• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > N’oublie pas que tu vas mourir

N’oublie pas que tu vas mourir

JPEG - 126.7 ko
Sois ! Une œuvre d’Isabelle Jeandot

 Nous ne sommes probablement pas ceux que nous pensons être.

J’ai fini par me demander qui j’étais quand je me suis rendu compte que des pans entiers de ma vie étaient repartis dans le néant d’où le présent fugace et insaisissable avait réussi à les extraire. Même si ce n’est jamais aussi facile que cela. Parce que l’on n’a pas réellement conscience de l’existence passée, de ce qui a disparu.

Quand tu partages l’essentiel de ton quotidien avec la même personne pendant plus d’un quart de siècle, forcément, la mémoire devient collective, presque fusionnelle et tu as une réelle sensation de continuité. La plupart des choses importantes se sont jouées entre quatre yeux et sont stockées sur au moins deux cerveaux qui n’interrompent jamais réellement le flux d’informations entre eux.
Jusqu’au jour où l’un se souvient de ce que l’autre a l’impression de n’avoir jamais vécu.

C’est un peu glaçant, cette disparition. À se demander si je ne cultive pas un alzheimer précoce. C’est chiant, mais ça n’arrive pas qu’au voisin ce genre de truc. Mais aussi bien, c’est totalement normal. Une partition à quatre mains, chacun avec son instrument et donc, forcément, pas exactement les mêmes notes même si l’on est porté par la même mélodie.

Mais où est passé ce fameux souvenir ? À la place, il y a exactement ce qu’il y a quand je tente de me souvenir d’avant ma naissance : que dalle. Et même pire que que dalle. Nous parlons bien de quelque chose que j’ai réellement vécu, un évènement dans lequel j’ai été plongée dans chaque seconde, où j’ai interagi avec le monde et mon entourage, où j’ai éprouvé des sentiments, des sensations, échangé des signaux sonores, olfactifs ou posturaux avec la même intensité que d’habitude, quelque chose qui fait partie de moi, de mon historicité… et qui, en même temps, m’est totalement étranger.

Alors, concrètement, où sont passés ces instants ? Qui était cette personne qui les a vécu ? Pourquoi je me souviens du vent sur la corniche et de la saveur froide et salée des embruns et pas du restaurant — parait-il très bon — où l’on a mangé juste avant ou juste après ?

On a tellement l’impression d’exister, de savoir, d’être, de ressentir qu’on oublie d’interroger cette évidence. Déjà, je ne suis concrètement plus la femme qui a accouché de ma fille il y a plus de 12 ans. L’essentiel de mon corps est actuellement plus jeune que cela, toutes mes cellules sont plus jeunes que moi, à deux exceptions notables : mon cerveau qui ne se souvient pas de tout et mon cœur qui bat la mesure du temps qui passe. Et pas n’importe quel temps : il s’agit très précisément du temps de vie qui m’est imparti.

La fabrique de l’humain

J’ai longtemps pensé que nous étions la somme de notre vécu. Quelque chose comme un bon gros ognon où chaque moment, chaque vécu s’ajoute comme une couche supplémentaire au-dessus du cœur de l’être, de ce qu’il est fondamentalement. L’humain s’enrichirait donc en accumulant les informations. Être adulte, c’était être le gosse qu’on était, avec ses rêves et ses espoirs, plus tout ce qu’il avait vécu et qui l’avait transformé en grande personne.
En fait, j’avais une vision de la vie assez capitaliste

Cette idée de la personne augmentée par son expérience réduisait effectivement à pas grand-chose — une pelure d’ognon, en fait — la capacité de changement de chacun et rejoignait donc la pensée plutôt capitaliste libérale de la prédétermination des gens. Bien sûr, je ne plaçais pas cette prédétermination dans les gènes, mais plutôt dans les interactions premières avec le milieu, à savoir la famille pendant l’enfance. Avec cette idée forte que le changement ne peut qu’être superficiel, épidermique, mais que l’essentiel se construit pendant les jeunes années.

Sauf qu’on oublie.
Plus ou moins de choses. Plus ou moins rapidement. De manière plus ou moins sélective. Et probablement pas de manière définitive.

Où partent les choses oubliées ? C’est une troublante question. J’ai souvent l’impression qu’elles rejoignent le non-être qui a précédé la conscience de soi. Le fait qu’on sait qu’on a été bébé parce qu’on nous le raconte et que l’on voit des photos ou des films, mais que cela pourrait aussi bien parler de quelqu’un d’autre. Comme une fiction. Comme des souvenirs inventés à force d’avoir été invoqués en vain.
Mais je sais aussi qu’il arrive des moments où tous ces instants disparus à jamais reviennent en masse à la conscience. Comme le jour où Étienne est passé par-dessus la roue avant de sa moto sur le périphérique. Ou celui où Odette a commencé à sentir le souffle rauque de la mort sur sa nuque.

On ne peut pas être et avoir été

Et qu’est-ce qu’il reste quand on oublie ?
Un humain circonstanciel qui surfe sur le mascaret du temps. Quelqu’un qui n’existe pleinement que sur la vague du présent, encore imprégné des éclaboussures du passé proche et aveugle à la seconde d’après. Une entité mouvante, hautement adaptable, en évolution perpétuelle, qui avance en se dépouillant chaque instant de tout ce qui l’encombre.

La succession des instants, des expériences, des rencontres, de nos actions, hésitations et réalisations nous modifie et nous transforme sans cesse. Nos souvenirs sont aussi instables que nos vies, ils sont ce fil rouge fictif sur lequel nous tentons d’ancrer nos existences et de leur donner un sens. Mais cette réalité-là est sans cesse reconstruite et modifiée à notre insu.
Chaque souvenir que nous rappelons à notre mémoire est immédiatement rejoué et modifié. Plus nous nous souvenons d’une chose et plus nous la falsifions, comme un disque vinyle que chaque passage du diamant écorche et use irrémédiablement. Ce que nous sommes à chaque moment change continuellement ce que nous avons été. Notre passé n’est pas immuable, il est reconstruit inlassablement par la fuite de nos présents.

Un souvenir qui n’est pas rejoué se perd. Celui qui est utilisé est corrompu. Notre conscience de nous-mêmes à travers le temps est une pure fiction autoproduite. C’est le prix à payer pour être vivant et ne pas être figé dans le passé.

J’oublie ce qui m’encombre, je thésaurise ce qui m’arrange, je m’invente chaque jour et je me recrée en permanence, je modifie le temps.
Mais étrangement, je ne me souviens jamais de demain ou du jour d’après.

Ce que je deviendrai reste encore totalement ouvert et possible.


Moyenne des avis sur cet article :  4.26/5   (27 votes)




Réagissez à l'article

9 réactions à cet article    


  • Garance 13 juin 2015 13:55

    Plutôt macabre comme article


    L’actualité étant assez morbide comme çà : 

    Vous n’auriez pas quelque chose d’autre pour égayer notre week-end ?

    ( je vous avoue franchement n’avoir pas pu finir de lire votre article)

    • Claude Simon Gandalf 13 juin 2015 15:07

      @Garance

      Rien de macabre. Depuis que Google (mais je préfère Glouglou) veut reproduire la conscience, la mode est à son nanalyse.

      @ L’auteur
      Il paraitraît que notre cerveau finit par positiver nos plus mauvais souvenirs. Dans les cas que vous citez, cela semble difficile : d’ailleurs ceux sont des expériences vécues hors de votre bon vouloir. Voilà sans doute les déformations de souvenirs évoqués.

    • gogoRat gogoRat 13 juin 2015 20:03

       ’ À se demander si je ne cultive pas un alzheimer précoce’
       
       En regard de tous les gens touchés par cette maladie (aidants autant que ’malades’) ce questionnement sur la mémoire est en effet très intéressant !
       
       Juste une piste de réflexion pour évoquer une sorte d’intuition. 
       Auprès de spécialistes le cerveau humain est réputé être plus qu’une machine de Turing (voir wikipédia) ... son fonctionnement ferait appel à des effets quantiques ... Or il est maintenant reconnu que la réalité quantique est contre-intuitive : notre cerveau aurait ainsi, par construction, une difficulté ontologique à s’appréhender lui-même.
       
       Pour illustrer cette piste, pensons aux hologrammes ... Difficile, sans étudier physiquement et mathématiquement la chose, de se faire une idée claire du pourquoi de notre perception en 3D permise par l’hologramme ... mais là où nous pouvons établir une connexion avec la question posée (disparition de souvenirs), c’est par association d’idées entre ’trou de mémoire’, et trou dans un hologramme. 
       ie : même lorsque vous effacez une partie d’un hologramme ( équivalent d’un trou dans la plaque holographique) , vous pourrez toujours, en déplaçant votre angle de vision, retrouver une vision 3D , dans son entier - ou ’presque’ - de l’objet virtuel holographié !
       
       Il serait intéressant de prouver qu’il en est de même pour les oublis de mémoire : l’essentiel du mémorisé pouvant tout de même continuer à être appréhendé en variant les ’angles’ de rappel des souvenirs ? 
       
       Cela éviterait alors l’erreur de ’jeter le bébé avec l’eau du bain’ en ne voyant plus que ’démence’ chez la personne atteinte d’Alzheimer. 


      • gogoRat gogoRat 14 juin 2015 09:30

        @gogoRat
         Nota Bene :
         c’est bien parce que l’hologramme peut s’expliquer avec de ’simples’ transformées de Fourier (ou FFT), et sans faire appel à des subtilités quantiques, qu’on peut espérer que l’image ou intuition précédemment évoquée (parallèle avec la mémoire concernant des trous) puisse être partageable.

         L’évocation des notions quantiques n’ayant pour intention que de relativiser la confiance accordée à cette intuition. Cette évocation pouvant par exemple se justifier par un article comme celui-ci
        http://lecerveau.mcgill.ca/flash/a/a_12/a_12_m/a_12_m_con/a_12_m_con.html
        dont voici un extrait :
        "Penrose s’appuie ici sur la proposition de l’anesthésiologiste américain Stuart Hameroff selon laquelle la conscience émerge de la cohérence quantique au niveau des microtubules. Ces derniers sont, comme leur nom l’indique, de minuscules petits tubes faits de protéines que l’on retrouve dans toutes les cellules de notre corps, y compris les neurones."


      • Crab2 14 juin 2015 14:16

        La mort supprime toutes les sensations, il n’y a rien à craindre de la mort !

        Suites

        http://laiciteetsociete.hautetfort.com/la-mort-n-est-rien-pour-nous-epicure/


        • gogoRat gogoRat 14 juin 2015 15:42

          Où partent les choses oubliées ?

          où partent les trous d’hologrammes ? les trous noirs ? la matière aspirée par l’énergie sombre ou énergie du vide  ? Est-ce que cela a un rapport avec la mort ? Mort impliquant ’oubli’ total ?
           Pour le mort peut-être, allez savoir ? Mais pour pouvoir être oubliées, ces choses ont du être retenues ... et alors où partent les choses non retenues, potentiellement palpables, ’conscientisables’ mais qui n’auront jamais retenu l’attention de personne ?
           Pires qu’oubliées, ces choses n’auront-elles pas été ’enterrées vivantes’ ?

          Citation pas encore oubliée de Aldous Huxley :
          « Facts do not cease to exist because they are ignored »
           


          • Crab2 16 juin 2015 10:15

            où partent les choses non retenues ? Un mort, c’est une part de l’humanité qui disparaît définitivement


            • Monolecte Monolecte 16 juin 2015 10:25

              @Crab2
              C’est un univers qui disparaît.


            • Proudhon Proudhon 19 juillet 2015 20:07

              Mourir c’est le début de la vie... Une autre vie, plus intense et plus réelle...

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON



Publicité



Les thématiques de l'article


Palmarès



Publicité