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Accueil du site > Tribune Libre > Quand les plantes nous apprennent la vie...

Quand les plantes nous apprennent la vie...

Réduire le monde des végétaux à une simple « ressource » nous coupe du vivant. Les interactions entre humains et plantes sont écrasées par les « gigantesques fictions de l’Economie qui dominent le monde » déplore Dusan Kazic. L’anthropologue propose un « pas de côté ontologique » pour prendre la juste mesure du « travail interespèces » dans les champs et invite à nous libérer de trois siècles de conditionnement économique. Serait-il possible de concevoir une « agriculture sans production et sans économie » ?

Nous ne sommes pas les uniques usagers d’une planète aux ressources en voie d’évaporation : nous la partageons avec d’autres espèces, tant animales que végétales. Ces dernières ne sont pas que des « êtres mangeables » mais des « maîtres d’apprentissage » ainsi que le vivent au quotidien les paysans que Dusan Kazic a rencontrés. Le chercheur associé au laboratoire Pacte de l’Université Grenoble-Alpes ouvre son livre avec Frédéric Chaize qui « travaille avec ses plantes » dans ses serres de Cabannes. Mieux : grâce à l’invasion de limaces sur ses choux et ses salades, il a su créer un « lien de soin » avec celles-ci. Car le mucus qu’elles secrètent soigne aussi les crevasses de ses mains abîmées par son dur labeur...

Notre rapport à la « nature » s’est constitué sur ce qui semblait un fond d’évidence « naturelle », c’est-à-dire sur une surexploitation des autres espèces considérées comme un « stock » de « ressources » où puiser à profusion... Dusan Kazic éclaire la tragédie de notre espèce présumée dominante piégée dans une relation mortifère avec son environnement. Cela remonterait au XVIIIe siècle, lorsque « la pensée physiocratique réussit à faire croire que les paysans ou les paysannes sont dans un rapport de production avec les vivants – qu’ils « produisent » des fruits, des légumes et des céréales sur leur terre »... Le coeur battant de son livre vient de sa thèse en anthropologie (« Plantes animées. De la production aux relations avec les plantes »), soutenue en 2019 sous la direction de Sophie Houdart. Ses recherches entendent rompre avec le «  paradigme de production issu du savoir économique avec lequel on pense l’agriculture  » et inciter à « penser, concevoir et décrire des mondes où les humains ne produisent plus, mais vivent tant bien que mal avec les autres vivants ».

 

Monde humain et mondes végétaux

 

Les paysans dont il a recueilli les témoignages considèrent leurs plantes comme des êtres sensibles et intelligents, pourvues de surcroît d’un « langage » bien à elles. Mais comment penser et vivre les interactions entre humains et plantes « hors du rythme d’extraction capitaliste » ? Comment « faire émerger d’autres types de réalité du monde agricole » ?

Déjà, il ne faudrait pas réduire des milliers de fermes à une simple « affaire de production ». Considérer les végétaux comme une matière inerte, une « ressource à peine vivante », disponible juste pour « produire » et pour nourrir les humains, ne serait-ce pas là le plus sûr moyen de courir à notre perte ?

Le "salut" est loin d’être assuré par une « éco-anxiété » attisée et instrumentalisée par les gros intérêts du green washing, bien au contraire : « Sous couvert de mesures écologiques visant à toujours plus d’hygiène pour protéger la « santé des consommateurs », on industrialise toujours davantage »...

Actuellement, « tout le rapport au vivant est complètement écrasé par de nouveaux récits dominants ». Ceux-ci assènent ad nauseam des concepts comme celui d’ « agriculture intelligente », à grands renforts de biotechnologies. Or, « il n’y a rien d’intelligent ici, si ce n’est une intelligence artificielle fondée sur la puissance de calcul  ». Si « les scientifiques confondent un laboratoire et un champ », le jeune chercheur invite à en revenir à une conception ontologique perdue de vue avec le productivisme hyperindustrialisé, robotisé et algorithmisé : « La terre travaille et donne, elle ne produit pas ni ne réalise de rendement ou n’améliore sa productivité  ».

Ainsi, les familles de paysans qui se sont succédé sont dans « un rapport de don avec la terre ». Sans un « lien sensible et animé avec les êtres qui nous entourent  », il n’est guère possible de vivre ni de se nourrir durablement : « ni le capitalisme ni le socialisme ni aucune société sur cette terre ne reposent sur la production mais sur certaines manières de vivre et de mourir entre humains et le monde autre qu’humain ». Et si la lancinante question « comment produire plus et mieux ? » devenait : « qu’est-ce que vivre avec les plantes ? »

Depuis que l’humain s’abîme dans le mésusage des signes et des symboles destinés à représenter le monde physique, il s’en abstrait irrémédiablement- notamment par la ruineuse abstraction d’un productivisme résolument hors sol : « Le terme de production nous désengage du monde plus qu’humain tandis que le mot vivre nous engage. Le verbe produire oblige à parler en kilos, celui de vivre implique de se mettre en relation avec tous ces êtres  ». Imagine-t-on l’immense douleur des paysans face à la dévastation des terres « sous l’emprise d’un modèle imposé comme le seul possible sur la planète  » ? Et celle des plantes qui tentent de leur « parler » ?

Le jeune anthropologue propose « d’inventer de nouvelles narrations pour ne pas se regarder en train de vivre notre propre extermination  ». Car « l’histoire ne peut pas changer si l’on n’en fabrique pas de nouvelles pour raconter autrement ce monde à l’agonie  ». La voie étroite pratiquée par les paysans qu’il a rencontrés consiste à « se mettre à la disposition des plantes » dans un rapport de « codomestication » bien compris – ils « domestiquent les plantes mais, en retour, sont aussi domestiqués par elles ».

Ainsi, ils ouvrent à nouveau le champ à des possibles désactivés par un industrialisme qui a réduit animaux et végétaux à un statut de « machine » au service de la production et du profit. Tout comme cette religion industrialiste réduit « la science » à la fabrication marchande de résultats et d’applications convenus au détriment des interrogations fondamentales . Sait-on que les fourmis des Iles Fidji « cultivent des plantes depuis des millions d’années » ? Et ce, bien avant que n’apparaisse l’agriculture humaine, dix millénaires avant l’ère chrétienne... Renouer avec « le monde de la vie » Dusan Kazic rappelle quelques fondamentaux. Ainsi, « la plante saisit par la racine ce qui se passe autour d’elle ». Et « la terre respire pendant que les plantes travaillent ». Aussi, « l’astuce consiste à les faire travailler davantage au niveau racinaire  » et les y encourager car leur « sensibilité » répond à la nôtre... Si ce « travail interespèces » a été invisibilisé par « l’hégémonie idéologique prise par le travail économique  », celui-ci ne concerne que les « humains enfermés dans des rapports de production ». Si cette «  hégémonie de la conception du travail issue des physiocrates a écrasé cette autre forme de travail qui se déploie dans le champ et ne relève pas du régime de la production », il incombe à l’espèce dominante présumée « force environnementale majeure » de se « déséconomiser ».

Pour cela, suffirait-il de « changer de regard », c’est-à-dire de ne pas « voir la Terre comme les économistes » ? Il y a d’autres voies d’accès au monde que la production – comme celle des paysans qui entretiennent des « rapports animés » avec leurs plantes : « L’agriculture est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls spécialistes de la production  » - si l’on veut éviter un « conflit de réalités incompatibles, dans des mondes radicalement opposés » se soldant par la ruine de nos terres... Pour courir la moindre chance de gagner cette partie sensible, il ne faut surtout pas croire qu’il faille produire encore et toujours plus ou mieux (« travailler plus pour gagner plus »...), voire « créer de nouvelles richesses dans ce monde ravagé  ». Il ne s’agit pas davantage de forcer la fuite en avant vers des « innovations » dépourvues de toute finalité humaine, pour le seul profit des oligopoles du « numérique » - et le renforcement de leur emprise sur le vivant. Car enfin, « ce n’est pas d’une reprise économique dont nous avons besoin mais d’une reprise anthropologique, d’ethnographies renouvelées pour savoir comment fonctionne notre monde plus qu’humain une fois affranchi des récits économiques ». Il ne s’agit pas de réinventer la nature mais le travail aux champs et notre rapport au règne végétal dans une réflexion globale sur le devenir des espèces dans leurs interactions ainsi que sur le devenir de leur planète.

Un autre anthropologue, Claude Lévi-Strauss (1908-2009), rappelait : « Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui  ». Et si « la science » entrait enfin en culture et en convergence libératrice avec ce qui la dépasse ? Ne serait-ce que pour faire reculer le désert qui avance sous nos pas...

Dusan Kazic, Quand les plantes n’en font qu’à leur tête – Concevoir un monde sans production ni économie, Les Empêcheurs de penser en rond, 392 p., 22 €


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17 réactions à cet article    


  • Séraphin Lampion Schrek 31 janvier 12:16

    « nous libérer de trois siècles de conditionnement économique. »

    100 siècles, voulez-vous dire ?

    L’économie agricole (production/distribution, transactions) est née avec l’agriculture elle-même, il y a 10 000 ans, avec le passage au néolithique. Et il n’est pas impossible que les chasseurs-cueilleurs du monde d’avaient aient procédé, eux aussi, à des échanges, puisqu’ils avaient même des monnaies sous forme de coquillages et de pactes sociaux (mariages entre autres).

    Vous savez, « éco-nomie » a la même racine qi’ »éco-logie ».(éco = habitat).

    Avez-vous soumis vos réflexions à l’INRA ?


    • Séraphin Lampion Schrek 31 janvier 12:25

      @Schrek

      Pour ce qui est des citations, il est intéressant d’aller à la pêche d’autres phrases écrites par les auteurs concernés. On s’aperçoit qu’elles complètent les passages hors-contexte et leur font dire parfois le contraire de ce qu’un extrait laisse supposer. Lév-Strauss a aussi écrit : « Le monde de l’homme est le monde de la culture et celle-ci s’oppose à la nature avec la même rigueur, quel que soit le niveau des civilisations considérées. »


    • lephénix lephénix 31 janvier 12:29

      @Schrek
      la thèse de l’auteur fait remonter ce conditionnement économique et ce rapport au vivant à la pensée des physiocrates, qui a pris son essor avec la « révolution industrielle », les manufactures et les « Lumières »...


    • Séraphin Lampion Schrek 31 janvier 13:17

      @lephénix

      Dommage qu’il n’ait pas lu Lucrèce (« de rerum natura »), et surtout son inspirateur Epicure ainsi qu’Epictète : ces auteurs de l’antiquité posaient déjà la question des relations que l’homme entretenait avec la nature. Et les maraichers de l’époque vendaient déjà leurs légumes sur les agoras et les forums, contre des drachmes et des sesterces.


    • lephénix lephénix 31 janvier 13:32

      @Schrek
      le conditionnement monétaire est inscrit dans les pratiques de l’espèce depuis cinq millénaires, aussi loin qu’il est possible de les documenter depuis les tablettes d’argile et ces pratiques étaient empiriques longtemps avant de former système et un corpus de « pensée » physiocrate c’est à partir du machinisme qu’une novlangue machinique fait son apparition...


    • lephénix lephénix 31 janvier 13:35

      @Schrek
      c’est une « pensée » instrumentalisant le langage en novlangue-machine qui met le vivant en coupe réglée et la planète au bagne tout ça pour justifier la sempiternelle prédation, donc du gâchis universel et du « malheur du monde »...


    • eddofr eddofr 31 janvier 14:37

      Je pratique le jardinage thérapeutique, c’est à dire que je cultive mon jardin et mon potager, non pas spécifiquement pour produire mais pour évacuer le stress et les tensions (c’est mon Xanax à moi).

      Je pratique donc un jardinage collaboratif, je n’arrache aucune plante, je n’utilise aucun intrant, je me contente de planter un peu, au hasard et de soigner ce qui daigne pousser dans mon jardin.

      Accessoirement, ce jardin produit quelques fleurs, fruits et légumes, que je partage bien volontiers avec les autres habitants (abeilles, limaces, vers, oiseaux, musaraignes, araignées, ...).

      C’est donc un vrai lien que me lie à ce jardin, à ses plantes et aux êtres avec qui je le partage.

      Nonobstant, si je veux manger à ma faim et nourrir ma famille, je vais chez le primeur du coin acheter fruits et légumes, parce que la production de ce jardin est loin, très loin, de suffire.

      Je ne crois pas, même si j’y consacrais l’intégralité de mon temps, que ce jardin « naturel » produirait assez pour nourrir, ne serait-ce que moi, sauf à adopter une logique « d’exploitation ».


      • raymond 31 janvier 16:46

        @eddofr
        Bonjour, quelle surface ?


      • lephénix lephénix 31 janvier 18:45

        @eddofr
        merci pour votre visite. Le jardin « naturel » est un excellent complément tant que durent les chaînes d’approvisionnement et de transports... or, nous entrons dans une ère de pénurie annoncées voire claironnées et orchestrées par la dogmatique de la « décarbonation » (« crise énergétique », rupture des chaînes d’approvisionnement et de distribution, etc), ce jardin d’appoint sera d’autant plus appréciable voire vital...


      • eddofr eddofr 1er février 10:17

        @raymond

        Plus ou moins 1000m², mais si on parle pure « exploitation alimentaire », 300m² « utiles », le reste est sauvage et/ou ornemental.


      • zygzornifle zygzornifle 31 janvier 15:01

        Comme la ciguës ? ...


        • lephénix lephénix 31 janvier 18:46

          @zygzornifle
          assurément, un remède souverain au mal de vivre attention aux douleurs, néanmoins, ça passerait mieux avec alcool et somnifères, disent les experts en plantes...


        • zygzornifle zygzornifle 1er février 09:16

          @lephénix

          Une omelette amanite phalloïde sauce ciguë et un bon verre d’Absinthe diminue le stress .... 


        • lephénix lephénix 1er février 10:26

          @zygzornifle
          Socrate revenu en cette sinistre époque opterait pour le menu omelette amanite et une bonne absinthe à 65° pour retourner d’où il vient...


        • Nicolas_M Nicolas_M 31 janvier 15:15

          Blablabla.

          Ok, faut désindustrialiser l’agriculture. Mais plus aucun jeune ne veut devenir agriculteur. Alors on fait comment ? On force les gens, on leur met un flingue sur la tempe et on les oblige à cultiver ?

          En France, on a 1,5% d’agriculteurs, pourcentage en baisse constante. Si on veut une quasi-autonomie alimentaire, ce qui est souhaitable d’un point de vue politique, il est indispensable que ces quelques producteurs en masse de nourriture restent des industriels. Sinon on meurt  littéralement  de faim.

          C’est bien beau d’avoir de belles idées philosophiques, mais si on ne prend pas en compte la réalité du terrain, ça vaut pas plus que le discours de Marcel, pilier de comptoir bourré du matin au soir.

          Et c’est pas les 3 pauvres écolo bobo néo-ruraux youtubeurs qui vendent leurs poireaux 15€ du kilo qui vont changer la donne.


          • zygzornifle zygzornifle 1er février 09:19

            D’ici peu il y aura pénurie d’engrais due au phosphate donc il faudra réviser notre manière de cultiver mais avec 7,5 milliards d’estomac cela va faire très mal ....

            https://agriculture-de-conservation.com/La-penurie-de-phosphore-d-ici-peu.html


            • lephénix lephénix 1er février 10:30

              @zygzornifle
              cette pénurie-là serait une opportunité pour passer de « l’agriculture intensive » et industrielle à des pratiques d’agroécologie mieux pensées et des « exploitations » à taille vraiment humaine, la « logique » de la concentration et du gigantisme prend l’eau, il faudrait saisir le moment de l’effondrement avant que tout ne se retrouve sous les basses eaux où le système nous entraîne...

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