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Love Graffitis 2.0

 

A lire pendant endant le couvre-feu

 On l’appelle Love Graffitis. Elle fait dans la mode, la recherche des tendances entre Londres, Paris, Milan, New-York, Tokyo : vaste programme, voyages avion en business compris ! Son mec, Jules, est un geek, proche du robot humanoïde bourré d’IA ; il développe des algorithmes pour gagner de l’argent réel en manipulant de l’argent virtuel. Virtuel : qui n’existe pas sauf quand démarre l’algo et que dans le silence des salles climatisées les diodes se mettent à clignoter sur les armoires métalliques des serveurs. « Cela lui permet de gonfler notre compte en banque avec de l’argent bien réel, dit Love – la différence entre réel et virtuel m’échappe encore. Ils sont une dizaine dans le monde à comprendre ce qu’il fait, mais jamais tous ensemble ce qui signifie que mon Jules doit se comprendre lui-même par lui-même et pour lui-même. Il ne s’intéresse qu’aux formules mathématiques complexes qui permettent de manipuler cette chose abstraite qui circule à la vitesse de la lumière et qui n’est finalement rien d’autre qu’impulsions électriques : l’argent ! Pour s’enrichir sans rien produire : ça c’est classe ! »

Il porte un costume Armani noir sur des chemises en soie blanches et des pompes sur mesure très chères, à la ville comme à la campagne. Dans les réunions mondaines il est parfait, d’une politesse exquise qui se résume à un sourire plaqué-figé sous ses yeux bleus cæruleum qui ne cillent jamais et subjuguent l’interlocuteur, flatté de l’attention que le savant lui porte. L’ophtalmo devrait s’interroger sur l’image qui s’imprime sur sa rétine, et le psy se demander ce que ses neurones reçoivent et traitent comme information. Love ne sait rien, il est absent mais tient son rôle comme le Sociétaire de la Comédie Française qui débite sa déclaration à Andromaque en se demandant si la petite qui joue Céphise va l’accompagner chez Maxim’s après la représentation, et où il ira le cas échéant pour baiser. En toutes circonstances il est décoratif et formel, discret et savant – son titre de docteur en mathématiques, sa médaille Fields, ses conférences dans les plus grandes universités en imposent, il n’a pas besoin d’en faire plus. Elle est très fière de lui, quelle gourgandine ignare ne le serait pas ! 

Pour se détendre Jules joue avec un rubik's cube en fermant les yeux, après avoir regardé attentivement chacune des faces pour les mémoriser ; il en a fait un de virtuel en quatre dimensions – « c’est un tableau numérique enregistré sur la blockchain, un crypto-jeu », répond-il à celui qui se risque à lui demander une explication –, qu’il projette de vendre aux enchères chez Christie’s avec un prix de retrait de 3.000 ETH (Etherum, cryptomonnaie). Il fait aussi chaque week-end, à 18 heures, un puzzle de mille pièces après avoir effacé les dessins et brûlé la boîte.

Les murs du salon de leur maison des Mille Îles sont carrelés de blanc pour servir de tableau : ils sont couverts de formules totalement incompréhensibles, mais esthétiquement plus satisfaisantes que ce que l’on voit dans les chiottes publics. D’où son nom de scène, baptisée miss Graffitis qu’elle fut par Chloé, une des élèves de Jules à Columbia qu’il avait invitée à Montréal pour faire des maths ; elle a rajouté Love, un prénom magnifique et si original dans sa banalité !

« On s’aime, dit-elle, mais ne croyez pas que je sois amoureuse d’un mannequin, non ! L’amour ça ne s’explique pas, c’est ce que je me dis quand je suis avec lui. S’il a une qualité qui le rattache à notre espèce, c’est bien sa qualité d’amant. Mon mari, mon amant… Je crois que c’est le sexe qui nous a collés l’un à l’autre, le cerveau a suivi. J’ai toujours ma dose, pas besoin de klaxonner et de faire des appels de phares, la petite mort je connais ! Je l’aime lui, même si je ne sais pas ce qu’il y a à l’intérieur. Son arrogance naturelle, très british, m’a aussi séduite et continue son œuvre. Je l’ai vu une seule fois sortir de ces gonds : ce vieux con d’Antoine, mon cousin, l’apostropha du bout de la table où il s’empiffrait de bulots avec ces mots : Julot, dit-il, peux-tu me dire si… Julot, ça ne passa pas et il le lui fit savoir en le regardant droit dans les yeux sans répondre, le geste suspendu jusqu’à ce que l’autre comprenne qu’il devait changer d’interlocuteur pour savoir si le PSG… etc. C’est un peu comme si au Musée Grévin une statue en cire se retournait pour vous regarder dans les yeux : terrifiant, terriblement déstabilisant. Quand il est en veine de confidences il me répète que l’esthétique ne peut être produite que par les mathématiques, que le bien, le bon, le juste aussi le sont. Tu es esthétiquement parfaite, m’a-t-il dit un soir (170, 90, 60, 90) –, mais rien de plus. Là il exagère ! »


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Auteur de l'article

Gerald


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