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Peurs sociales d’antan et de notre temps

La plupart des représentations traditionnelles valorisent le courage sans faille de héros qui ignorent la peur comme Roland, Jean sans Peur, Jeanne Hachette résistant à Charles le Téméraire, le chevalier Bayard « sans peur et sans reproche  », ou Jeanne d’Arc face aux anglais. D’où la remarque de Don Quichotte qui critique la couardise de son compagnon : « C’est la peur que tu as qui te fait, Sancho, voir et entendre tout de travers ».

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Mais on ne peut toutefois ignorer que cette exaltation de la vaillance a sa part d’ombre car « Le mot « peur » est chargé de tant de honte,écrit G. Delpierre, que nous la cachons  ». Marc Oraison en conclut que l’homme est par excellence « l’être qui a peur » parce que le besoin de sécurité, fondamental pour toutes les espèces animales, est une assurance de plus longue survie pour chacun de nous. D’ailleurs certaines peurs sont instinctives comme l’absence d’attachement précoce qui peut entrainer la mort ou la crainte terrible de ne plus être aimé. Et face à elles l’être humain se lézarde souvent ce qui entraine des comportements de panique, surtout quand se propagent les rumeurs dans les groupes comme l’a montré Gustave Le Bon. Si l’on admet généralement que la peur est liée à un danger réel alors que les phobies sont plutôt associées aux risques imaginaires, le fait de s’y intéresser n’est pas inutile malgré la réticence que nous avons à le faire car elles ont d’importantes conséquences individuelles et sociales. Il est alors possible de comparer les peurs d’autrefois avec celles aujourd’hui.

Jean Delumeau, dans son livre intitulé « La peur en Occident », signale que l’histoire de l’Europe du XVème au XVIIème siècles fut traversée par de grandes peurs que semblent ignorer les représentations classiques de la Renaissance. S’il est réconfortant de constater que cela n’a pas empêché la création d’œuvres admirables l’examen des craintes spécifiques de ce temps-là montre que certaines d’entre elles peuvent nous surprendre. Et la mer en fait partie : « Si tu veux apprendre à prier, va sur la mer » dit Sancho Pança, car elle est toujours associée aux naufrages et tempêtes, au lointain, à l’inconnu derrière lequel on devine la peur de l’autre, et finalement au retour du chaos primitif antérieur à la Genèse. Mais il existe toutefois d’autres craintes encore plus fortes : peurs des sortilèges et maléfices qui peuvent rendre stérile ou impuissant, du loup, des comètes ou éclipses sources de calamités, des ténèbres et de la disparition du soleil, des morts et revenants, du satanisme et de la damnation éternelle, et bien sûr des maladies. Car les épidémies régulières de peste, mais aussi de suette anglaise, typhus, variole, grippe pulmonaire, dysenterie et choléra, répandent partout des images de cauchemar en décimant des populations entières ce qui instaure entre voisins, et même à l’intérieur des familles, un profond climat de défiance lié au risque de contagion. Devant cette insupportable obsession de la mort il n’y a guère de recours et en accord sur ce point avec les catholiques, la peste est pour Luther « un décret de Dieu, un châtiment envoyé par lui  ». Au même moment c’est pour les musulmans un fléau dont Allah frappe qui lui plaît faisant de chacun « un martyr à l’égal de celui qui meurt à la guerre sainte  ». Alors face aux malédictions divines, l’exorcisme reste pour les chrétiens d’occident le seul moyen possible pour chasser le Mal. Prières, supplications, repentirs, et processions sont ainsi mis à contribution pour lutter contre les « bouteurs de peste » dont Satan est le modèle. 

Pourtant il existe aussi durant cette période des peurs spécifiquement sociales conduisant à des séditions, jacqueries, révoltes, ou croisades de pauvres directement menacés par la faim, dont l’origine se trouve dans les abus de l’Église et les surcharges fiscales qui aggravent la précarité de ce «  Lumpenproletariat ». Cela crée souvent une convergence entre un idéal d’égalité absolue avec l’abolition de la propriété privée et la quête millénariste de recherche du paradis perdu. Parfois c’est la rumeur seule de nouveaux impôts qui met le feu aux poudres et les boucs émissaires sont alors faciles à trouver parmi les brigands, vagabonds, hérétiques et fanatiques de tous bords, dans un climat de guerre et d’insécurité générale des populations. Mais avec la crainte du Jugement Dernier représenté en peinture et sur les tympans des églises, les peurs du péché et de l’hérésie deviennent obsessionnelles. Il est vrai que l’époque est difficile pour les catholiques en raison des évènements : prise de Constantinople (1453) et menaces ottomanes qui marquent la séparation de l’Église d’Orient, découverte des peuples païens d’Amérique et fin de la Reconquista espagnole (1492), thèses de Luther (1517), schisme anglican (1534) et réforme calviniste (1536). Alors dans l’attente d’une éventuelle parousie, et pour lutter contre le diable et les sorcières qui sont pour l’Église à l’origine de ces maux, le célèbre Malleus est publié en 1486, qui sera réédité jusqu’en 1669. À ce moment-là le monde entier semble aux prises avec le Malin, des idolâtres amérindiens jusqu’aux barbaresques qui ravagent la Méditerranée. Pour Luther l’expansion ottomane est une punition divine mais il se déchaîne aussi contre les juifs avec son traité « Contre les juifs et leurs mensonges » qui inspira le nazisme. Cependant l’Inquisition romaine fondée en 1542 n’est pas en reste car elle fait brûler publiquement le Talmud en 1553, qu’elle met ensuite à l’index, avec un racisme théologique qui se propage en lien avec les « conversos » d’Espagne. Les guerres religieuses de tous contre tous sont alors déclarées en Europe avec leur cortège d’horreurs dont s’inspira Montaigne pour son chapitre des Essais intitulé « De la cruauté ». 

Toutefois la femme qui est « la flèche de Satan » et « la sentinelle de l’enfer » reste la principale responsable des maux de l’humanité car la sexualité qui détourne de Dieu est le péché par excellence et les plus vertueuses d’entre elles, s’il en existe, doivent être totalement soumises à leur mari car inférieures à lui. Depuis les derniers portraits romains du Fayoum au IVème siècle, les femmes, qui depuis Ève ont introduit avec le péché originel le malheur et la mort, ne sont plus représentées que par la Vierge Marie dont la sacralité sert de modèle. Mais après onze siècles d’absence, elles réapparaissent grâce au renouveau du portrait dans l’art pictural de la Renaissance, souvent peintes de profil. Le Marteau des Sorcières est alors utilisé par le pouvoir civil et religieux pour chasser cette engeance maléfique jeteuse de sorts qui pourrait aussi convoiter la fonction cléricale. D’ailleurs l’antiféminisme de l’époque : « Une femme qui pense seule pense à mal », suffit à justifier cette chasse aux sorcières approuvée par le pouvoir puisque théologiens, juges et médecins considèrent tous la sorcellerie comme une hérésie assortie de blasphème légitimant une « police de la religion » qui condamne à mort pour préserver l’ordre social. Cette folie persécutrice née de la peur, qui torture aussi les fous et les déviants comme l’a montré M. Foucault, et où l’Église se confondit avec l’État, correspond à peu près à la période des guerres de religions en Europe, soit entre 1560 et 1630.

A plusieurs siècles d’intervalle c’est un écho troublant du fondamentalisme actuel de l’islam dont l’idéologie totalitaire considère de façon semblable la femme, son infériorité native et les dangers qu’elle représente pour les hommes qui s’en protègent en l’isolant du corps social. Et les attentats du Bataclan ou du Sri Lanka sont comparables au massacre de la Saint-Barthélemy de 1572 pour affirmer par la violence un pouvoir politico-religieux. En réalité ces fanatiques en guerre contre les mécréants et les fidèles de leur propre religion mieux éclairés par la raison concrétisent leur coupure d’un monde qu’ils n’ont pas su accompagner depuis le XIVème siècle. Mais par-delà l’indignité d’une diabolisation des femmes et des homosexuels, qui fait à présent figure d’exception dans les pays développés, on peut constater que les peurs d’antan souvent associées aux croyances religieuses se sont transformées car graduellement la plupart des religions se sont différenciées des organisations syndicales et politiques. Le résultat est que les croyances qui faisaient de chacun l’hérétique de l’autre à cause de décrets divins immuables ont été en partie remplacées par des lois votées par les citoyens pour répondre à leurs besoins réels. Il est aussi probable que l’extension du savoir a facilité la vie du plus grand nombre depuis les Temps Modernes comme le fait pour certains de s’en servir à présent pour dénoncer la persistance d’inégalités sociales.

Dans les anciens temps la mortalité infantile, les famines, épidémies, guerres, et bûchers d’hérétiques donnaient une vision terrifiante et concrète de la mort. Mais aujourd’hui les images des médias suscitent plutôt moins de peurs en raison de l’éloignement des réalités physiques. Car la mort est à présent cachée presque partout ce qui conforte les nouveaux prophètes autoproclamés du scientisme à prédire notre transformation prochaine en humains « augmentés » potentiellement immortels. Mais cette « mort de la mort », qui traduit bien la grande peur qu’elle suscite toujours malgré les apparences, n’est pas sans rappeler le discours religieux antérieur qui promettait la vie éternelle aux fidèles élus. Et si Nietzsche affirmait la « mort de Dieu »il survit pourtant toujours sous le masque de la technologie qui a envahi tous les aspects de notre vie, y compris les plus intimes, en devenant un phénomène autonome sacralisé comme Jacques Ellul l’a montré. Autrefois Dieu seul savait ce qui était bon pour tous or à présent c’est « Big Brother »et le marché qui le savent, ce qui n’est guère rassurant. La technologie est bien la nouvelle croyance contemporaine qui prétend faire disparaître pour ses ouailles la peur de la mort et créer un nouveau salut par la consommation et la cryogénie. 

Smartphones et tablettes sont les ostensoirs de cette foi dans l’avènement d’un monde moderne où les écrans montrent mais aussi cachent la domination des grandes puissances mondiales conduisant au déclin d’une Europe devenue le nain politique de leur « banlieue ». La balkanisation des états du continent, le dépérissement sociétal du narcissisme généralisé, les conservatismes identitaires et religieux, la faillite des partis et syndicats, le règne absolu du marché fondé sur le désir, sont quelques causes de la crise actuelle alors que se confirment les problèmes préoccupants de notre environnement et de nos modes de vie. Et toutes ces peurs liées à la survie de notre culture, voire de notre espèce, en suscitent bien d’autres comme celles des changements nécessaires, choisis ou contraints. Alors face à la dystopie d’un pouvoir totalitaire, dont celui des big data et de l’IA qui sont les récentes idoles des puissants, on peut opposer l’utopie mobilisatrice d’un nouveau contrat social ou récit fondateur pour une représentation symbolique différente du monde actuel tel ces mythes qui donnent depuis toujours du sens, à la fois une signification et une direction, face aux incertitudes de l’avenir. 

Heureusement les peurs qui nous aident à éviter les dangers ont aussila faculté de stimuler la création comme durant la Renaissance. Nous savons pourtant avec Goya que « le sommeil de la raison engendre des monstres » et le retour possible de nouveaux obscurantismes qui s’opposent au changement. Il est alors difficile de faire le tri entre les peurs utiles et les autres. Mais si les plus irrationnelles sont difficiles à combattre et dirigentsouvent davantage les esprits que les gouvernements, c’est parce que nous y sommes très attachés,ce qui revient paradoxalement à dire que nous craignons parfois des peurs qui pourtant nous rassurent … 

C. C. 07/05/2019 ©

 


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9 réactions à cet article    


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 11 mai 12:36

    La peur, la joie, la tristesse et la colère sont les quatre émotions de base sans lesquelles un être humain serait un ordinateur. Elles ont chacune leur fonction. Le rôle de la peur est de nous avertir de la présence imminente d’un danger. Elle nous alerte pour nous permettre de nous y préparer avec plus ou moins d’efficacité. Ceux qui savent la gérer réagissent avec prudence et évitent la panique, la phobie ou l’imprudence, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont inaccessibles à l’émotion..

    La joie nous aide à créer des liens avec les autres et peut se manifester de différentes façons, comme la tendresse, la sensualité et l’érotisme. Son absence ou un usage inapproprié peuvent déboucher sur la frustration, l’euphorie excessive ou la tristesse, ce sentiment de perte et d’échec.

    La colère, elle, aide à se débarrasser d’un poids, à se libérer de ce qui nous gêne, de ce que nous croyons injuste ou de ce qui nous fait mal.

    Certains rationalistes, philosophes ou religieux considèrent ces émotions comme des signes de faiblesse dont il convient de se débarrasser pour atteindre la sagesse ou le nirvana. En fait cela reviendrait à s’amputer à la fois de détecteurs et de régulateurs de notre vie psychique.


    • astus astus 11 mai 13:35

      Bonjour Séraphin Lampion,

      Je partage votre commentaire sur le sens de ces émotions universelles, mais dans ce billet je me suis davantage intéressé au fait que les peurs ont aussi, par delà leur sens individuel, une signification sociale qui évolue dans le temps en relation avec des phénomènes sociaux, dont certains peuvent aujourd’hui nous paraitre très étrangers ou sujets à des variations. La peur d’être brûlé en place publique comme Giordano Bruno le fut en 1600 a heureusement disparu, mais d’autres craintes sont apparues, qui n’existaient pas à cette époque ce qui nous renseigne sur les valeurs des sociétés à différentes époques.
      Cdlt


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 11 mai 13:40

      @astus

      perdre son emploi ou craindre pour l’avenir de ses enfants, par exemple ?


    • astus astus 11 mai 14:05

      @Séraphin Lampion
      Absolument, même si cette peur légitime, et très actuelle, n’est pas de même nature que celle de perdre sa vie. 


    • Jean De Songy 11 mai 20:34

      Article plutôt pas mal qui se lit.... très rare sur gogochonVox.

       

      Mais vous faites une erreur logique. La Mort est cachée pour et par le Supermarché triomphant. C’est la mort de la Mort qui réveille le Léviathan ennemi du Capital de la Séduction apolitique libéral libertaire individualiste et son opium du people consommation, et vient avec cette mort de la Mort de nouveau la scission de l’ontologie fondamentale, mais cette fois non pas idéellement mais réellement. L’Histoire de l’homme n’est que cette tentative d’oubli de l’aliénation primordiale, et son espoir prométhéen. C’est la contradiction de l’Unique qui vient.

       

      « L’homme est le seul animal qui dit : c’est, et le seul qui La sait. » cyborg

       

      https://www.agoravox.fr/ecrire/?exec=articles&id_article=214987


      • ddacoudre ddacoudre 11 mai 23:09

        Bonjour

        J’ai bien aimé la problématique de fond. Nous surautons toujours au bruit du tonnerre, et une promenade de nuit dans un cimetière nos inquiète. C’est ainsi que l’inconnu nous effraie et que faire état de courge rassure. Il semble donc que la seule terre à conquérir soit l’incertitude et qu’elle nécessite être assurée d’un retour, donc d’avoir peur. Cordialement ddacoudre overblog


        • astus astus 12 mai 08:47

          Bonjour ddacoudre,
          Merci pour votre commentaire qui pose implicitement la question de savoir comment acclimater nos « passions tristes » pour vivre mieux avec elles puisqu’il s’avère qu’elles sont indissociables des croyances sans lesquelles l’humanité n’existe pas, mais qui s’opposent à l’incertitude... 
          Bien à vous


        • astus astus 12 mai 20:48

          @astus

          « Être libre pour la liberté signifie avant tout être délivré non seulement de la peur, mais aussi du besoin » Arendt


        • Océane33 13 mai 15:29

          Merci pour ce partage..intéressant..Astus. « Peut être la peur de la mort n’est elle que le souvenir de la peur de naître., » I. Olecha. Au présent, au futur..

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