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Retourner de Moriah à la Géhenne

L’évangile du jour1 et les deux bambins qui s’agitaient devant moi à la messe m’ont conduit, de distraction en digression, à souhaiter tremper mon clavier dans le pixel pour vous livrer quelques réflexions, sans doutes décousues, à propos de ce que nous vivons.

De plus savants que moi gloseront sur un éventuel sens de l’histoire. Laissons-les à leur disputatio. Par contre, l’humanité a un sens : se tourner vers Dieu et s’abîmer2 dans son amour infini. Le philosophe et anthropologue René Girard, inventeur de la théorie mimétique3, éclaire ce que pourrait être ce sens d’une évolution anthropologique, d’une orientation de l’humanité.

Le point de départ de la société humaine, c’est le religieux archaïque où le lynchage d’un bouc émissaire éteint la violence exacerbée par l’antagonisme des désirs de chacun confrontés au mécanisme du mimétisme. Après ce meurtre, le bouc émissaire est divinisé, mais des mythes sont inventés afin de lui imputer un crime et de « camoufler » la culpabilité collective. Puis, pour prévenir le retour de la crise mimétique, le rite sacrificiel rejoue ce meurtre avec la mise à mort de victimes choisies, différentes des personnes du groupe et précieuses : un roi après la durée de son règne, un prisonnier ou un esclave de valeur, un a-normal. Ou un fils, une fille : les hiérosolymitains (comme tous ceux qui habitaient la région) sacrifiaient leurs enfants aux idoles dans la vallée de l’Hinnom, geï beneï hinnôm en hébreu, la Géhenne. Une génération sacrifiée à la précédente. L’avenir mis à mort sur l’autel du passé.

Surviennent Abraham et son jeune fils Isaac qui se rendent sur le mont Moriah tout proche de la Géhenne afin que ce fils si précieux, tant attendu, unique, soit offert en sacrifice à Dieu. L’ange retient la main du patriarche et l’animal se substitue à l’enfant dans l’offrande rendue par Abraham, puis par Israël à Dieu. Bien sûr, notre prisme d’aujourd’hui conduirait à condamner la soumission d’Abraham à l’injonction divine, en oubliant qu’Isaac, l’enfant de la promesse, est d’abord celui de Dieu donné à Abraham et Sarah : sa paternité est divine avant d’être humaine. Comme nous. L’acceptation de cette subordination est l’acte de foi du patriarche. L’ange dévoile que le rite n’a plus besoin d’une victime aussi précieuse. Monter de la vallée sur la montagne, c’est juste 1000 mètres à vol d’oiseau, mais c’est un bond considérable dans la civilisation, l’humanité. Certes, les dissensions au sein d’Israël demeurent, mais le modèle du sacrifice animal qui se substitue à la victime humaine « s’exporte » aussi ailleurs que chez le peuple élu.

Et puis, il y a Jésus qui révèle la supercherie. Les évangiles ne sont pas des récits qui racontent une supposée culpabilité du bouc émissaire, mais au contraire clament son innocence, dénoncent l’iniquité de sa condamnation. Ils sont la fin des mythes mensongers4 qui ne résistent plus à cette proclamation : le bouc émissaire est innocent ! Mais aussi, le sacrifice n’est plus nécessaire après celui du Messie. Un peu de pain, un peu de vin suffisent. Jésus réhabilite en outre le mimétisme en se proposant comme modèle, non pour générer de nouvelles crises, de nouveaux chaos, mais pour qu’advienne notre innocence. Là encore la civilisation fait un bond de géant, même si du mont Moriah au Golgotha, la distance est encore plus courte.

Voilà les trois étapes de cette progression girardienne vers un monde de l’amodiation du sacrifice, où la violence n’a plus lieu d’être ; son caractère mimétique est mis en évidence et la raison ne saurait lui trouver de justification. Mais combien de siècles pour aller de la Géhenne à Moriah, puis au Golgotha ? Et vingt de plus pour vraiment comprendre cet enchaînement !

Et puis, dans cette église où je suis distrait, je pense aux régressions.

D’abord, le progrès technique qui inverse les quantités : la victime, le bouc émissaire est multiple, et les lyncheurs sont peu nombreux. Il a suffi d’une « foule » composée d’un seul homme au volant d’un camion pour « sacrifier » en une fois 86 boucs émissaires, et en blesser 458.

Il y a aussi ce qui se passe sous nos yeux. Se livrer à une liste des maltraitances subies par les enfants, les adolescents, les jeunes adultes depuis le début de la crise sanitaire serait un exercice périlleux où il est sans doute impossible d’être exhaustif. Aujourd’hui, nous obligeons nos enfants à porter des masques à l’école. Ainsi, nous les privons du visage de l’autre, de ce qu’il leur apprend. Nous les soumettons à des protocoles anxiogènes et déshumanisants. Pour faire du sport, pour avoir une vie sociale, ils doivent détenir un passe prétendument sanitaire (et donc se laisser injecter une substance expérimentale communément appelées vaccin, ou se faire tester deux fois par semaine). Les risques induits par ces injections sont cachés, minimisés. Les troubles psychiques et physiologiques explosent, l’enseignement se dégrade (oui, c’est encore possible), les tentatives de suicide se multiplient. Tout ça pour une maladie qui n’affecte pas ou très rarement les jeunes et les enfants. Il y a une stupéfiante inversion des responsabilités qui sont posées sur leurs épaules par une propagande d’état. Leur est imputée une présomption de culpabilité de « tuer mamie » en étant le vecteur d’une infection. Ils subissent un principe de précaution devenu fou à cause de l’impéritie des décideurs des dernières décennies. Ils font l’apprentissage d’une société où une conformité, aujourd’hui pseudo-sanitaire, est exigée et érigée en absolu. Ils seront ostracisés s’ils sont non-conformes. Et la liste n’est pas close. La génération des cheveux blancs « vole » leurs vies aux jeunes et aux enfants sous prétexte de réduire leur propre exposition à un risque, certes réel, mais pas démesuré. Quel égoïsme !

Est-ce là le sacrifice d’une génération nouvelle pour une ancienne ? La génération des boomers a-t-elle fait de sa propre santé un nouveau Baal auquel elle n’hésite pas à sacrifier ses fils ? Si c’en est un, heureusement, l’amodiation due au temps fait qu’il n’est pas à proprement parler une hécatombe, le massacre d’un très grand nombre. Mais ça resterait un cheminement de Moriah vers la Géhenne. Un retour en arrière, vers l’archaïque.

René Girard dans Achever Clausewitz ? nous prophétise une lutte du tous contre tous. Opposer les générations ainsi œuvre indubitablement pour ce chaos à venir.

Laissons à Jésus cité par Marc le soin de conclure :

et celui qui mettra un obstacle
pour faire buter trébucher et tomber
un seul de ces petits
qui sont certains de la vérité qui est en moi
c’est bon pour lui bien davantage
si elle est suspendue
la meule que fait tourner la bourrique
autour de son cou
et il s’est jeté dans la mer5

(Merci aux amis Jean Jardon et Guillaume de Prémare pour leurs lectures attentives et bienveillantes qui m’ont permis de bonifier cet article)

(article précédement publié sur le site de l'OSP Fréjus - Toulon) 
 

1Mc 9, 38-43.45.47-48, 26° du temps ordinaire année B – 2021-09-26

2Au sens littéral et premier de se jeter dans un abîme

3https://fr.aleteia.org/2015/11/06/rene-girard-et-le-genie-du-christianisme/ | https://www.lerougeetlenoir.org/opinions/les-opinantes/une-sacree-violence-breves-reflexions-sur-l-oeuvre-de-rene-girard | https://fr.aleteia.org/2015/11/05/rene-girard-levangile-et-le-politique/

4D’ailleurs, dans le langage des jeunes, « mytho » est un synonyme de menteur, affabulateur.

5Traduction Claude Tresmontant


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5 réactions à cet article    


  • Docteur Faustroll Docteur Faustroll 13 octobre 17:11

    De Jérusalem à la Vallée de Hinnom via Hebron, ça fait 12 min en voiture, malgré un trafic aussi dense que d’habitude.


    • Samson Samson 14 octobre 01:40

      « Ils subissent un principe de précaution devenu fou à cause de l’impéritie des décideurs des dernières décennies. »

      De fait sinon fou, à tout le moins perverti, quand l’application d’un authentique principe de précaution impliquerait de n’administrer une injection génique à visée immunogène encore totalement novatrice et expérimentale qu’aux seules personnes à risque, pourvu qu’elles y consentent de manière libre et éclairée.


      « La génération des cheveux blancs « vole » leurs vies aux jeunes et aux enfants sous prétexte de réduire leur propre exposition à un risque, certes réel, mais pas démesuré. Quel égoïsme ! »

      Parlez donc pour vous et pas en mon nom ou celui de toute une génération ! En ce qui me concerne, je n’ai strictement rien demandé et m’oppose de toutes les manières tant à ce délire collectif planifié qu’à la contrainte « vaccinale » qui en résulte.

      « La génération des boomers a-t-elle fait de sa propre santé un nouveau Baal auquel elle n’hésite pas à sacrifier ses fils ? »

      Quel est donc ce délire visant à désigner la génération des boomers dans son ensemble comme bouc émissaire portant la culpabilité de tous les maux de ces temps : changement climatique, pass sanitaire et obligation vaccinale, patriarcat, ..., j’en passe et des meilleures.

      Il est bien beau de dénoncer la perversité de la propagande officielle quand elle désigne les comportements de la jeune génération ou encore les choix médicaux de nos soignants pour coupables de la persistance d’une transmission virale, mais s’il ne s’agit que de la déplacer en cherchant d’autres boucs émissaires à incriminer, il m’apparaît bien inutile de faire appel à l’œuvre de Girard pour le justifier.


      « Opposer les générations ainsi œuvre indubitablement pour ce chaos à venir. »

      De fait ! Et donc, j’ignore si c’est moi qui comprend mal auquel cas je ne suis probablement pas le seul et il serait bienvenu d’éclaircir votre propos ou si c’en est bien le sens, mais j’entends que sous prétexte de dénoncer la culpabilisation de la jeune génération par une propagande cherchant de fait à opposer les générations et les groupes, vous faites la même chose en la retournant pour désigner l’« égoïsme » d’une autre.

      On n’est pas sorti de l’auberge ! smiley

      En vous présentant mes respectueuses salutations ! smiley


      • eddofr eddofr 14 octobre 12:21

        Nous (c’est un nous collectif, nous les Français, les occidentaux) avons parait-il un problème de générations.

        Problème que n’ont pas les Africains par exemple ... encore que nous soyons assez doués pour leur faire supporter les conséquences de nos problèmes.

        « On » sacrifie les jeunes pour protéger les vieux (je résume).

        Mais c’est qui ce « On », parce que moi je n’en fais pas partie.

        Et ma grand-mère, maintenue « en vie » (si on peut appeler cela vivre) trois ans de trop alors qu’elle ne demandait qu’à partir en paix non plus.

        Et ma mère, maintenue en coma artificiel pendant deux long mois (oui je sais, deux mois c’est rien ... vu de loin) alors que son cerveau était déjà mort.

        Et tous ces vieux dans les EPAD, emprisonnés à vie pour crime de perte d’autonomie, que leurs enfants visitent une fois par an, quand ils ont de la chance, et qu’on maintient juste en dessous du niveau de conscience à coup de calmants, parce que sinon ils deviendraient fous. Vous croyez qu’ils ont envie d’être « prolongés » au prix de la santé de leurs petits enfants ?

        Je suis âgé (pas encore vieux, je ne suis pas un « boomer »), je me suis vacciné, j’ai pris le risque (modéré le risque, m’en fous si ça bouzille mon ADN* dans 10 ans), pour pas crever comme un con à quelques années de la retraite, en laissant femme et enfants dans la merde.

        Mais j’ai jamais demandé à ce qu’on vaccine les jeunes et les enfants, ni qui que ce soit qui ne veuille pas d’ailleurs.

        Alors c’est qui ce « On ».

        Sont-ce les mêmes qui vivent en province ?

        Sont-ce les mêmes qui se plaignent quand ils subissent 15 minutes d’embouteillage ?

        Sont-ce les mêmes qui on peur des gitans ?

        Sont-ce les mêmes qui craignent les étranger (il y a bien un polonais d’origine qui habite à moins de 10 kilomètres, mais d’Arabes point, mais il faudrait pas qu’ils arrivent jusqu’ici, vous avez vu ce qui se passe dans les « banlieues ») ?

        Sont-ce les mêmes qui sont contre le voile « islamique » mais n’ont jamais croisé une femme en Hijab (enfin, un femme, je suppose, difficile de l’affirmer avec certitude on voit rien) ?

        Sont-ce les mêmes qui ont profité de la retraite à 50 ans, 55 ans, 60 ans et qui voudraient que les « jeunes », enfin, les « moins vieux » crèvent au travail jusqu’à 70 ans ?

        Sont-ce les mêmes qui votaient pour le front national et voteront peut-être Zemmour ?

        Il sont où ces « On » ?

        Qu’on me les montre ! J’ai des choses à leur dire !

        *Je ne crois pas aux délires sur le vaxxin qui modifieraient l’ADN, ni aux délires sur le vaxxin empoisonné au graphène pour nous assassiner ou nous contrôler avec la 5G, ni aux délires qui attribuent tous les morts « post-vaccin » au vaccin lui-même, comme d’autres l’année dernière, attribuaient tous la morts à la Covid*. Je crois à un vaccin encore expérimental aux effets secondaires pas encore tous référencés qu’on devrait réserver à « ceux qui en ont besoin »).

        *Je me souviens d’une vieille blague russe sur un opposant mort d’une balle dans le cœur et dont le certificat de décès indiquait « arrêt cardiaque ».

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