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Manning et Snowden, ces héros qui embarrassent

En République, à l’inverse de la pensée machiavélienne de la politique, la fin ne justifie pas tous les moyens. Les Etats-Unis ne sont pas sous un régime dictatorial, encore moins totalitaire. La mise au jour, en juin dernier, de la plus grande opération de surveillance électronique dont le peuple américain n’ait jamais fait objet cache, pourtant, des allures d’autoritarisme.

La question est philosophique : doit-on privilégier la sécurité à la liberté ? L’enjeu est de taille. Souvent, entre se sentir en sécurité ou conserver sa liberté, l’opinion publique préfère la première option. Jadis, Benjamin Franklin, l’une des plus illustres figures de la grande histoire américaine, affirmait pourtant : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux ». Le but d’une démocratie est donc de trouver un point d’équilibre entre ces deux grandes ambitions, d’éviter leur confrontation. A Washington, cette perspective, bien que voulue, est souvent oubliée.

Entendons-nous bien : il va de soi que la bataille contre toute forme de terrorisme est absolument nécessaire. Elle garantit plus de sûreté chez les citoyens. Et permettrait, surtout, d’éviter d’atroces événements, comme celui du 18 avril dernier, lors du marathon de Boston, où les images de corps désarticulés et mutilés à vie des victimes jetèrent l’effroi dans l’esprit d’un peuple qui a encore en tête les attentats du 11 septembre 2001.

Depuis cette fameuse date, il y a presque douze ans, une dérive sécuritaire a eu lieu aux Etats-Unis. Barack Obama a beau être professeur de droit constitutionnel, démocrate et garant des libertés citoyennes, il n’a rien fait pour l’arrêter : il n’a ni fermé la base de Guantanamo (zone de non-droit), ni amputé la législation antiterroriste Patriot Act de ses clauses les plus liberticides. Pis : en toute légalité, l’administration Obama, aujourd’hui encore, continue le travail de Bush Junior. La mise sous surveillance téléphonique de dizaines de millions d’Américains (tous des terroristes, bien sûr) en atteste.

En cela, le rôle de lanceurs d’alerte joués par Edward Snowden et Bradley Manning est tout à fait respectable. Considérer ces deux hommes comme des traîtres serait de l’aveuglement. Quand il y a atteinte aux libertés individuelles, il est du devoir de citoyen de le révéler. En ce sens, ce militaire et cet analyste méritent davantage le statut de héros. Impliqués, de près ou de loin, dans l’appareil militaire des Etats-Unis, ils ont vu des comportements attentatoires aux principes démocratiques de base. Courageuses et justes sont donc leurs révélations. Le sort qui leur est réservé montre à quel point la justice américaine va mal.

Cette affaire pourrait, semble-t-il, constituer un tournant négatif majeur pour l’administration Obama. C’est naturellement, ainsi, que l’asile accordé à Edward Snowden par la Russie embarrasse Barack Obama. Pour le pouvoir, en effet, le risque est que le scandale enfle soudainement si l’opinion publique se convainc qu’il y a bien outrage à sa propre vie privée. Dans son désir d’agir en secret des services spéciaux, Barack Obama apparaît, en majorité, soutenu par ses adversaires républicains alors qu’il est contesté par nombre de ses partisans démocrates. La radicalisation, sur un tel sujet, du chef de l’Etat américain, est particulièrement préoccupante.

Sans convaincre, alors, la Maison Blanche a tenté, mercredi 31 juillet, de calmer les ardeurs de certains élus en démontrant que la surveillance des citoyens américains était menée dans le respect de la légalité. Pas de chance : le même jour, le quotidien britannique Guardian a dévoilé l’existence du logiciel XKeyscore, outil permettant de détecter « quasiment tout ce que fait un individu sur Internet », dont dispose, évidemment, l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA). Le lendemain, l’éditorial du New York Times répondait sèchement à l’intervention, la veille, de Washington : « Tentative veine ». M. Obama aura connu des jours meilleurs.

Mais le plus inquiétant est, sans doute, qu’il n’y a pas que l’Etat américain qui a développé un appareil d’espionnage aussi gigantesque pour l’ensemble de ses ressortissants. Paris aussi. Ainsi le révélait le journal Le Monde le 5 juillet dernier : les services spéciaux comme la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) « collectent tous les signaux électromagnétiques émis par les ordinateurs ou les téléphones en France », incluant, bien entendu, tous les réseaux sociaux, les appels téléphoniques ou les courriers électroniques. Difficile, aujourd’hui, d’échapper à l’univers numérique, si présent dans notre quotidien. Mais c’est ainsi, donc, que l’Etat français peut, s’il le souhaite, avoir accès à un « profil » de notre vie privée ou professionnel. Prendre conscience de ces troublantes affaires semble à ce jour absolument nécessaire. Car, à l’heure où l’excès dans le domaine du numérique est de mise, il en va de l’avenir de la démocratie.


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17 réactions à cet article    


  • jako jako 6 août 2013 09:05

    Interessant, merci, internet est devenu en même temps 1) incontournable pour toutes les entreprises, 2) un formidable moyen de diffusion d’information 3)un outil d’opinion sans précédents et donc aussi 4) une zone de surveillance sans égal. A nous de l’utiliser correctement....



      • Mmarvinbear Mmarvinbear 6 août 2013 13:06

        Sécurité ou liberté ?


        Le choix serait plus évident si nous étions nous même d’accord avec ce que nous voulons.

        Mais ce n’est pas le cas.

        On réclamera la liberté totale et un jour ou l’autre, une bombe explosera. On relèvera les morts et ceux-là même qui ont scandé « liberté » iront manifester contre l’ Etat qui n’aura pas assuré la sécurité.

        L’ Etat aura beau répéter « on aurait pu éviter cela mais vous avez choisi de ne pas me donner les moyens de le faire », un horde de citoyens ira porter plainte contre l’Etat pour exiger explications et dédommagements.

        Autrefois, l’ Etat devait se battre contre d’autres nations. Puis des groupes. Maintenant, ce sont des individus qui nous menacent.

        N’est-ce pas sage et normal que d’adapter ses moyens de lutte ?

        • jako jako 6 août 2013 13:10

          « N’est-ce pas sage et normal que d’adapter ses moyens de lutte »
          je ne peux discuter cela, mais alors il faut l’annoncer clairement et modifier certaines devises nationales, le faire ouvertement et clairement,, ensuite on verra.


        • 1984 6 août 2013 15:02

          Marvin n’est pas du genre chiant, on lui donne de la merde à bouffer, il en redemande en disant merci.
          Je subodore une sacré dose de lâcheté dans ce genre de comportement.


        • Mmarvinbear Mmarvinbear 7 août 2013 13:26

          Le lâche est celui qui face à une nouvelle situation se met la tête dans le sable et fait tout pour ne pas changer ses habitudes, fut-ce à son détriment et à celui des autres.


        • BlackListed BlackListed 6 août 2013 13:07

          Ces programmes ont contribué à prévenir 54 attentats : treize aux Etats-Unis, 25 en Europe, cinq en Afrique et onze en Asie. Deux programmes de la NSA sont particulièrement visés par les critiques, même aux Etats-Unis.


          Manning et Snowden sont des traîtres et doivent être jugés.
          Ma liberté c’est d’abord ma sécurité n’en déplaise aux bobos bisounours.




          • jako jako 6 août 2013 13:11

            donc en allant au bout des choses, il n’y aura donc plus d’attentats, donc plus de terrorisme et donc plus besoin de ?


          • 1984 6 août 2013 15:09

            Blacklisted n’est pas du genre chiant, on lui donne de la merde à bouffer, il en redemande en disant merci.
            Je subodore une sacré dose de lâcheté dans ce genre de comportement.


          • files_walQer files_walker 9 août 2013 18:07

            @BlackListed : « Ces programmes ont contribué à prévenir 54 attentats : treize aux Etats-Unis, 25 en Europe, cinq en Afrique et onze en Asie.  »


            Mais bien sur.

            Et la tour 7 est tombée à cause d’un incendie.
            Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier alu.


            Manning et Snowden sont des héros.

          • milan 6 août 2013 13:27

            @ Mmarvinbear , vous affirmez que ce sont des individus qui nous menacent. Mais ne pensez-vous pas, plutôt, que tous ses terroristes solitaires font partie d’un seul et même réseau ? 


            @BlackListed : encore heureux que ces programmes soient efficaces ! vous confirmez le fait que l’opinion publique préfère la sécurité à la liberté, mais n’y a-t-il pas une méthode de consensus entre les deux qui pourraient très bien fonctionner ? Ne peut-on pas allier sécurité et liberté ? Je reconnais, dans les nombreux chiffres qui vous avez cités, l’efficacité du programme. Mais ces dizaines de milliers d’américains qui se sentent espionnés en permanence alors qu’ils sont innoncents, qu’en reste-t-il ?

            Milan, l’auteur. (Suivez moi sur twitter : @MilanMalik1)

            • 1984 6 août 2013 15:12

              La liberté et la sécurité sont inconciliables, n’en déplaise aux bisounours genre Marvin et Blacklisted !


            • milan 6 août 2013 16:06

              @1984, liberté et sécurité inconciliables ? Certes ! trouver un point d’équilibre entre les deux ? Si, c’est possible ! La nuance est de taille.


              • Christian Labrune Christian Labrune 6 août 2013 22:16

                à l’auteur,
                Vous avez raison de citer Benjamin Franklin, mais sa manière de poser le problème s’applique à la société du XVIIIe siècle, où les services de la poste sont à peine nés, où la seule électricité qu’on connaisse est l’électricité statique. Le monde a complètement changé depuis la généralisation des systèmes informatiques. 
                Les deux « lanceurs d’alarmes » dont vous parlez sont des crétins : il ne faut pas être un génie de l’informatique pour avoir une idée de ce qu’on peut faire avec les moyens modernes, en vue de surveiller les communications. Et si on peut le faire, on le fait. Si la France ne faisait pas la même chose, avec des moyens peut-être un peu plus faibles, c’est là qu’il y aurait lieu de s’inquiéter.
                Il y a quelques années en France, de bonnes âmes feignaient de s’émouvoir de la multiplication des caméras de surveillance. Depuis qu’il y en a une dans mon immeuble, les agressions qui étaient nombreuses (j’avais moi-même été assommé et dévalisé devant la porte de l’ascenseur) ont complètement disparu. Evidemment, on me voit entrer et sortir, mais comme je n’ai jamais eu l’habitude de forcer les boîtes à lettres ou d’agresser mes voisins, ça m’est complètement égal. Dans les rues alentour, je vois des affiches incitant à détruire ces systèmes : « l’état nous surveille, crevons-lui les yeux ». Il n’est pas difficile de savoir qui a pu les coller. Ce sont les mêmes qui cassent les réverbères pour pouvoir plus facilement, la nuit, agresser des Chinois qui maîtrisent mal le français, craignent de n’être pas en règle, et renoncent à porter plainte au commissariat.
                Ce sont les mêmes inconséquents qui applaudissent au travail de délation de Mediapart, un journal hautement spécialisé dans l’usage des systèmes d’enregistrement électronique, qui réclament à cor et à cri la transparence, et qui voudraient qu’on ne pût lire le mail qu’on envoie à un proche pour lui souhaiter un bon anniversaire ou une bonne année. C’est comique.
                Vos deux crétins sont donc de parfaits naïfs. Et contrairement à ce que vous écrivez, ils sont aussi des traîtres. Au lieu d’assumer courageusement sur place l’effet de ses révélations, Snowdon est passé à l’étranger. Détestant l’Amérique qui est le grand Satan, comme chacun sait, il est passé chez Poutine, dans une démocratie vraiment parfaite, comme chacun sait, et de tous temps amie de son pays.


                • loxias loxias 7 août 2013 06:26

                  Complètement d’accord avec cet article, je me permets de coller ici le lien de mon groupe Facebook en soutien à Snowden (des traductions, photos ..) https://www.facebook.com/BradleyManning.fr


                  La version française de la très prenante vidéo « We are Bradley Manning » se trouve là http://youtu.be/Q9ebGWjlQhc

                  Vive la Vérité et la Liberté ! 

                  Cordialement,

                  • rhea 1481971 7 août 2013 09:05

                    le but de ces surveillances n’est pas la sécurité, mais plutôt le management de la population occidentale dans un moule bien défini. Savons nous encore ce que veut dire la notion de libre arbitre.


                    • milan 7 août 2013 15:07

                      @ChristianLabrune, je comprends votre point de vue sur le besoin de sécurité dans les immeubles avec l’utilisation de vidéo-surveillance. Mais de quoi parle-t-on ici ? D’un système nettement plus grand, plus puissant, et plus dangereux pour une population qui n’a pas à se sentir espionnée dès lors qu’elle appelle un ami ou qu’elle ouvre son ordinateur. Voilà le vrai problème : la démesure. Il existe d’autres méthodes pour se défendre contre le terrorisme, de façon plus démocratique, plus juste. Les lanceurs d’alerte ont donc raison de dénoncer un système bien trop important pour eux. Et inutile de dire que Snowden reste en Russie pour ne pas se faire arrêter aux USA : ce n’est pas un manque de courage, il assume tout mais n’admet pas qu’il puisse être juger pour ce qu’il a fait. 


                      Milan, l’auteur

                      Suivez moi sur twitter : @MilanMalik1

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