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Accueil du site > Tribune Libre > Peine de mort, violence policière et racisme aux États-Unis

Peine de mort, violence policière et racisme aux États-Unis

« Toute violence politique repose primitivement sur une fonction économique »

F. Engels (1)

 

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Aujourd'hui la peine de mort et les crimes à répétition de la police américaine contre les noirs remplacent les lynchages, les bûchers, les mutilations et autres pendaisons d'hier. Mais derrière la violence raciale se cache l'oppression de classe.

 

Aux États-Unis, 26 États sur 50 appliquent encore la peine de mort. Des centaines de personnes ont été exécutées depuis 1977 (2) . D'autres condamnés attendent dans les couloirs de la mort (Death Row) (3) et on va taire par pudeur la cruauté de ces exécutions.

 

L'arme politique que constitue la peine capitale est essentiellement utilisée contre les classes défavorisées : 95 % des personnes condamnées à mort provenaient de milieux pauvres (4).

Les privilégiés quant à eux, même en commettant les pires crimes, ont tous les moyens d'échapper à la mort.

 

Aux condamnations de classes, s'ajoutent les préjugés de race. La peine de mort constitue un indicateur essentiel du racisme anti-noir qui règne aux États-Unis. Ainsi, 34 % des condamnés sont noirs alors qu'ils ne représentent que 12 % de la population totale (5). 98 % des Procureurs, c'est à dire ceux qui décident réellement de la vie ou de la mort des accusés, sont blancs ! (6).

 

Les crimes perpétrés par la police contre les citoyens noirs et pauvres se succèdent et se ressemblent. Des policiers blancs asphyxient ou tirent à plusieurs reprises sur des noirs désarmés. Les policiers criminels sont très rarement condamnés (7). La condamnation à 22 ans et demi de Derek Chauvin, le policier blanc qui a assassiné George Floyd, est un fait extrêmement rare aux Etats-Unis. Et comme le disait Joe Biden lui-même : "Un tel verdict est également beaucoup trop rare pour un très grand nombre de personnes. Il semble qu'il ait fallu une convergence unique et extraordinaire de facteurs" (8). La complicité du système judiciaire américain avec l'institution policière est totale.

 

L'oppression raciale et l'oppression économique vont de pair. L'oppression raciale sert de justification et de légitimation à l'oppression économique. Pour comprendre cette relation et cette violence extrême exercée sur les noirs et les plus démunis en général, pour mieux les exploiter, il faut remonter aux XVIIème et au XVIIIème siècles avec la création des plantations coloniales qui nécessitaient une main-d’œuvre massive et servile.

 

Après l'extermination des indiens, les anglais et les français ont d'abord utilisé des esclaves blancs venus d'Europe. Mais avec le développement prodigieux des plantations de riz, coton, tabac et autres canne à sucre, le travail des esclaves blancs ne suffisait plus. L'importation d'esclaves africains devenait vitale pour la survie des plantations. L’Afrique est ainsi transformée comme disait Marx « en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires » (9). Il fallait absolument fournir ces plantations en force de travail la plus servile et la plus rentable possible :« Les esclaves sont envoyés dans toutes les plantations américaines de Sa Majesté qui ne peuvent subsister sans eux » (10). Aucun planteur n'était encore prêt à embaucher des salariés.

 

Ainsi la richesse fabuleuse accumulée par les planteurs américains était produite, sous le fouet, par des africains arrachés à leur continent par la force et la violence. Combien ont succombé à leurs souffrances dans les champs de coton, de tabac ou de canne à sucre ? Combien ont été castrés, mutilés, lynchés (11), brûlés vif, ou encore pendus ? Nul ne le sait avec précision.

 

A cette époque c'est à dire fin XVIIème et début du XVIIIème siècle, les esclaves blancs et noirs étaient considérés comme une main-d’œuvre servile et rentable, traités par conséquent avec la même violence. Les historiens rapportent même leurs luttes communes contre l'esclavage : « Parce qu'ils travaillent ensemble dans les mêmes champs, les premiers américains de race noire et de race blanche, à l'exception des aristocrates, ont tissé de puissants liens de sympathie et de réciprocité. Ils se sont révoltés ensemble » (12). L'esclave noir n'était pas considéré comme un être inférieur ou supérieur à l'esclave blanc. Seules comptaient leur productivité et leur rentabilité. On ne trouve dans les écrits des trafiquants d'esclaves de cette époque aucune trace, aucun relent de racisme (13).

 

L'apparition du racisme anti-africain a commencé avec la lutte pour l'abolition de l'esclavage dans un contexte de développement du salariat en Europe et en Amérique du Nord. Pour faire face à cette menace, défendre leurs privilèges et perpétuer l'esclavage, les planteurs, les marchands d'esclaves et les esclavagistes en général ont utilisé des théories pseudo-scientifiques montrant que le noir s'approche davantage du singe que de l'homme (14). Les blancs (les européens) sont donc supérieurs aux noirs (les africains) physiquement et intellectuellement. Le racisme vient ainsi justifier et légitimer l'esclavage. Le concept économique et social de l'esclavage est devenu un concept racial. Le racisme est un produit authentique de l'esclavage.

 

Le racisme anti-noir s'est nettement développé par la suite. Il a fallu toute une guerre civile (guerre de Sécession 1861/1865), dont le rôle des anciens esclaves était décisif, pour mettre un terme au commerce des êtres humains entre l'Afrique et les États-Unis.

 

Si l'esclavage a été aboli, au moins formellement, le racisme quant à lui continue à se développer au grès des vicissitudes du développent du capitalisme. A l'esclavage succède le salariat, nouvelle forme de servitude. Le racisme doit s'adapter à son tour, sans disparaître totalement, à la nouvelle forme d'exploitation pour mieux la servir.

 

Malgré la nouvelle situation, le Sud défait, humilié et ruiné continuait pourtant à s'accrocher à ses valeurs esclavagistes et racistes. La frustration et la haine du noir devenu citoyen, ont créé un climat propice au développement d'organisations terroristes et racistes. La plus connue et la plus violente aussi est certainement le Ku Klux Klan. L'organisation jouissait à ses débuts d'une grande popularité et d'une complicité des autorités politiques (président Andrew Johnson) et judiciaires( codes noirs, lois Jim Krow). Le Klan se présentait comme le défenseur de la suprématie de la race blanche menacée par le péril noir. Sa priorité était de s'attaquer aux noirs affranchis. L'organisation ne reculait devant aucun moyen pour terroriser la population noire : lynchages, bûchers sur les places publiques , pendaisons, assassinats, mutilations, viols etc. Il est difficile de donner un nombre précis des victimes noires du Klan (15).

 

Le Ku Klux Klan a connu plusieurs vies et plusieurs versions différentes de 1865, date de sa création, à aujourd'hui sans jamais abandonner réellement sa doctrine originelle, la suprématie de la race blanche et la haine du noir même si le racisme basé sur la supériorité biologique n'a aucune base scientifique. Le Klan a mené en fait un combat d'arrière garde. Il n'a jamais compris que l'esclavage ne correspondait plus à la réalité d'un capitalisme en plein développement et que le prolétaire avait remplacé l'esclave. De surcroît le prolétaire noir est plus rentable et plus corvéable que le prolétaire blanc.

 

Mais le nouveau Klan tente de s'adapter, avec beaucoup de retard et de difficultés, à la réalité d'aujourd'hui. Car le Ku Klux Klan est toujours utile pour la classe dominante ne serait-ce que pour entretenir et perpétuer, par son agitation et les préjugés raciaux qu'il propage, la division au sein de la classe ouvrière. Le Klan a réussi à transmettre à de nombreuses organisations racistes cette culture de violence et de haine envers la population noire. C'est d'ailleurs l'une de ces organisations, le « New empire knights » se réclamant du Klan, qui a appelé à soutenir Darren Wilson le policier qui a assassiné le jeune noir Michael Brown à Ferguson le 9 août 2014. Pour cette organisation, le policier blanc « n'a fait que son boulot contre le nègre criminel » (16).

 

 

Le racisme, la violence et d'une manière générale l'oppression de classe et de race ne sont que des moyens au service du profit et de l'accumulation du capital. Le racisme a servi dans le passé l'esclavage, il sert aujourd'hui, sous des formes différentes, l'esclavage capitaliste, le salariat. Il est vrai aussi que cette violence revêt une dimension spécifique aux États-Unis du fait du fardeau de l'histoire. Le travailleur noir subit l'exploitation de classe mais aussi l'oppression de race. Pour les travailleurs noirs, la lutte contre le racisme est un combat quotidien, vital. Ils affrontent constamment, entre autres, les brutalités policières et la violence d'un système judiciaire qui les envoie souvent et injustement dans les couloirs de la mort. Mais la lutte des travailleurs noirs, aussi fondamentale soit-elle, ne suffit pas à les libérer des chaînes du capital. L'alliance avec les travailleurs blancs est indispensable pour améliorer leurs conditions quotidiennes d'existence et surtout pour entreprendre ensemble une lutte d'envergure pour l'abolition du salariat source de leurs division et de leur oppression.

 

Mohamed Belaali

 

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(1)F.Engels « Le rôle de la violence dans l'histoire ». Éditions Sociales, page 37.

(2)https://www.peinedemort.org/usa/executions

(3)https://deathpenaltyinfo.org/death-row/overview/demographics

Voir également : https://www.naacpldf.org/wp-content/uploads/DRUSAWinter2022.pdf

(4)https://www.acatfrance.fr/actualite/peine-de-mort-aux-etats-unis---les-pauvres-en-premiere-ligne

(5)http://www.deathpenaltyinfo.org/documents/FactSheet.pdf

(6)https://files.deathpenaltyinfo.org/legacy/files/pdf/WholivesFrench.pdf

(7)https://www.americanbar.org/groups/crsj/publications/human_rights_magazine_home/human_rights_vol36_2009/spring2009/the_right_to_life_policing_race_and_criminal_injustice/

(8)https://theconversation.com/mort-de-george-floyd-une-condamnation-historique-dans-une-societe-divisee-157164

(9)Le Capital - Livre premier. L'accumulation primitive :

https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm

(10)Document de la Royal African Company fondée en 1672, cité par S.U. Abramova in « Aspects idéologiques, doctrinaux, philosophiques, religieux et politiques du commerce des esclaves noirs » :

http://unesdoc.unesco.org/images/0012/001236/123654fo.pdf

(11)L'origine du mot « lynchage » est controversée. Certains l'attribuent à William Lynch (1742-1820) , d'autres à Charles Lynch (1736-1796), d'autres encore citent Willy (ou Willie) Lynch auteur présumé d'un texte de 1712 où il explique comment briser la résistances des esclaves noirs. Mais dans tous les cas le terme « lynchage » désigne des exécutions sommaires et barbares se généralisant au sud des États-Unis notamment pour mieux soumettre la population noire.

(12)Lerone Bennett cité par Haïti Infos :

http://www.haitiinfos.net/2012/12/les-origines-du-racisme/

(13)S.U. Abramova, op cit. Voir également sur ce point les travaux de l'historien américain Isaac Saney

(14)Voir entre autres, les travaux de : P. Camper sur l'angle facial :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Petrus_Camper

(15)Par contre Equal Justice Initiative a publié récemment une étude sur le Lynchage aux Etats-Unis :

https://eji.org/wp-content/uploads/2019/10/lynching-in-america-3d-ed-080219.pdf

(16)http://www.usatoday.com/story/news/nation-now/2014/08/19/ku-klux-klan-ferguson-police-michael-brown/14275115/

 


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11 réactions à cet article    


  • Clocel Clocel 9 juin 09:06

    BLM... Le retour !?


    • Gégène Gégène 9 juin 09:16

      « Il a fallu toute une guerre civile (guerre de Sécession 1861/1865), dont le rôle des anciens esclaves était décisif, pour mettre un terme au commerce des êtres humains entre l’Afrique et les États-Unis »


      pas tout à fait !

      https://memorial.nantes.fr/chronologie-des-abolitions/

      c’est dès 1808 que le commerce transatlantique est aboli par les USA . . .


      • Clocel Clocel 9 juin 09:26

        @Gégène

        J’ajoute que le sort des esclaves n’était pas un des buts de la guerre de sécession, ça a été la cerise sur le gâteau, la caution morale, les buts étaient financiers, strictement financiers, il s’agissait pour le nord de pomper les richesses du sud et de donner le leadership aux états de l’union, des banquiers pourris, déjà...


      • SilentArrow 9 juin 14:06

        Chronologie de l’abolition de l’esclavage, quelques dates récente

        1962 Arabie Saoudite et Yemen

        1970 Oman

        1980 Mauritanie (loi passée mais pas appliquée parce que en contradiction avec le Coran)

        1992 Pakistan

        1999 Niger

        Soudan : là, l’esclavage se porte toujours bien


        • Areole 9 juin 15:07

          Voudriez -vous dire que nos amis musulmans non seulement ont été les derniers à faire semblant d’abolir l’esclavage et qu’en plus ils continueraient ce petit commerce ancestral ?

          Tout ça n’est pas gentil pour notre ami Mohamed Belaali qui ne peut être qu’une victime par héritage.

          Rappelons-nous qu’il est impératif de cacher la vérité aussi longtemps qu’elle dérange.

          Et c’est pas demain la veille qu’on pourra parler sereinement de ce sujet...

          Chut...


          • SilentArrow 9 juin 17:24

            @Areole

            Et c’est pas demain la veille qu’on pourra parler sereinement de ce sujet...

            Un politicien indien tweete que le « prophète » Mahomet a épousé Aïcha quand elle avait 6 ans et consommé le mariage quand elle avait 9 ans.

            Cris de putois dans les capitales islamiques.

            Et pourtant, ce politicien n’a fait que répéter ce qui est écrit noir sur blanc dans la littérature islamique, textes qui servent d’ailleurs à justifier les mariages forcés d’enfants dans certains pays islamiques.

            Alors, les discussions sereines...


          • SilentArrow 9 juin 16:54

            1865 : abolition de l’esclavage aux USA

            1861 : abolition du servage en Russie

            Tiens, le servage a été aboli en Russie 4 ans avant l’abolition de l’esclavage aux USA.


            • GoldoBlack 9 juin 19:59

              @SilentArrow
              Et l’ouverture des

              camps de concentration en Russie et aux USA ?


            • GoldoBlack 14 juin 08:06

              @GoldoBlack
              "Sur une population de 60 millions d’habitants, 50 millions étaient des serfs, la moitié servant environ 100 000 familles nobles, l’autre moitié les domaines de l’État."
              Peut-on raisonnablement comparer avec l’esclavage ?


            • quijote 9 juin 20:53

              Et en France, la proportion de gens d’origine africaine en prison est très supérieure à leur proportion dans la population générale. Bizarre, hein ?

              Comment ça se fait ?

              Moi, je dis « racisme institutionnel ». C’est forcément ça. Parce que ça peut pas être qu’ils font plus le choix de la délinquance et de la criminalité. Bref, qu’ils l’ont cherché...

              Ouais, disons plutôt qu’ils sont injustement arrêtés, condamnés et emprisonnés parce qu’ils sont noirs ou arabes. Par racisme institutionnel.

              Tiens, encore un exemple de racisme institutionnel français :

              https://actu17.fr/faits-divers/mulhouse-une-femme-de-70-ans-egorgee-a-son-domicile-trois-hommes-ecroues.html


              • Jonas Jonas 11 juin 14:10

                « Pour les travailleurs noirs, la lutte contre le racisme est un combat quotidien, vital. »

                Le racisme et l’esclavage de masse ont toujours existé dans toutes les civilisations, cela n’a rien de spécifiquement occidental.
                En France, l’esclavage a été aboli il y a plus de 150 ans.
                Aujourd’hui encore, il existe plus de 40 millions d’esclaves dans le Monde, mais ça n’émeut et n’intéresse personne, car les esclavagistes ne sont pas des Blancs.

                Des pays comme la Mauritanie, le Niger, le Nigéria, le Soudan et toute l’Afrique sub-saharienne pratiquent l’esclavage depuis des milliers d’années, bien avant l’arrivée de l’homme Blanc. Achats et ventes de femmes et d’enfants essentiellement entre tribus, revendus aux riches marchands du Moyen-Orient.
                Dans les années 1970, on pouvait encore suivre des marchés aux esclaves florissants, produits de la traite négrière de masse des arabo-musulmans.

                Les esclaves sont progessivement rachetés et libérés la majorité du temps par des ONG occidentales.

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