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Accueil du site > Tribune Libre > Prix Hemingway 2018 Féria de Nimes

Prix Hemingway 2018 Féria de Nimes

Chaque année depuis 2004 le prix Hemingway est organisé dans le cadre de la féria de Nimes en mai. Des "nouvelles inédites sur le thème de la tauromachie, son univers ou sa culture,d'un écrivain français ou étranger" se retrouvent en concurrence. Cette année près de 200 nouvelles ont été envoyées au jury présidé par Laure Adler écrivaine productrice de France Inter. Les auteurs viennent de France, d'Europe, des USA, d'Israël, de Chine, du Liban, de Russie, du Mali, de Cuba. Hemingway était un aficionado grand amateur des corridas nimoises. Et c'est aussi, à travers ce prix remis le lundi de Pentecôte sous l'égide de Simon Casas directeur des Arènes, un hommage qui est rendu à l'immense écrivain américain.

Parmi ces nouvelles qui ont concouru cette année, "Fidel dans le callejon", qui mêle histoire et fiction dans des rencontres surprenantes de l'écrivain américain, de Charles de Gaulle, de Fidel Castro, des toreros, et des artistes des années 50...

"FIDEL DANS LE CALLEJON

L'écrivain a tous les droits. Même celui de faire se rencontrer des êtres qui ne se sont jamais croisés...

Brèves rencontres

"Ernesto, vous devriez passer plus de temps à Cuba. Nous pourrions partir en mer, au long cours, et pêcher jusqu'à l'épuisement".

L'homme qui parle vient de remporter une grande victoire. En quelques jours il a parcouru avec ses troupes les 800 kilomètres qui séparent Santiago de La Havane et il a pris le pouvoir. Tout le pouvoir.

Ernest Hemingway a déjà tout vu au contact des poilus italiens de 1918, dans le fracas de la guerre civile espagnole, dans les combats parisiens de 1944. mais il est admiratif, bluffé.

Dès l'avènement de cette ère nouvelle pour Cuba,pour le monde peut-être, il a voulu jauger l'homme qui a changé la donne : le companero, le maestro, le comandante, tout auréolé de gloire...Fidel Castro.

Les 2 hommes s'apprécient dès leur première rencontre ; 2 barbus à la carrure imposante, même énergie, même charisme, même boulimie de la vie. Même goût pour la pêche au marlin, la pêche dangereuse, sportive et audacieuse. Mais les échappées communes sont remises à plus tard ; ils se reverront : Fidel a tant à faire, obligé de s'éclipser au Hilton devenu son QG ; Hemingway pressé de reprendre l'avion pour Key West où l'attend, impatiente, son amoureuse du moment.

LE 15 mai 1960 le cubain d'adoption, qui a acheté à San Francisco de Paula, sa Finca Vigia, et celui qui s'émerveille à la lecture du « Vieil homme et la mer », se retrouvent, se serrant la main pour une photo qui fera la tour du monde littéraire et politique.

Ils sont présents tous les deux dans le village de Cojimar pour un tournoi international de pêche.

Une nouvelle brève rencontre : Fidel accaparé par les journalistes de « Revolucion » et de « Noticias de Hoy » qui le harcèlent (il lui faut expliquer le flot de réformes engagées) ; Hemingway pressé par Herbert Matthews, éditorialiste du New York Times qui veut tout saisir de cette révolution cubaine si exotique, si tropicale.

Les deux hommes se promettent encore de passer du bon temps ensemble, mais... une autre fois.

Les choses sérieuses commencent

« La queue du taureau se dressa, sa tête se baissa. Il chargea, et, quand il atteignit Hernandorena, l'homme agenouillé fut enlevé d'un bloc, balancé en l'air comme un paquet, les jambes alors dans toutes les directions, puis retomba à terre. Hernandorena se leva, avec du sable sur son visage blanc et chercha après son épée et l'étoffe. Quand il se mit debout, je vis, dans la soie lourde et le gris maculé de ses culottes de location, une ouverture nette et profonde par où l'on voyait le fémur à nu depuis la hanche et presque jusqu'au genou ».

Après « Le vieil homme et la mer », « Mort dans l'après-midi », ce beau texte à la gloire de la corrida, est l'autre opus que Fidel revisite avec gourmandise, quand il en a le temps, dans sa chambre-bureau de l'Habana Libre .

Il aime à dire que tel que le torero, il aura à souffrir ; un genou à terre, il devra se relever et continuer à combattre, car l'ogre américain résiste et ne veut pas le laisser faire sa révolution.

Lui, le cubain espagnol (son père est galicien) n'a jamais eu l'occasion de vivre une corrida.

De retour dans sa chère île, son ami Ernesto le fait rire dans une soirée mémorable à l'hôtel Ambos Mundos : il commande deux fameux cocktails « Mort dans l'après-midi » qu'il a inventé « pour connaître l'effet de mort dans la chaleur d'un après-midi tropical », après avoir ingurgité le mélange absinthe – champagne, maintes fois testé.

A la nuit finissante, avant d'aller dormir, Ernesto partage avec Fidel, l'aficion, sa passion pour la tauromachie, mélange de peur surmontée, de courage, de vie et de mort.

Depuis les fêtes de San Firmin à Pampelune, dans les années 20, Hemingway explore le rituel et la métaphysique tauromachiques, la quasi cérémonie religieuse qu'est la corrida. Il a publié un roman « Le soleil se lève aussi », dans lequel l'héroïne Lady Ashley Brett a une folle aventure avec le torero pétri de classicisme Pedro Romero.

Il initie Castro aux principales suertes du combat.

« Si l'homme, par ignorance, lenteur, manque de vivacité, folie aveugle ou étourdissement momentané, viole l'une des règles fondamentales, le danger peut se changer en certitude d'être atteint par le taureau ».

Il lui a détaillé les « trois facteurs qui font un taureau, la race, la condition physique et l'âge. Si l'un des trois facteurs manque, on ne peut avoir un taureau de combat tout à fait complet ».

Et l'importance du soleil ! « Théorie, pratique et mise en scène de la course de taureaux ont été construites sur la supposition de la présence du soleil, et lorsqu'il ne brille pas, un tiers de la corrida manque ».

Castro, subjugué par un tel narrateur, est capable de visualiser le picador, le banderillero, le matador, le taureau en action, la véronique , la vuelta , la faena, la statuaire, la muleta, l'estocade...

Il peut comprendre les courages des toreros historiques : « Martinez est courageux presque avec humour. C'est une sorte de courage bravache, tandis que celui de Villalte est vaniteux, celui de Fortuna stupide et celui de Zurito mystique ».

Le grand soir

Hemingway finit par penser que son ami est devenu un aficionado féru en théorie. Et il souhaite achever son initiation sur le vif. Mais c'est un autre, bien malgré lui, qui va le relayer.

Fidel Castro est invité par le Général de Gaulle, désireux de montrer à ses turbulents alliés américains de 1945 que la France souhaite une liberté d'action compatible avec sa puissance restaurée. Castro tombe à pic.

Reçu à Colombey-les-deux-églises, fief campagnard du général, il lui offre une magnifique boîte à cigares, garnie comme il se doit.

De Gaulle et Castro ne devraient pas s'accorder. L'un est à la tête d'une puissance pour laquelle l'économie de marché est un puissant ressort ; l'autre jure contre toutes les turpitudes des financiers de Wall Street qui affament son peuple. Et pourtant ils s'apprécient, car ils ont, tous les deux, dit non à « l'insupportable morgue yankee ».

Ils se donnent du Charles et du Fidel devant des interprètes médusés par tant de familiarité.

Charles, pour prolonger leur rencontre, propose même à Fidel de l'accompagner dans un déplacement en province, quand le chef d'état cubain en aura fini avec les rencontres politiques et les visites à des entreprises désireuses d'occuper les places laissées libres par les américains expropriés.

Les deux hommes montent en limousine pour un périple de 700 kilomètres vers le sud. Les paysages défilent et lorsque Castro, face à la chaîne des Puys si exotique pour lui, apprend par le chauffeur de la DS 21 que la ville de Nîmes, la ville de la corrida, est la destination prévue, il ne peut s'empêcher de s'esclaffer, au grand étonnement des trois autres passagers.

Castro raconte la peur d'Hemingway à son ami : à la première course de taureaux à laquelle il avait assisté, « il craignait de se trouver mal, d'être horrifié par le spectacle ».

Pour le romancier, « d'un point de vue chrétien, les courses de taureaux sont tout entières indéfendables, car elles comportent beaucoup de cruauté, toujours du danger, cherché ou imprévu, et toujours la mort. Et, pour parler, il faut avoir vu et savoir exactement ses réactions devant elles ».

Castro est étonné quand De Gaulle énumère les grands toreros des années 20, Juan Belmonte, El Gallo, Joselito, Manolo Bienvenida, Marcial Lalanda, et quand il cite Gertrude Stein, la poétesse qui admirait Joselito, et ne laissait à personne sa place « au premier rang à la barrera de l'arène ».

C'est alors que l'exigence du Lider maximo fuse : - je serais très honoré si la direction des Arènes de Nîmes me conviait à une corrida de toros ! 

A Nîmes c'est le branle-bas de combat. Passe encore que les autorités de la République aient proposé une déambulation du cubain, féru d'histoire antique, l'amenant de la Maison carrée au temple de Diane dans les jardins de la Fontaine, après une montée sous haute surveillance à la Tour Magne.

Mais l'inviter dans le temple de la tauromachie une fin d'après-midi dominical !

Les barbudos de l'escorte surprennent plus d'un Nîmois, peu habitués à ces hommes en treillis, suspectant chaque passant médusé d'être un éventuel agresseur contre-révolutionnaire.

Alors que les portes des arènes se sont ouvertes, laissant passer les aficionados qui prennent place sur les gradins, tous les regards se tournent vers le callejon sous la tribune présidentielle où une vingtaine de gardes du corps, hâlés et hirsutes, entourent un Fidel en battle-dress et casquette kaki. Un empereur romain en toge pallium n'aurait pas plus fière allure.

Il espère, pour son baptême en tauromachie, ne pas être déçu, victime des artifices dénoncés par Hemingway dans un des derniers reportages demandé par la magazine Life et qu'il a lu : « taureaux trop jeunes, n'ayant pas l'ossature ou la musculature proportionnelles au poids, des cornes limées à la pointe ».

Il va être comblé. Le paseo, défilé initial des matadors et de leur cuadrilla, est de toute beauté. Luis-Miguel Dominguin et son beau-frère Antonio Ordonez, fils du torero Nino de la Palma, vont s'affronter dans un « mano a mano », tous deux seuls face à six taureaux.

Dans une corrida passée, Ordonez, après avoir glissé, était tombé devant le taureau et avait été sauvé d'un piétinement mortel par … Hemingway, son ami, qui avait sauté dans l'arène après s'être emparé d'une muleta, agitée devant le taureau pour dévier son attention.

Les deux hommes, en ce mois de juillet 1961, sont sublimes « face à de vrais taureaux de combat qui n'ont peur de rien, avec une grande variété de passes pleines d'émotion, de belles conduites sous la pique qui montrent leur bravoure », grand calme des hommes, combats brillantissimes, mises à mort impeccables et rapides.

De tels combats enthousiasment Fidel Castro, qui ne peut s'empêcher de penser à son ami américain, dos ostensiblement tourné à la vuelta d'un matador boudé par l'écrivain depuis le callejon dans ces mêmes arènes de Nîmes. Lui, il aurait plutôt envie de faire la vuelta avec Dominguin et Ordonez.

Mais, exfiltré pour raison de sécurité avant la dernière mise à mort, il est attendu pour une soirée tout à fait spéciale, couronnement de cette journée mémorable. La « bande » d'André Castel, le bibliophile émérite passionné de tauromachie, l'attend, autour d'une énorme paëlla en plein air, à la fraîche, dans la cour de son laboratoire d'oenologie, autour d'un figuier.

Les « cerbères » cubains sont priés de rester à l'extérieur devant la grille.

Il y a là tout le monde littéraire et artistique aficionado. Tous assis sur des chaises de cuisine. Michel Leiris, Pablo Picasso, Georges Bataille, Jean Dubuffet, Henri-Georges Clouzot, Pablo Neruda, Raymond Queneau. Castro en surprend plus d'un, en citant les œuvres de cet aréopage...

Castel a réussi à raccorder au groupe Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre que Castro avait invités, à leur demande, à La Havane l'année précédente. Ils avaient été subjugués par Castro et le Che au cours d'une longue nuit de discussion.

Picasso est interrogé par Dominguin, le héros de l'après-midi enfin arrivé chez Castel. Sur l'Espagne qu'il a été obligé de quitter après le scandale de son immense « Guernica » conchié par les franquistes, Picasso se livre : « j'ai une énorme envie de rentrer car, quand on me sort des chorizos, j'ai le mal du pays ».

Castel montre au companero la cape ayant appartenu au légendaire Manolete, tué en 1947 à Linares par Islero, ce Miura de la célèbre ganaderia qui l'encorna.

Castel, en aparté avec Fidel, avoue ne pas aimer Hemingway : « celui-ci n'est pas des nôtres. Son livre a la saveur d'un plat trop épicé, destiné à des palais grossiers. Cela est écrit par un homme qui demeure un journaliste. Il ne décrirait pas autrement les jeux de quelque tribu africaine ».

Michel Leiris philosophe devant Castro, sur la corrida-tragédie qui pose « cette question cruciale de la vie et de la mort, en face de laquelle elle nous place si abruptement ».

Un autre convive parle « d'érotisme conjugué à la mort, tous les deux liés au soleil, de lutte pour aboutir à la plénitude déchirante d'un univers à l'impossible unité ».

De Beauvoir y va d'un petit couplet sur « cet animal intelligent qui travaille à vaincre un animal plus puissant mais irréfléchi ». Elle dit « apprécier les épreuves où l'homme engage son corps dans un corps à corps ». Elle critique ouvertement les opposants à la corrida, « ces moralistes bourgeois qui sont de purs esprits ».

Vers 23 heures, en fin de repas, un garde du corps entrouvre brusquement la grille de la propriété de Castel. Il se dirige vers Castro, se penche à son oreille : -Ernesto Hemingway vient de se faire exploser le crâne avec son fusil de chasse à deux coups, ce matin, dans sa propriété de l'Idaho, emporté par la dépression..."

A lire Annie Maïllis " Picasso et Leiris dans l' arène" Editions Cairn

Michel Leiris " Miroir de la tauromachie" Editions Fata Morgana

Ernest Hemingway "Le soleil se lève aussi", L'été dangereux" Editions Folio ; "Mort dans l'après-midi" Editions Gallimard

 

 Alain Roumestand


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3 réactions à cet article    


  • Milka Milka 22 mai 16:43
    ’ Michel Leiris, Pablo Picasso, Georges Bataille, Jean Dubuffet, Henri-Georges Clouzot, Pablo Neruda, Raymond Queneau. Castro ’
    .

    Une belle bande d’enculés oui !

    • wiseglow 22 mai 19:26

      Donnez donc ce prix à Pamela Anderson ! Qui paie le budget pour financer un tel concours pour fêter un spectacle barbare que personne ne veut plus voir ?


      • lucidus lucidus 23 mai 06:39

        La cruauté gratuite érigée en spectacle... Que les bipèdes sont vils... J’ai honte d’être un humain.

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