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Les mémoires de Jeanne Mance

  Les mémoires de Jeanne Mance

GUY LAFLÈCHE
Professeur retraité,
Littératures de langue française
Université de Montréal.

  À l'occasion du 375e anniversaire de Montréal, je pense que nous pouvons nous offrir le plus beau des cadeaux possibles. Ce sont les mémoires de Jeanne Mance.

  À première vue, cela peut paraître incroyable. Pourtant, c'est bel et bien le cas. J'ai découvert ces mémoires vers 1990. Aujourd'hui retraité, j'ai présenté et étudié ces mémoires de plusieurs façons, tous les ans, dans mon cours sur la littérature de la Nouvelle-France. Et j'en ai publié une synthèse scientifique dans un recueil d'hommages au professeur Gilles Marcotte, paru aux éditions Fides, en 1995. La découverte n'est pas connue et même les historiens n'en savent encore rien. Le 375e anniversaire de Montréal est peut-être l'occasion de le faire savoir.

  La découverte est extraordinairement importante, mais aussi très simple. Je vous raconte l'histoire dans l'ordre chronologique. C'est vers 1640, selon la tradition orale, qu'on a entendu chanter pour la première fois la chanson qui sera popularisée trois siècles plus tard par Michel Tremblay. « Demain matin, Montréal m'attend, demain matin, Montréal m'attend : cherchez-moé pus à Lan-an-gres, parsque demain je sacre mon camp, en vi-i-lle, à Ville-Mari-i-e... ». C'est Jeanne Mance qui chantait cela à Langres. Et bien entendu, ce n'est pas sa soeur qui allait l'aider, mais Charles Lallemant, La Dauversière et Jean-Jacques Ollier, entre autres.

  Jeanne Mance est à Montréal avec Paul Chomedey de Maisonneuve le 17 mai 1642. C'est la fondation de la ville, de sa ville. Elle a 36 ans. Elle est la responsable de l'hôpital de Montréal, même si l'Hôtel-Dieu ne sera édifié ou n'ouvrira ses portes que trois ans plus tard, entièrement financé (secrètement) par la très riche, dévote et généreuse Claude de Bullion, qui lui paie d'ailleurs un salaire annuel pour qu'elle soit indépendante. La suite de l'histoire est bien connue, puisque c'est celle des débuts de la métropole, même si elle est largement mythique : Montréal, l'avant-garde de la Nouvelle-France qui a su faire front aux Iroquois, à ses risques et périls, pour sauver la colonie, année après année. D'ailleurs, toute cette histoire était déjà programmée par la fameuse réplique de Maisonneuve au moment où le lâche gouverneur de Québec, Montmagny, tente de le retenir, en lui offrant rien de moins que l'île d'Orléans : « Monsieur ! ce que vous me dites serait bon si on m'avait envoyé pour délibérer et choisir un poste, mais, ayant été déterminé par la Compagnie qui m'envoie que j'irais au Montréal, il est de mon honneur et vous trouverez bon que j'y monte pour y commencer une colonie, quand tous les arbres de cette île se devraient changer en autant d'Iroquois ».

  Chomedey de Maisonneuve, c'est le gouverneur, le chef militaire, l'épée, le corps. Jeanne Mance, c'est la maîtresse de l'hôpital, la gérante de toute la ville (elle en contrôle largement le financement), l'âme. Certes Maisonneuve est le fondateur (et non le cofondateur), mais, paradoxalement, Jeanne Mance est bien la cofondatrice ! Sa vie à Montréal et ses quelques séjours en France, les miracles qui ponctuent son histoire fabuleuse, ont heureusement eu droit à une très savante biographie, par Marie-Claire Daveluy (1934), qui a été remarquablement bien vulgarisée ou romancée par Guy-Marie Oury (1983). Son histoire se termine d'ailleurs par un très original testament (et le rebondissement de deux codicilles), où elle ne demande rien pour elle, pas de prières, pas de messes, rien. Elle meurt le 18 juin 1673.

  Personne ne sait à ce moment, ni encore aujourd'hui, qu'elle nous a laissé ses mémoires, rédigés l'année précédente. Et c'est elle qui l'a voulu ainsi. Il faut dire que l'anonymat fait partie de la spiritualité des fondateurs de Montréal. J'ai dit, plus haut, que Mme de Bullion avait financé anonymement la fondation de l'Hôtel-Dieu de Montréal. Il en est de même de tous les membres de la Société Notre-Dame de Montréal. Alors, comment s'y est-elle prise pour nous laisser ses mémoires sans que personne ne le sache ?

  Eh bien, c'est très simple. La vieille fondatrice, qui a toujours été une femme d'action, très efficace à la mesure de ses moyens, va profiter de la connivence et surtout des talents d'un tout nouveau venu à Montréal, le sulpicien François Dollier de Casson. Celui-ci est arrivé en 1666 dans la colonie, où il a toujours été aumônier militaire, sauf une année où il a été curé de Trois-Rivières. Et ce n'est pas un historien qui arrive à Montréal en août 1671 et ce n'est pas non plus en une année, avec sa charge de curé de Montréal, qu'il pourrait rassembler les documents et les témoignages pour rédiger l'histoire de la ville.

  Or, pourtant, Dollier de Casson est connu comme l'auteur de l'Histoire du Montréal. Voilà qui a été d'ailleurs toute une découverte qui a révolutionné l'« histoire du Canada ». C'est en 1844 que l'archiviste Pierre Margry découvre le manuscrit à la Bibliothèque Mazarine de Paris. Le Gouvernement du Bas-Canada en fait réaliser aussitôt une copie (aujourd'hui disparue) retranscrite par Jacques Viger, alors maire de Montréal, qui étudie et annote le manuscrit durant plusieurs années. Il ne sera publié et donc connu qu'après sa mort, en 1868. Il devient aussitôt un formidable succès... aux mains des historiens. Sa dernière édition a d'ailleurs été réalisée par le grand historien de la Nouvelle-France, Marcel Trudel, avec la bibliothécaire vedette de la ville de Montréal, Marie Boboyant (1992).

  C'est en procédant à l'étude de la rédaction et des sources de l'ouvrage que j'ai eu la chance de découvrir qui était en fait l'« auteur » de l'Histoire du Montréal. L'analyse prouve que l'ouvrage ne présente absolument aucune source documentaire. Aucune. Le bon sens le plus élémentaire dit que c'est impossible. On ne peut pas écrire l'histoire de Montréal, année après année, de 1640 à 1672. sans utiliser aucun document. Et comme je connais tous les documents nécessaires à la rédaction de l'ouvrage, on peut me faire confiance. Mais attention, si le rédacteur, Dollier de Casson, n'utilise jamais aucun document, son histoire est pourtant bien « documentée » ! Par exemple, l'un des premiers et des plus importants documents sur l'histoire de Montréal est un petit livre qui s'appelle « Les véritables motifs des messieurs et dames de la Société de Notre-Dame de Montréal... » (1643), rédigé par Jean-Claude Ollier. Il est très facile de prouver que Dollier de Casson ne connaît pas ce texte, mais toutes (toutes !) les informations qu'on y trouve se retrouvent, réinterprétées, dans son histoire. Par qui ? Par Jeanne Mance, bien entendu.

  Voici donc en résumé les conclusions de l'analyse. En 1672, tout au long de l'année, Dollier de Casson a rencontré périodiquement Jeanne Mance et l'a interrogé sur le déroulement, année par année, de l'histoire de Montréal. Et pas n'importe comment : en utilisant le livre des sépultures de la ville (comme le prouvent les dates et les noms qui lui sont empruntés, seul et unique document utilisé de première main par le rédacteur). Alors, Jeanne Mance consulte ses « archives » et fait appel à sa mémoire, pour lui faire son récit, à une prochaine rencontre, une année à la fois. Ensuite, avant la prochaine entrevue, Dollier de Casson rédige ! Et il compose, avec un évident plaisir, car il est un remarquable conteur. Mais ce qu'il rédige, ce sont les mémoires de Jeanne Mance. Dès lors, on ne peut plus lire l'Histoire du Montréal comme on le faisait jusqu'ici. Et c'est un grand plaisir, tout nouveau, car évidemment la vieille « cofondatrice », avec son complice, réécrit l'histoire, comme on dit. Parmi de très nombreuses, nous avons deux histoires de la ville de Montréal réalisées par des historiens exceptionnels, celle de Louise Dechêne (1974) et celle de Marcel Trudel (1976), avec les biographies de Jeanne Mance que j'ai signalée déjà. Mais ce que l'on trouve dans la rédaction de Dollier de Casson, c'est tout le contraire d'une « histoire », car tout est rédigé du strict point de vue de la fondatrice. Et chaque fois qu'il est question d'elle, et c'est forcément la majeure partie du texte, il s'agit d'un témoignage autobiographique.

  Et voilà ce qui est encore extraordinaire. Car si l'on n'avait encore jamais vu qu'on se trouvait devant les mémoires de Jeanne Mance, c'est précisément parce qu'elle ne se donne jamais le premier et le beau rôle, laissant toute la place à ses personnages, à sa ville, de telle sorte que ses mémoires méritent bien le titre que leur a donné Dollier de Casson, mais il faudrait préciser, l'Histoire du Montréal de Jeanne Mance, par Dollier de Casson.

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Références

Histoire du Montréal, par François Dollier de Casson, édition critique de Marcel Trudel et de Marie Boboyant, Montréal, Hurtubise HML, 1992.

G. Laflèche, « Le véritable auteur de l'Histoire du Montréal de François Dollier de Casson », Miscellanées en l'honneur de Gilles Marcotte, éd. B. Melançon et P. Popovic, Montréal, Fides, 1995, p. 301-318.

Les deux illustrations se décrivent ainsi :

1. Détail de la pochette de Demain matin, Montréal m'attend, Mousseau, sur une esquisse de François Barbeau, les disques « Belles-soeurs », 1970.

  La comédie musicale de Michel Tremblay et de François Dompierre fait aujourd’hui partie du folklore au Québec.

2. Portrait de Jeanne Mance - peinture de L. Dugardin, vers 1865, d'après la copie d'un supposé tableau de 1638. Et le tableau et sa copie sont perdus. Daveluy, p. 32/33.

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