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Accueil du site > Tribune Libre > Le sens de ma vie, sur la cuvette

Le sens de ma vie, sur la cuvette

Il est d’usage de se poser les questions les plus tordues dans les endroits les plus incongrus. C’est ainsi que siégeant sur la cuvette souvent je vagabonde : « quel est le sens de ma vie ? ».

« L’infini se trouve dans des toilettes comme dans le désert. Les fesses appuyées sur la cuvette, on dort d’un sommeil cosmique », ainsi parla (presque) Fernando Pessoa, honteusement paraphrasé pour les besoins de l’article.

La probabilité pour que vous soyez amené à vous poser des questions qui n’ont pas de réponse est d’autant plus élevée que vous vous trouverez dans un endroit confiné. Je sais bien que ce genre d’endroit s’est multiplié au cours des derniers mois. Néanmoins, il y a quand même un lieu qui l’emporte sur tous, depuis toujours : les toilettes. Et soyons précis, visons juste : c’est la cuvette qui nous intéresse. Elle qui n’attend que nos fesses pour nous faire vivre une expérience métaphysique : « quel est le sens de ma vie ? »

 

Le lieu de culte

S’assoir sur la cuvette. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour votre corps ça veut dire beaucoup. Ce seul geste, cette posture, conjugue les possibles, invitant à la délivrance physique aussi bien que métaphysique. Les religieux l’avaient d’ailleurs bien compris. « Toute religion enferme une prodigieuse sagesse pratique ; par exemple, contre les mouvements de révolte d’un malheureux qui veut nier le fait, et qui s’use et redouble son malheur par ce travail inutile, le mettre à genoux et la tête dans les mains, cela vaut mieux qu’un raisonnement ; car par cette gymnastique, c’est le mot, vous contrariez l’état violent de l’imagination, et vous suspendez un moment l’effet du désespoir et de la fureur. », Alain.

 

La sieste Eureka

Ce lieu de recueillement produit aussi les conditions idéales à l’émergence d’idées fécondes. En effet, isolés du reste du monde et tout proche de celui des songes, nous voilà gagnés par une légère somnolence qui ne durera que le moment nécessaire. Dali ou Edison eux aussi avaient bien compris tous les avantages d’une telle posture. Tous deux pratiquaient la sieste Euréka, consistant à s’assoupir un instant avant de se réveiller en sursaut, à mi-chemin entre l’illumination produite par le rêve et la formalisation requise par le réveil. Et il fallait ruser pour produire le plus bel effet. Edison par exemple, prenait place sur son fauteuil en gardant une bille à la main ; aux premiers signes d’assoupissement la main libérait la bille qui tombant au sol réveillait notre scientifique qui espérait alors saisir quelque solution à sa rumination. Avec l’expérience de la cuvette, le lâcher de boule d’Edison trouve un équivalent dans le lâcher de bouse.

 

Une expérience très personnelle

Il faut bien réaliser que la cuvette est une expérience personnelle, et qu’il n’est d’ailleurs pas recommandé de partager. D’ailleurs, il sera fait en sorte que vous soyez seul invité à la vivre. Ainsi, parfois, une odeur insupportable que vous êtes seul a pouvoir supporter marquera le lieu d’une réflexion intense. Et gardez vous d’aller humer le reliquat de la personne qui siégeait avant vous, vous seriez pris de picotements sévères. C’est d’ailleurs ce que déjà nous disaient les Romains : « Stercus suum cuique bene olet », on n’est jamais gêné par l’odeur de son propre effet. La fameuse nausée existentialiste de Sartres n’est pas loin.

 

La peur de la bouse blanche

Mais ce rendez-vous qui ne se décommande pas, n’est pas toujours simple à honorer. Nous ne parlerons pas des pathologies physiologiques diverses qui peuvent entrainer quelques retenues excessives ou échappées inopinées. Mais d’autres pathologiques, d’ordres psychologiques, et qui nous disent quelque chose sur notre appréhension à nous retrouver seul avec nous même, face à fesse. Par exemple, il y a la parcoprésie qui décrit cette honte d’aller aux toilettes, comme si nous nous reprochions certaines choses ; ou bien il y a l’apopathophobie, qui décrit la peur d’aller à la selle ou même d’en avoir envie, et qui peut virer en angoisse lorsque le besoin force le pont - levis.

 

Un lieu de culte menacé

La nature a fait avec les moyens du bord. Certes, elle a pu produire les conditions favorables à un instant rare et solennel de réflexion intense. Mais en contrepartie, la nature nous demanda l’infame : l’usage de l’anus pour signifier l’instant. C’est ainsi, la nature qui nous en a fait don nous a aussi donné le défaut qui l’afflige, comme dirait l’autre. Un seul geste les contient tous les deux.

Et Freud ? Et Karl Abraham ? On ne peut parler cuvette sans citer ces deux grands penseurs de l’inconscient, qui ont émis des théories sympathiques sur le sujet. D’après leurs recherches, l’enfant que nous avons tous été aurait un jour découvert le plaisir de se retenir ou d’expulser le trop plein, expériences qui furent affublées de nombreuses expressions dont une qui vaut le détour : le stade sadique – anal.

Toutefois, ce moment est aujourd’hui menacé. Jusqu’à présent, les toilettes étaient un lieu inhabitable, interdit à l’histoire, aux problèmes du monde. Mais désormais, tablette et smartphones ont pris possession du territoire. Si bien que la cuvette n’est plus ce lieu hors du temps. Les pensées ne peuvent plus y vagabonder. L’espace n’est plus disponible. La cuvette est devenue inapte à la pensée, hors d’usage cérébral. La cuvette ne pourra plus vous révéler la misère de votre existence. Il est fort a parier que les cuvettes contemporaines ont signé la mort des grands penseurs de demain.

 

« Les pensées les moins impures sont celles surgissent entre nos tracas, dans les intervalles de nos ennuis, dans ces moments de luxe que s’offre notre misère », Cioran

 


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15 réactions à cet article    


  • Ben Schott 13 décembre 2021 15:07

     

    « La cuvette est devenue inapte à la pensée, hors d’usage cérébral. La cuvette ne pourra plus vous révéler la misère de votre existence. Il est fort a parier que les cuvettes contemporaines ont signé la mort des grands penseurs de demain. »

     

    À cet égard, je déconseille également l’usage de la brouette qui, elle, rend carrément fou.

     

     smiley

     


    • Séraphin Lampion Schrek 13 décembre 2021 15:20

      @Ben Schott

      Par contre je recommande l’usage intensif de la bobinette et de la chevillette, ça n’incite pas à la méditation, mais c’est bon pour le moral, à condition de veiller à la compatibilité des deux accessoires.


    • Séraphin Lampion Schrek 13 décembre 2021 15:33

      Optimisez vos moments privilégiés pour pas cher : lien.


      • Fergus Fergus 13 décembre 2021 17:00

        Bonjour, Schrek

        Encore faut-il, en un tel lieu, ne pas putter plus haut que son cul !


      • Séraphin Lampion Schrek 13 décembre 2021 17:34

        @Fergus

        En plus, il ne faut pas être trop exigeant. Les premiers golfs avaient 12 trous, dont 10 étaient joués deux fois. Puis, le Royal and Ancient Club de St-Andrews a décidé que les 4 premiers trous, qui étaient aussi les 4 derniers trous, devaient être convertis en 2 trous, créant ainsi un parcours de golf de 18 trous. Deux trous ! C’est le maximum qu’on peut espérer dans la situation évoquée, et encore, pour seulement la moitié de l’humanité.


      • lecoindubonsens lecoindubonsens 13 décembre 2021 16:41

        Il faut savoir se détendre de temps en temps.

        Humour, humour ... et réflexion.


        • Fergus Fergus 13 décembre 2021 16:58

          Bonjour, Karl

          Je défie quiconque de chier dans cette position ! smiley


          • scorpion scorpion 13 décembre 2021 17:32

            Voilà un sujet fort bien abordé sur une question fondamentale concernant l’ouverture d’esprit sur le fondement même de l’assisse fessière en position créative. Mais, à mon tour je vous soumet une interrogation existentielle qui me taraude et me laisse perplexe quant à la réponse à apporter : « Est ce qu’une femme fontaine qui a le feu au cul peut faire de la vapeur ?... » A vos stylos vous avez 2 heures.


            • Séraphin Lampion Schrek 13 décembre 2021 17:40

              @scorpion
              Non !
              Ce sont les cocottes minutes, autrement dit l’équivalent féminin des éjaculateurs précoces, qui font de la vapeur. !
              Les femmes fontaine, c’est comme un bon camembert, ça coule, c’est tout.


            • The White Rabbit The White Rabbit 13 décembre 2021 19:24

              @scorpion

              Toutafé, c’est une question de climat.
              C’est démontré dans ce reportage scientifique.


            • wagos wagos 13 décembre 2021 18:15

              A l’intention de ces Dames généreuses, ne jamais prononcer cette sentence : 

              Fontaine, je ne boirais jamais de ton eau !

              Aux chiottes l’avarice ! 


              • LeMerou 15 décembre 2021 06:51

                Un peu d’humour et de philosophie font du bien..


                • nono le simplet nono le simplet 15 décembre 2021 07:13

                  joli travail qui mérite de rester dans les annales ...

                  je ne me sens pas concerné par ces rêveries de cuvette ... je n’y lis pas, je n’y sommeille pas ... je transite avec rapidité et je passe à autre chose ...



                    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 15 décembre 2021 12:47

                      Pourquoi ce jour sur Agora est-il celui des chiottes...  ??? 

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