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Marc Pellacoeur, L’ombre des hommes

Marc Pellacoeur, L'ombre des hommes, l'Escampette éditions, 2019

Quatrième de couverture :

"Marc Pellacoeur qui ouvre sa notice biographique par "enfance heureuse, entre un père alcoolique et une mère généralement battue", a exercé divers métiers : mécanicien, maître-nageur, patron de boîte de nuit, scénariste malchanceux et surtout joueur de cartes semi-professionnel, ce qui l'a mené à des tables un peu chaudes en France, mais aussi à Londres, Los Angeles ou Las Vegas.

Un écrivain est apparu en 2009 à la publication de son premier roman Aux vents !, épopée des amitiés trahies et des amours tordues, à la fois sarcastique et mélancolique.

C'est cette veine qu'approfondit et enrichit L'ombre des hommes, une histoire d'amour et de jeu où la morale navigue entre violence et humour, dans un monde interlope que l'auteur a bien connu.

D'ailleurs, il n'a pas manqué d'avertir l'éditeur : "Je risque d'être le premier écrivain à être tué par un de ses personnages. Je peux me consoler en me disant que si j'en venais à mourir avant l'âge sur un coup de par-chocs un peu louche, j'entrerais ainsi dans l'histoire littéraire, par la porte du cimetière, d'accord, mais on prend celle qu'on peut."

Extraits :

"Occidental, par quelques façons je devais l'être un peu, mais alors pas du tout par le goût du boulot. Je craignais la sueur autant que le chat craint l'eau, plus même, parce qu'un chat, pour se sauver, on l'a déjà vu, peut traverser une rivière, tandis que moi, embaucher, ça m'était au moral une sorte d'Anapurna, un obstacle au-dessus du gigantesque. Plus d'une fois, il s'en était fallu de peu que je crève plutôt que d'aller arquer. Affaire de tempéramment, ou de biologie peut-être plus précisément, puisque à chaque fois, je l'avais senti, au premier effort d'ordre laborieux j'avais eu les cellules qui avaient hurlé, s'étaient tordues, étaient allées jusqu'à fondre et se transformer en acide pour me dire d'arrêter..." (p.10)

"On pourra lire tous les romans, toutes les poésies, on n'aura jamais le dernier mot du monde.

Et puis on a à peine acquis la sagesse pour un petit recueillement qu'il est déjà l'heure de mourir.

Pour ce qui me concerne, si un jour après avoir glissé je passe devant les dieux, la première chose que je fais : je dépose plainte, car ce n'est pas une condition que la nôtre, le cul entre deux chaises, trop malins pour l'innocence animale et trop bêtes pour la plénitude divine. Résultat : on perd sur les deux tableaux. Il y a bien la mort, qui résoud tous les problèmes, met du sens à la vie qu'on nous dit, je veux bien, mais si c'est le cas, alors il me semble qu'on aurait pu s'en passer et vivre sans sens le temps d'une petite éternité.

Et avant tout cela il y a le quotidien, le terriblement banal, toutes les glus de l'existence dont il s'agit en continu de se débarrasser pour tout simplement éviter que le sens n'arrive trop tôt. Quelle vie !" (p.105)

Mon avis sur le livre :

Sur un ton d'auto dérision sarcastique et mélancolique et "une petite musique" qui n'appartient qu'à lui, même si on songe parfois à Céline ou à Frédéric Dard, le narrateur, Max pour le tout venant et "Bibiche" pour son intime, ce qui n'est pas sans lui attirer quelques sarcasmes, nous fait partager les aventures picaresques d'un flemmard pathologique, qui prend la vie comme elle va, sauf... le turbin. 

Le peu qu'on dégoise sur l'auteur en quatrième de couverture : "a exercé divers métiers : patron de boîte de nuit, joueur de cartes semi-professionnel, ce qui l'a mené à des tables un peu chaudes en France, mais aussi à Londres, Los Angeles ou Las Vegas"... suggère qu'il y a mis pas mal de lui-même.

Il a du reste averti son éditeur que certaines confidences lui ont fait prendre le risque "d'être tué par un de ses personnages et d'entrer ainsi dans l'histoire littéraire par la porte du cimetière". Si non e vero...

Mais on finit quand même par comprendre pourquoi on a préféré mettre la tronche d'un gangster des années 20 sur la première de couverture plutôt que la sienne : courageux, mais pas téméraire !

Au début du roman, Suzanne Delanche, surnommée "Puce", l'imprévisible compagne du narrateur, essaye de le faire évader par hélicoptère de la prison du Bordiot, tentative manquée qui leur vaut la Une des médias et deux ans d'"Hôtel" (prison) pour "Puce".

L'épisode de la "Commission", à savoir l'atelier militaire et le champ de tir de Bourges - un passage hilarant qui fait penser à Charlot période cinéma muet et le témoignage sur le milieu interlope des cercles de jeu, des boîtes de nuit, des malfrats, des prostituées et des "saucisses" (entraîneuses)... fleurent bon l'expérience vécue. 

L'auteur en connaît plus qu'un peu sur les différentes manières de tricher au poker, les arnaques en tout genre et les trucs d'"hommes" formellement déconseillés aux "cavettes".

Dans la dernière partie, tandis que l'auteur tente de sonder l'épaisseur du mal, la parodie burlesque de roman noir cède la place à la tragédie grecque, "Puce" incarnant le rôle d'Antigone.

Avec "Puce", on ne badine pas avec la morale, celle du coeur qui vous fait prendre tous les risques pour défendre les amis, en l'occurrence Pépito, l'innocent bafoué par une femme sans âme et un truand sans pitié. Ce dernier apprendra à ses dépens que même dans le milieu, il y a des limites au cynisme et à la malfaisance. 

Quant au dénouement, je l'ai trouvé carrément digne de Dostoïevski, avec Pépito dans le rôle de "L'Idiot". 

Moraliste donc et philosophe aussi, à sa manière, qu'il est Pellacoeur, quelque part entre Pascal, Schopenhauer et San Antonio, avec une manière bien à lui d'expédier les grands problèmes qu'on se casse la tête dessus depuis des siècles.

Entraîné tambour battant, d'un "château l'autre", entre trois meurtres et un suicide (Ah oui, quand même !), le lecteur l'accompagne d'autant plus volontiers qu'il ne s'ennuie pas une seule seconde.

...Et toutes ces joyeusetés se passent, devinez où ?... dans not' bonne ville de Bourges et ses abords, si tranquille et si bourgeoise.

Comme quoi, faut jamais se fier aux apparences !


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