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Accueil du site > Tribune Libre > Le roman « La belle n’a pas sommeil » d’Eric Holder, nous tient (...)

Le roman « La belle n’a pas sommeil » d’Eric Holder, nous tient en éveil !

Une idylle amoureuse dans le Médoc entre un bouquiniste et une conteuse, deux générations, des livres et la culture orale… de vrais gens comme toujours chez Eric Holder. Un roman plein d’humanité qui nous ravit à tous les sens du terme et chasse les nuages en tournant chaque page captivante.

L’annonce « Eric Holder sortira de sa tanière », c’était le vendredi 5 janvier 2018, un jour après seulement la sortie de son nouvel ouvrage, à la librairie Corinne.

Polope, vous imaginez la primeur, je ne pouvais manquer cet évènement.

Comme un loup solitaire qui aurait émergé d’un hivernage, l’auteur, par excellence médocain, allait affronter les bourrasques de vent et les pluies en torrents pour rencontrer son public en premier à Soulac, à la seule et unique librairie indépendante de le Pointe du Médoc. Ca m’a fait un choc !

Une bonne cinquantaine de lectrices et lecteurs assidus et disciplinés ont pris place. Un peu débordée par l’enthousiasme du public, Corinne avait affrété tout ce qui pouvait de loin ou de près jouer le rôle de sièges, afin que tout le monde puisse prendre place de façon confortable.

Eric, souriant, détendu en pleine forme a discuté à bâtons rompus avec Corinne qui avait eu la primeur de lire les épreuves du roman. Le public a posé quelques questions. Eric a lu le premier chapitre puis a sorti sa plume en dédicaces avec grand cœur et attention. J’ai appris par la suite, que les délicieux canapés aux formages et aux radis avaient été confectionnés avec amour par Eric lui-même, durant l’après-midi. Un verre de vin à la main ou de jus de fruit, la librairie s’est emplie d’une rumeur bonne enfant et franchement bonnarde. C’était bath !

 

A présent et à pas feutrés, entrons dans le vif du sujet et tournons les pages de la « Belle n’a pas sommeil ».

Plantons le décor. Comme pour son précédent opus, Eric aime s’accoupler aux saisons si marquées dans son Médoc. S’appesantir cette fois, lorsque les touristes ont lâché la grappe, les agapes et paraphé le contrat qui les liait à la région, durant leur temps de vacuité vacancière parti en poussière.

Eric a le don entre autre de nous raconter les paysages de sa villégiature médocaine, dans un souffle presque onirique.

Ce pays, qui rappelle le titre de son ouvrage « De loin on dirait une île ». Il m’avait bouleversée à tel point de vouloir moi aussi m’installer dans cette perspective géographique, sans aucune attache personnelle ou familiale. Ce pays autrefois presque totalement immergé, où les pâtres pour se rendre aux pâturages étaient montés sur des échasses pour surnager les flots des marées envahissantes. Ce pays en perpétuel combat contre les dégâts des eaux m’a rappelé les propos de Pascal Dibie sur France Culture, (ethnologue, professeur à l’Université Paris Diderot, auteur notamment de « Le village »).  

« La France moche !!! Notion née de la France industrielle des années 1880. Qu’est ce qui dit qu’un paysage est moche ou beau ? Qu’est ce qui nous dit qu’un paysage est authentique ? Nouveau paysage authentique ! Dans les champs on va revoir des vraies vaches qui sont mises là comme décor. Elles ne sont pas considérées comme des vaches à lait. Il y a des chevaux, ce sont des chevaux d’attelage. On pense que les paysages se sont embellis mais c’est une invention. Les paysages sont ceux inventés par les grands peintres et les beautés dans les musées ».

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/le-genie-technologique-sera-t-il-a-lorigine-de-la-prochaine-crise-0

Pascal Dibie insiste aussi sur le contexte de lenteur des campagnes, que l’on retrouve également dans le Médoc où le temps des déplacements sur les évènements prend une toute autre dimension temporelle.

Cet éloge de la lenteur, je la retrouve aussi dans le roman d’Eric, à travers les saisons qui prennent tout leur temps de se mettre à nu et sans complexe.

Lever de rideau, le calme est revenu. La bouquinerie, librairie d’occasion, peut ferler ses voiles et débarquer à quai pour s’amarrer à l’abri des chalands. Ici vit le capitaine Antoine à l’allure chaloupée qui règne sur ses livres.

Une fermette disposée en L, « avec son platane centenaire, une treille de glycine qui veille sur une tribu de chaises dépareillées, en dessous d’elle, de fauteuils, de transats, de tables de bistrot… » (page11)

Quand vous entrez dans l’antre d’Ali Baba, des livres à profusion ont pris place sur des étagères et vous envoient des œillères pas trop chères. C’est la tanière d’Antoine notre héros. Son lieu de vie de labeur, en quelque sorte. Un lieu tellement improbable, que le GPS cherche son chemin pour le dénicher, à tel point, que même les employés de la mairie éprouvent moult difficultés à renseigner le pékin moyen de s’y aventurer. Je vous livre l’avis d’un vacancier : « une boutique introuvable, n’est-ce pas anticommercial ? Absurde ?  » (page 9)

Je compatis, d’autant plus que cette bouquinerie ressemble comme une sœur jumelle à celle que tenait Eric Holder et sa compagne l’éditrice Delphine Montalant. Que c’en est troublant !

Alors, anticommercial, moi je dirai « Antisocial » en gueulant du Trust.

Vous allez me dire, que je commence à confondre l’auteur et le héros qui se ressemblent un tantinet tout de même, à part le blaze pas très en phase.

D’autant plus et je n’invente rien, c’est Eric lui-même qui l’a révélé lors des discussions à la librairie Corinne. En plus d’être l’écrivain de talent que l’on sait, il est aussi bouquiniste à ses heures, place de la Victoire à Bordeaux.

Ca devient pour moi encore plus difficile d’écrire cette foutue chronique. Je commence à perdre mes repères. Vite une banane et ça repart.

Antoine se confie : « Si je suis encore en vie, si je continue d’exister dans des conditions, pour moi inouïes – grande maison, milliers de livres non loin de la forêt, clients étonnants – c’est à Mme Wong, que je le dois ». (page 14)

On savait et ce n’est pas un scoop, les chinois acquièrent les châteaux du Médoc pour négocier à leur avantage le pinard. Mais les bouquins !!!

Cette Mme Wong âgée de trente-quatre ans est vraiment originaire d’une province de Chine et c’est elle qui rachète une bouchée de pain les ouvrages qu’Antoine a retapés avec soin, amour et ses tripes pour leur redonner une jeunesse.

Antoine s’en contente et ne doit guère escompter de vive des achats de ses hypothétiques et si rares visiteurs.

Mais n’allez pas croire qu’Antoine se comporte en reclus. Il prend plaisir à échanger avec son voisinage. Quelques personnages hauts en couleur, que seule la campagne a su polir la pierre brute nette de coffrage, qui les enveloppait, à tel point qu’ils ont appris à s’apprivoiser.

Au début du roman, Inès la petite fille rom virevolte autour et joue avec lui. Il y a son ami Marco garde champêtre. « Il surveille, au cimetière, la réduction des os en boite, l’attribution des concessions. Délivre les certificats de validité des adductions sanitaires. Récupère les animaux déclarés errants. Sécurise la sortie de l’école  ». (page 26) Il est aussi chasseur expérimenté, une véritable encyclopédie vivante de la faune et la flore à lui tout seul.

Personnage passionnant et tellement réel lui encore. A tel point que je l’ai déjà croisé en chair et en os chez Eric. Créatures dissemblables, l’un lit et écrit beaucoup alors que l’autre rédige des rapports et est allergique aux bouquins. Ce qui les réunit dans une amitié très forte, c’est cette relation à la galaxie humaine, ce phrasé spontané, ce partage crû et si naturel. Suite à une mise à l’écart, Marco a perdu son boulot mais sait se recycler. Le contact de l’un à travers l’autre les métamorphose.

« - Les palombes, en réalité, elles ne sont pas là d’arriver… Commente-t-il. Faut attendre les premiers froids. La cynégétique est cryogénique, mon pote, autrement-dit la chasse est un sport d’hiver. Tu verras, les meufs, au bureau, elles n’en reviennent pas, que je lise. Ca les attendrit. Il y en a une qui est venue me voir : « vous ne pouvez pas vous laisser manipuler comme ça, Marco, vous devriez vous tourner vers les syndicats… » Incroyable, non ? A peine tu lis, les gauchistes te foncent dessus… » (page 31)

Antoine vit dans sa tanière au fil des saisons. Il grappille au temps, quelques instants d’une vie simple hors des champs trompeurs des apparences. Jusqu’au jour…. Où il y a péril en la demeure. Un voleur s’est introduit dans la bouquinerie la nuit. Ce trouble-fête va bouleverser son existence…

Il y a Marie la boulangère, qui aime s’entourer de solitude et des sollicitudes d’Antoine, son chauffeur pour aller vaquer au cinoche du coin.

« En compagnie, elle aussi de chats, lire des romans contemporains, les annoter, de là passer au journal intime, sa colonne vertébrale, puis aux journaux tout court, qu’elle dépouille avec une grâce nonchalante en croquant des amandes. » (page 49)

Même qui si ça tombe en trombe si la fiction dépasse la réalité, ces deux-là se sont régalés comme moi d’aller zieuter sur les écrans blancs de leurs nuits blanches le film Ava de Léa Mysius, une enfant du pays. Même que mon petit doigt me dit que Léa pourrait bien obtenir un ou plusieurs prix en 2018 pour son premier long-métrage !

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article9388

https://youtu.be/gG3QAtDY08E

Il y a également Jonas, l’homme des bois, le fanas des scies et du matos qui produit du bruit.

Et comme si ça ne suffisait pas, une bombe humaine, une blonde qui pourrait être sa fille, s’il en avait une, a loué une maison mitoyenne de son domaine existentiel. Elle prend un malin plaisir à s’inviter dans son pré carré. 

Coup de foudre ou coup de Trafalgar en gare, tout le monde descend !

« Celle qui s’encadre dans la porte d’entrée, avant d’avancer droit dans ma direction, est indiscutablement féminine, qui retient d’une main, dans un geste gracieux, un chignon de cheveux blonds au–dessus de sa tête. Serait-ce à contrejour, frappent sa jeunesse, la blancheur de ses dents. Elle possède un sourire franc, éblouissant  ». (page53)

Je ne vous parle même pas de son regard scandinave à vous dégoupiller les gonades ! « Ses iris bleu délavé, des yeux ciel d’Islande, qui luisent intensément, se dérobent tout à coup ». Elle est bien loti, mon Pierre et j’espère que la pêche a été bonne. Vous l’aurez compris, Lorraine n’est pas une morue débarquée avec ses grands sabots. Enlevez les jabots et pas de quartier. Ca va fuser dans l’entresol…

Cette relation est d’autant plus forte, que la belle éveillée, passée les douze coups de minuit continue d’exister, alors qu’Antoine sonne ses matines et compte les moutons. L’un accuse l’érosion de l’âge et l’autre pète la vie. C’est d’autant plus vrai, que la belle Lorraine est conteuse. Retour à l’envoyeur. La culture orale dépasse les textes entre les pages. Lorraine s’exprime bien profond depuis son gosier. Elle imprime dans l’imaginaire des images, des sons, des personnages qui hantent les enfants grands et petits. Elle a ce don de capter l’attention de son auditoire, lors de ses prestations qui rencontrent un vif succès.

Dans un autre registre, elle m’a fait penser à Lion, interprété par Al Pacino très jeune dans l’Epouvantail. A la fin du film, il fulmine inexorablement intérieurement l’aridité des propos de son ex-femme à son encontre. Au téléphone, elle lui a fait comprendre que son fils, qu’il n’a pas vu depuis des années, du fait qu’il s’est engagé dans la marine et qu’il a déserté le navire, est décédé. Elle lui a menti sciemment. Al, en désespoir de cause, est monté sur un lion d’une fontaine en tenant un gamin captif sous le bras. Il lui raconte l’histoire du pirate Long John. Il s’échappe dans des histoires et ses talents de conteur pour noyer son chagrin et finir au dodo en psychiatrie.

Rien de tel, je vous rassure chez Lorraine, mais un même talent de s’extraire du réel pour entrer dans des mondes parallèles, parlés à voix haute et intelligible pour le plus parfait plaisir d’un public conquis.

Elle est capable de remettre en question l’amour immodéré qu’Antoine porte aux livres et s’en acoquine avec ferveur. Elle, joueuse, sensuelle, a du caractère et ne s’en laisse jamais conter ; il était une fois le prince charmant.

Une nouvelle fois, avec toute la finesse qu’on lui connait, Eric brosse des relations amoureuses, avec tact et sans aucune verve sensationnelle. Il dépeint de sa plume les humeurs en vadrouille. On entend des sons, on respire des effluves corporelles, on partage des verres du crû d’ici. Un délicieux mélange de sensations inter-génération de bon aloi qui nous touche toujours.

Ses personnages sont bien palpables. Ils ont du corps et de l’esprit. Ils nous transportent.

Je ne parle même pas du style concis et très précis, au vocabulaire toujours très recherché. J’aime l’appel du dico et je ne suis jamais déçue, histoire d’enrichir mon vocabulaire de bête à part.

Son écriture très visuelle a déjà inspiré plusieurs cinéastes à se pencher sur le berceau de certains de ses romans. « La belle n’a pas sommeil » est aussi très parlant à nos images mentales. On tourne les pages et la manivelle, vingt-quatre images par seconde, agite nos esprits alertes, à suivre les péripéties de cette idylle amoureuse semée de péripéties.

Du grand art, encore une fois. La graine a germé un roman intemporel reposant sur une kyrielle de personnages avec lesquels Eric est entré en empathie, pour notre plus grand plaisir de nous les offrir en partage entre ses pages.

Un roman qui chasse les pluies et dégorge les premiers mimosas en fleur dans la forêt, quand j’écris émue ces lignes derrière ma fenêtre avec vue sur les étendues sauvages du Médoc.

Je finirai par une citation qui se lit en filigrane, en hommage appuyé à ce roman où certaines touches d’humour et de joie de vivre transpirent entre ses pages.

« La vie est ponctuée de joie » Faïza Guène auteure émérite de la comédie humaine.

 

Eric Holder, La belle n’a pas sommeil », éditions Seuil, 220 pages, 4 janvier 2018, 18 euros


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