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Nos enfants soldats

A la suite de cet article de Vice, j'ai eu envie de partager mon ressenti d'animateur et de professeur sur les « jeunes des quartiers », à la fois incroyablement énergiques, talentueux, sociaux, et en même temps fragiles et éponges vivantes d'une société qui en fait ses « enfants soldats ».

http://www.vice.com/fr/read/tribune-comment-enseigner-dans-les-quartiers-nord-de-marseille-a-change-ma-vision-de-la-societe-783

Cet article de Vice rejoint mes expériences, mais surtout en tant qu'animateur. Dans l'animation, on fait davantage partie du quartier qu'en tant que prof. Même si on ne manque pas d'entendre qu'on est « aixois », qu'on a fait des études, comme si on venait d'une autre planète.

 

C'est vrai que comme tous les enfants, les petits des quartiers sont pleins de vie, pleins d'envies, pleins de talent. C'est vrai aussi qu'ils sont des éponges, et qu'on leur revoie toujours les mêmes images. On leur dit en permanence qu'ils sont des racailles et que la société ne veut pas d'eux. Que la réussite pour eux ce sera par le sport, le spectacle ou la délinquance, alors qu'ils ont largement les capacités de réussir dans le travail, l'associatif, la politique. En bref, ils ont souvent les capacités, moins souvent la conscience et les opportunités.

C'est vrai aussi qu'il y a une carence affective à naître et à vivre dans des quartiers méprisés, délaissés, avec un père absent (physiquement ou symboliquement car il ne correspond pas à l'image du père), et que ceux qui les aliènent jouent sur cette carence affective. Ceux qui en font des petites frappes, des petites mains, des relais d'idéologies nauséabondes, incarnent souvent l'image du père, qui donne un modèle, qui redonne la fierté, de la virilité, qui promet une place. Également, on remarquera deux choses sur l'auteur de l'article de Vice : c'est un homme et il a un nom et un prénom d'origine maghrébine. Et ce n'est pas un hasard car ce sont deux critères prépondérants pour être accepté comme référent (je ne m'en suis rendu compte qu'avec le temps).

Et on se retrouve avec ces petits qui sont magiques de vivacité de corps et d'esprit qui se transforment (à l'époque où j'étais animateur, c'était vers 10 ans) en petits « véners ». Qui prennent la mouche pour rien. Qui relayent des discours racistes et sexistes, essentialistes. Qui défendent les pires connards. Qui sont victimes des amalgames et en propagent eux-mêmes. Et à 13 ans ils deviennent des caricatures des grands. Dans leur rapport à la drogue, à l'argent, aux adultes, aux filles... et quand tu leur demandes ce qu'ils veulent faire plus tard, tu prends peur.

Ces enfants sont des proies transformées en enfants soldats. Des proies du marketing, des chefs de gangs, des radicaux religieux et des politiciens manipulateurs. Ils portent en eux du talent, des qualités intellectuelles, manuelles, sociales. Mais ils ont aussi des blessures utilisées contre eux pour en faire des enfants soldats. Et un enfant soldat n'est pas en phase avec l'école, il ne s'y rend pas avec le sourire et pour intégrer la société, mais pour la saboter.

Le plus souvent, l'enfant ne se rend même pas compte de la gravité de ses propos, de ses actes (ou de l'incompatibilité de leurs actes avec le déroulement efficace d'un cours à 30 élèves). Il subit les remontrances envers des comportements comme autant d'attaques contre sa personne, ou de marques de discrimination. Cela crée inévitablement une incompréhension puis une rupture. L'enfant soldat est donc rarement conscient de son instrumentalisation.

Sans être parfaite, l'école est l'institution qui se soucie le plus de leur développement, de leur « enpowerment ». C'est la seule qui les forme de façon à ce qu'elle soit elle-même critiquée par les enfants qu'elle a formé. Lorsque les autres institutions (partis politiques, chefs de gangs, prédicateurs religieux, entreprises) dévoilent, expliquent le monde, c'est toujours pour les embrigader dans un projet politique aliénant.

 

Aucune illusion à avoir, c'est pour cela que l'école est une cible : elle fait des individus critiques et elle ne va jamais assez dans le sens de ses détracteurs et concurrents. Et c'est pour cela qu'elle reste une cible lorsque les médias sociaux parfont leur éducation de jeunes adultes.

Le malentendu est que pour les hommes politiques, l'école est aussi (surtout) un moyen de surveiller et d'occuper une jeunesse populaire qui serait turbulente si elle était laissée à elle-même. "Classes laborieuses, classes dangereuses". L'efficacité pédagogique passe après l'efficacité administrative et la critique de l'école tombe souvent à côté de la question.

Alors parfois on avait des moments de grâce. Généralement en colo, surtout qu'à l'époque on débranchait un peu (moins de fixation sur le téléphone portable). 15 jours où on oubliait le quartier, les foyers, les problèmes. Les jeunes de toutes origines se mélangeaient. Ils étaient de jeunes ados qui découvraient l'amitié, l'amour, qui construisaient leur rapport à l'adulte et leur autonomie sans que les injonctions à être comme ceci ou comme cela ne soient trop fortes, ne fassent obstacle. Et l'animateur cessait d'être un maton et devenait un mentor.

Des moments de grâce, j'en ai connu en 2005. J'ai fait d'autres colos ensuite, en 2009, et ce n'était plus pareil. C'est simple à expliquer : dans les sondages, les enfants de 6 ans interrogés disaient qu'ils voulaient devenir pompiers, infirmières, pilotes... Au milieu des années 2000, les enfants répondaient plutôt footballeur, mannequin, chanteur... Ils n'étaient pas plus bêtes ou moins gentils, mais ils étaient davantage soumis à des modèles.

Au lycée, je n'ai pas encore eu de classe catastrophique. Mais j'ai eu des élèves difficiles, et je vois bien que les déterminismes sont très forts. Parfois insurmontables. Je vois aussi les visions du monde qui diffèrent, très vite, très fort. Je vois l'inculture, la paresse, et le refus de se confronter aux opinions divergentes, même celles basées sur des faits.

J'ai visité des collèges dans les quartiers Nord de Marseille, et j'ai vu qu'on n'y fait pas cours. On y rame. Avec la moitié de la classe qui chahute et l'autre moitié qui répond en criant, sans attendre son tour, avec une bonne volonté et souvent de l'intelligence, mais sans la patience, la canalisation, le temps de la réflexion. J'ai aussi visité une collègue au lycée Victor Hugo de Marseille (où le taux de pauvreté des familles d'élèves est un des plus élevés d'Europe). Je sais que l'on peut bien travailler avec eux, les mener jusqu'au bac, mais après ? Leur taux de réussite dans les études supérieures est très mauvais et le diplôme est de plus en plus nécessaire et de moins en moins suffisant... C'est le paradoxe d'Anderson.

Alors on peut faire semblant un moment. Faire semblant de croire que l'école aura été utile pour l'insertion professionnelle, sociale... L'école permet à des enfants d'origine modeste de pouvoir occuper un métier qualifié, mais l'école ne donne pas de boulot. Et d'ailleurs l'école ne convient pas à tous. Pour certains, ce n'est pas en étant socialisés avec une majorité d'enfants ou d'ados que l'on devient adulte, mais au contact du métier, et des adultes qui l'exercent, que l'on peut imiter.

Si le reste de la société ne suit pas, l'école ne sert à rien, à part de responsable désigné des échecs du monde économique, politique et social.


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4 réactions à cet article    


  • Le p’tit Charles 10 avril 2015 12:31

    Vous oubliez de dire l’essentiel...ces gens sont issus de l’immigration...

    90 milliards ont été dépensés pour ces quartiers « sensibles »...pour rien..du gaspillage car ces gens ont une mentalité à part..ils ne veulent pas s’intégrer préférant leurs magouilles qui rapportent bien plus que d’aller en usine au SMIC...Aucun respect pour le pays ou ils vivent...tout simplement !

    Un constat...pas de racisme de ma part.. !


    • mmbbb 11 avril 2015 10:00

      @Le p’tit Charles et oui mais vous n’allez pas vous faires amis dans ce media Si l’on cumule le cout cette immigration dite induite (logement sante education ) et le cout de la délinquance c’est en effet un montant astronomique que notre pays assume mais c est un investissement a perte evidemment et d’autre pays comme la Suisse pourtant tant honni a une tres bonne sante economique hors secteur bancaire Notre enferment nous coulera Mais les francais sont des veaux et le general ne s’etait pas trompe Je ne vais pas pleurer sur ces jeunes qui choisissent la Syrie


    • stetienne stetienne 11 avril 2015 10:34

      ayant enseigne a des racailles je dirais simplement qu ils en ont rien a branler de l education
      c est une perte de temps que de leur payer un prof

      sinon ca prouve juste que l immigration ca ne marche pas elle est jsute voulue par le medef et leur marionette de l’ umps mais on va droit dans le mur.
      de toute facons le pretendu besoin en immigration est le grand mensonge du 21 eme siecle on a juste besoin de decroissance et de plus d’environnement
      notre seul salut c est zero immigration et décroissance


      • arcadius arcadius 12 avril 2015 06:56

        générations sacrifiées

        jeunesses sacrifiées

        énergie, amours, familles, des vies entières ....

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