Lignières du service Action. Le général Rondot qui fut l'adjoint du chef de poste d'attaché militaire à l'Ambassade de France à Bucarest en 1975, a déclaré à un journaliste du Monde à propos de Villiers : « cet homme au courage physique à la limite de l'inconscience, que j'ai souvent sollicité car il se rendait dans des pays d'accès difficile qui m'intéressaient . (...) Par ses contacts, son intelligence des situations, ses descriptions précises de différents terrains, il m'a évité quelques pièges et quelques rencontres hasardeuses. (...) Je ne lui ai jamais parlé de mes activités. Et lui n'a jamais demandé d'argent ou de décoration. Rien ! Il ne souhaitait obtenir que des éléments d'ambiance, des éclairages. Mais il ne voyait pas que moi dans les services  ». Le 201e SAS à paraitre sur les dessous de l’attentat de Lockerbie est resté en suspens. Le 1 novembre 2013 un tweet annoncait le décès de Gérard de Villiers à l'âge de 83 ans à Paris, des suites d’un cancer.

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9 réactions à cet article    


  • Docteur Faustroll Lampion 6 août 08:54

    En fait, le roman d’espionnage est un des nombreux itinéraires qu’emprunte ladoxxa pour atteindre sa cible : imposer sa version qui n’est rien d’autre que l’idéologie dominant, et renforcer par la création de ces demi-dieux une mythologie modern, qui a été évincée depuis par la « guerre des étoiles » et la lutte du bien contre le mal pour coller à la mondialisation.

    L’auteur explique dès le début de l’article que le héros est toujours un agent spécial patriote audacieux. D’ailleurs, en effet, le titre du best seller des James Bond était : (au service de sa Majesté  O.H.M.S. On His Majesty’s Service).

    Dans la vraie vie, je ne suis pas sûr que les agents de la CIA ou du MI6 soient des « patriotes », voire de nationaux. Ce sont des mercenaires, des aventuriers à l’image de ce qu’étaient Barry Lyndon ou Casanova en leur temps, même si les bios de ces deux personnages ont été elles aussi largement romancées.


    • Aimable 6 août 17:44

      @Lampion
      Les contre espions civils qui travaillent dans les bureaux d’études ou dans le lieu de fabrication pour la défense nationale n’intéressent pas les écrivains et c’est très bien ainsi , déjà que les espions chères a nos écrivains qui se font gauler , n’ont que peu d’avenir .


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 6 août 12:08

      Une couverture de SAS aurait attiré plus de lecteurs...


      • Tesseract Tesseract 6 août 12:35

        A côté des « services » étatiques, il ne faut pas oublier que la majorité des grandes entreprises internationales ont toutes un service dit de « sécurité » dont la principale mission est de déjouer les tentatives d’espionnage de la part de la concurrence et d’exercer une surveillance plus ou moins discrète sur les activités de ces mêmes concurrents.


        • titi 6 août 20:18

          @Tesseract

          Et dans le même temps, pendant la guerre froide, les services secrets français étaient considérés comme des passoirs par nos alliés, au point qu’ils étaient systématiquement mis sur la touche.


        • Aimable 6 août 22:24

          @titi
          Il est vrai que beaucoup d’ Israéliens du maussade vivants en France étaient très actifs dans les bureaux d’études ultra secrets de la défense nationale même encore maintenant avec leurs amis Américains , les Russes eux nous considères comme des nains a l’image des services secrets Américano Israéliens nos pire ennemis .


        • titi 6 août 22:41

          @Aimable

          C’est pas vraiment les israéliens qui faisaient passer les infos par le Paris Moscou Express...
          Mais vous le savez bien.


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